• PURULENCE

  • Format 12 X 19 cm
    248 pages
    ISBN 2-910946-73-8

  • publication : 28 octobre 2009

  • Indisponible

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    [À paraître en avril 2014 : FILLE DE CHAIR, suite de ce livre]

    Un véritable choc littéraire !

    Amoreena Winkler est née en 1978, à Rome, dans la secte pédophile, proxénète et apocalyptique Les enfants de Dieu dont elle sort à l’âge de 17 ans.

    Purulence, livre de la nécessité écrit plus d’une dizaine d’années après, est le récit à hauteur d’enfant de cette survivante, dont la lucidité transforme le témoignage en une œuvre d’une présence effroyable.

    ENTRETIENS :

    ▪ Entretien écrit n°1/n°2
    Entretien filmé
    Amoreena Winkler invitée de Thierry Ardisson
    Créer un être - article de Amoreena Winkler (2009)

    N.B : après sa publication originale par Ego comme X, Purulence a donné lieu à une édition italienne à découvrir ici.




    CHRONIQUES :

    « À chaque rentrée littéraire, son brûlot… Gageons qu’avec « Purulence » les éditions Ego comme X vont marquer les esprits. Nulle recherche du coup éditorial derrière la parution du livre d’Amoreena Winkler, mais la marque de directeurs de collection capables de repérer LE texte nécessaire, fut-il signé d’une parfaite inconnue. Le livre d’A.Winkler, ouvertement autobiographique, relate son enfance passée au sein d’une « secte proxénète, pédophile et apocalyptique » (« Les enfants de Dieu », dont la chorale ira jusqu’à occuper les plateaux de Guy Lux à la fin des années 70 avant que n’éclatent les scandales). Le récit n’est pas cousu de fils blancs, et relègue sans peine les auto-fictions les plus fameuses de ces dernières années au rang d’aimables bluettes.
    Le plus troublant dans la narration d’A.Winkler reste son refus de jouer la carte de la victimisation. Certains journalistes auront beau essayer de désamorcer l’ouvrage en lui réservant un traitement exclusivement sociologique, rien n’y fera, « Purulence » restera l’acte de naissance d’un authentique écrivain. Il n’est que de voir la façon avec laquelle Winkler enchâsse dans son récit les préceptes de la secte (véritable cristallisation de la paranoïa ambiante), évite tout pathos et parvient à tenir à distance tout ressentiment, lors qu’elle enchaîne les scènes d’abus. Chaque séquence extraite de son enfance nomade, elle sait la raconter au présent indicatif, la regarder en face, comme si elle ne craignait même plus de revivre toute cette violence. Impressionnant. »
    Livre et Lire

    « Nullement racoleur, ce livre ouvre une brèche dans l’espace confessionnel propre à ce type de documents, met à bas une forme d’hypocrisie concernant les sévices faits aux enfants. Salutaire et poignant. »
    Philippe Di Folco

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    EXTRAIT :
    (8 pages)


    – Moi j’aime bien…
    Le revers puissant que m’a destiné “papa” m’envoie
    tournoyer et brise la claire euphorie qui animait mes paroles.
    – Que je ne te reprenne pas à dire “moi je” ! Ça ne doit
    plus sortir de ta bouche. On te l’a déjà dit, non ?
    – Le “moi je”, c’est l’ego, et c’est mal. Ton corps et ton
    esprit appartiennent à Jésus et à la Famille. Le “moi je”,
    tu le fais disparaître. C’est le Seigneur à travers toi qui doit
    briller, explique ma mère.

    Je m’empresse de répondre : « Oui Papa, oui Maman »,
    et de mémoriser au mieux ces nouvelles informations qui
    régissent mon comportement. La répression de ma spontanéité
    naïve est systématique.
    J’ai quatre ans et je m’oublie beaucoup. Nous arrivons
    à Fontainebleau pour un fellowship dans une demeure.
    Cela implique des retrouvailles, des nouvelles rencontres,
    du partage et de la communion dans l’Esprit. Je m’extasie
    sur ce pavillon de banlieue serti de verdure et farci
    de personnes inconnues, sur les perspectives de notre
    présence, sur la chambre qui nous est attribuée…
    Mais j’ai quatre ans, et “moi je” ne doit plus exister.

    premier chapitre : Bourrasques fugitives

    La ville lumière est noire…

    Nous sommes à Paris en ce moment. Juste en face
    de Beaubourg.
    Que voit un tout petit de Paris au début des années 80 ?
    Un king nous a attribué gracieusement deux étages
    d’appartement, où foisonne toute une faune riante et
    fleurie. Cette prodigalité, nous l’avons tellement connue,
    en échange du témoignage fervent et du Flirty-Fishing
    qu’ont prodigué les soeurs, dont ma mère.
    “Papa” me porte souvent sur ses épaules. J’aime
    chevaucher cette bête puissante qui me fait voir les rues
    de haut. Tout paraît meilleur à cette hauteur. Parce qu’à
    la mienne, ce sont les débris sur le trottoir, le slalom entre
    ces immondes crottes de chien, les fondations des bâtiments
    (aussi beaux soient-ils objectivement) crépis par
    la pollution.
    – Ne te frotte pas sur le mur, c’est sale. Ne touche pas
    le poteau, tu ne vois pas qu’il est dégoûtant ? Ne mets pas
    tes doigts dans la grille, les chiens y font pipi.
    Parce que Paris est noir pour les yeux d’un enfant.
    Sauf les tuyaux colorés de Beaubourg. Même si Maman
    dit que c’est très laid, je trouve ça gai.
    – Pourquoi y lavent pas les murs alors ?
    Je les ai regardés, ces murs maculés du dépôt des gaz
    d’échappement, cette crasse qui fait partie du charme historique de la ville, et qui la rend intouchable. Pas de visite tactile.

    Parler d’Amour

    Le plus marquant dans la ville, ce sont les bouches
    de métro animées par des personnages divers s’essayant,
    avec maîtrise ou maladresse, à la musique. Et le long
    des trottoirs, assis les uns à côté des autres, interminablement,
    les clochards, les mendiants, alignés sur leurs chiffons,
    avec leurs cartons que je sais déjà déchiffrer. Je scrute
    avec une avide curiosité leurs habits ternes, je découvre
    leurs odeurs si caractéristiques, à l’affût de particularités
    physiques. Je m’interroge sur ces orteils crasseux, ces mines
    bouffies, sombres, sans objet, et cette odeur, introuvable
    ailleurs que sur eux. J’entends les adultes parler entre
    eux : « drogués… alcooliques ». Ces mots sont si loin de moi.
    J’ai vu de mes yeux l’argent mendié utilisé pour l’achat de
    “pinard” contenu dans des bouteilles de vinaigre.
    Ils demandent de l’argent. Nous aussi. Ils ne sont jamais
    beaux. Nous si. Mais ils me font mal au coeur tellement ils
    ont l’air malheureux.
    Je parle d’Amour à tout le monde, dans le train, les salles
    d’attente, la rue, les magasins…
    Je parle d’Amour parce qu’il m’anime encore.
    Je parle d’Amour parce que c’est ce que je dois faire.
    Témoigner.
    Gagner des âmes, les amener à Jésus. À quatre ans, je suis
    la meilleure prosélyte que je n’ai jamais rencontrée jusqu’à
    aujourd’hui. Je parle trois langues, chante les versets cruciaux
    concernant le salut des âmes et argumente n’importe
    quel adulte avec mon sourire d’enfant.
    – … Car Dieu a tant aimé le monde, qu’il a donné
    son fils unique, afin que quiconque croit en lui, ne périsse
    pas mais qu’il ait la vie éternelle. Jean 3:16.
    – Je ne crois pas en Dieu, tu sais…
    – Et l’Amour, alors, vous y croyez ?
    – Euh, oui, ça oui, je veux bien encore y croire.
    – Eh bien Dieu est Amour, et l’Amour est Dieu.
    C’est écrit dans la Bible. Alors si vous croyez en l’Amour,
    vous croyez en Dieu !
    – Ah ?
    – Alors, voulez-vous que Jésus entre dans votre coeur, et
    vous apporte la Joie et la Lumière d’Amour ? Il faut juste
    répéter après moi, c’est très simple ! Vous voulez ?
    – Bon, d’accord.
    – Alors fermez les yeux et donnez-moi votre main.
    Il suffit de dire simplement : Jésus, viens dans mon coeur.
    – Jésus, viens dans mon coeur.
    – Remplis-moi de ta lumière.
    – Remplis-moi de ta lumière.
    – Voilà, ça y est, vous avez Jésus dans votre coeur, et vous
    pouvez lui parler. Il est en vous maintenant, et il ne vous
    laissera jamais tomber. Il est là pour vous, quand vous en
    avez besoin, pour vous apporter du réconfort et de la Joie,
    parce qu’il vous aime. Dieu vous bénisse, monsieur, et bonne
    journée.
    Je repars heureuse et fière de ma bonne action. Je ne rate
    jamais une âme à sauver, m’applique ardemment à l’amener
    vers la foi. Chaque jour, on me demande des comptes
    de l’activité de witnessing.
    – Combien d’âmes as-tu sauvées aujourd’hui ? Bien,
    je les noterai dans le rapport.
    On laisse rarement repartir mes prises bredouilles
    de plus amples informations. Un frère ou une soeur plus âgé
    que moi viendra compléter avec une présentation de
    ce que nous sommes (officiellement), notre idéologie, et
    demandera forcément une contribution, pour encourager
    nos actions humanistes et humanitaires.
    – … ce que vous voulez…

    Le parc de Versailles

    Je suis avec Maman, au parc de Versailles, dans un de
    ces grands carrés de pelouse qui paraissent infinis lorsque
    l’on est petit. Le chuintement des fontaines, le piaillement
    des oiseaux, et le bruit des pages que Maman tourne de
    temps en temps. Nous sommes en belle saison, tout est verdoyant
    et ensoleillé. Je joue toute seule dans l’herbe, avec
    les pâquerettes et les pissenlits. J’explore le microcosme
    de quelques centimètres de circonférence, grouillement
    de petites formes de vie. Je cueille les fleurs. Et je découvre
    une plante très spéciale. C’est une petite plante toute modeste,
    presque ingrate. Elle est d’ailleurs considérée comme
    une “mauvaise herbe”. De minuscules fleurs blanches couronnent
    sa sommité, et elle paraît réellement insignifiante.
    Mais mon regard aime les détails, et je découvre le long
    de la tige des petits coeurs qui poussent. Tout verts, et tellement
    mignons. Ce sont les fruits, graines des fleurs.
    « L’Amour est partout. » Cette découverte végétale me
    fait l’effet d’une révélation. La création n’est qu’Amour.
    Pour qui sait la regarder. À partir de ce jour, cette petite
    herbe sera une plante de l’Amour à mes yeux émerveillés
    de cette discrète prodigalité, toute en légèreté. Je cours
    montrer à Maman ma trouvaille, ma récolte de coeurs.
    – Regarde, même la plante, elle donne de l’Amour !
    m’exclamé-je enthousiaste.
    Je continue mes explorations parmi les végétaux et leur
    petite faune. À un moment, ma main se referme et je sens
    la piqûre aiguë d’une abeille qui s’est retrouvée prisonnière.
    Je crie de surprise. J’ai lâché mon bouquet. La douleur est
    très lancinante dans mon doigt qui gonfle rapidement.
    En pleurs, je cours vers le réconfort.
    – Mommy ! Mommy ! It hurts !
    Maman regarde ma petite main rouge, et constate que
    oui, c’est bien une abeille qui m’a piquée.
    – À quoi pensais-tu quand c’est arrivé ?
    La question me laisse diablement perplexe. Je ne m’en
    souviens d’ailleurs plus…
    – Étais-tu en prière ? Parce que, tu sais, ce genre de choses,
    ça n’arrive pas par hasard. Alors tu devais certainement
    avoir de mauvaises pensées ou bien tu n’étais pas en prière.
    Autrement ça ne serait sûrement pas arrivé.
    Je comprends, que selon ce qu’elle me dit, si l’abeille
    m’a piquée, c’est bien de ma faute. Voilà le seul réconfort
    maternel que j’aurais, et ce, pendant toute mon enfance.
    « Tu as mal ? Tu es malheureuse ? Tu n’as qu’à t’en prendre
    à toi-même, puisque tu laisses rentrer le Diable. Alors
    adresse-toi à Jésus, et remets-toi à lui.
     »
    Maman a le don de me plonger comme ça dans un désarroi
    total. Avec des explications sans appel qui me renvoient
    à moi-même, et à ma seule et unique responsabilité,
    même dans les événements les plus incongrus.

    « Il n’y a pas de hasard. »

    Certes, mais pour une petite fille de quatre ans, aussi
    précoce soit-elle, qui vient de se faire piquer par une abeille,
    il est difficile d’entendre que c’est de sa faute parce qu’elle
    n’était pas en prière. Entendre cette accusation et ce rejet
    de la valeur de ma douleur, ce déni de mon besoin de réconfort.
    Juste besoin de bras tendres, et de mots doux pour
    apaiser la surprise de ma première piqûre d’abeille, alors
    que je cueillais innocemment des fleurs d’amour.

    Généalogie

    Mon éducation dans la Famille m’a bien appris les vrais
    mots concernant les organes, l’acte, ou plutôt, les actes,
    puisqu’il y’en a plusieurs. Maman s’est appliquée à suivre
    les recommandations, et “papa” ne s’est pas fait prier pour
    parfaire le reste, et le mettre en pratique.
    “Papa” n’est pas mon papa.
    J’ai un vrai papa, c’est mon Daddy.
    Mais Maman est partie, s’est séparée de lui quand j’avais
    trois ans. De notre vie ensemble, je n’ai que des vagues perceptions,
    pas bien définies… presque à l’état de sensations
    archaïques déjà. Mais je sais que j’ai mon Daddy, et que my
    mommy c’est bien ma maman, mais en français.
    Maman a rencontré Daddy dans la Famille. Il dé bar -
    quait avec un groupe des States, et ça faisait déjà quelques
    années qu’il avait joint The Children of God. Après avoir
    échappé à la mobilisation pour le Viet-Nam, fait Woodstock,
    goûté aux drogues, il fait partie de ces tardifs
    Flower-Power aux cheveux longs, repêchés par Moses
    David, notre prophète de La Fin des Temps, pour révolutionner
    le monde avec la puissance de l’Amour. Un vaste
    programme qui lui prendra sa vie.
    C’est à Nice, sur la promenade des Anglais qu’ils se
    rencontrent pour la première fois. Cela paraît si romantique,
    dit comme ça, vu de l’extérieur.
    Maman, elle, a envoyé promener « Science-Po », en partant
    avec la caisse de l’internat, et vidant couvertures et
    autres possessions d’État pour les fournir à la Famille. Elle a
    dix-neuf ans, et décide d’agir pour elle-même, enfin…
    de rompre avec son éducation “rigide” et “étriquée”.
    Oui, c’est rigide, en comparaison de ce qu’elle a choisi de
    suivre… la déliquescence d’une belle descente aux enfers,
    dont elle ne s’est toujours pas réveillée. Des idéaux. Ils n’ont
    que ça à la bouche à cette époque. Maman escalade le portail
    de chez ses parents, qui n’ont pu raisonner son attrait pour
    sa recherche métaphysique et ésotérique.
    Quête qui s’est tout bonnement fixée sur le charme
    opérant des jeunes recrues prosélytes de frères et soeurs
    souriants et musicaux, qui sévissaient sur les campus
    des facs à Grenoble. Elle couvrira de honte sa propre famille
    qui découvrira atterrée la nature de cette nouvelle
    Famille d’Amour, par le biais des services d’un détective
    privé.
    Daddy est charmé par Maman. Elle exécute des mimes,
    moulée dans des collants noirs, elle fait partie d’un numéro
    qui doit sûrement témoigner du nouveau message
    d’Amour.
    Daddy est massif, très solidement charpenté, il fait un
    impressionnant mètre quatre-vingt-dix-huit monté sur une
    large carrure. Comme beaucoup de métis Amérindiens,
    il a de drôles de traits, avec une pigmentation assez particulière.
    La blancheur des Blancs, avec même des taches
    de rousseur, et des cheveux étrangement auburn, ondulés,
    voire crantés et épais. Le noir regard fixe et perçant de l’Indien,
    avec de lourdes paupières libidineuses, et des lèvres
    au dessin d’une épaisseur trop sensuelle. Il n’a pas le nez
    aquilin, mais ce regard est définitivement caractéristique,
    de même que cette densité épidermique. Noir regard abyssal
    et agressif à la fois. Profond comme un puits et saillant
    comme une lance.
    Daddy est charmé par Maman. Son squelette de
    “petite” si prisé par les Américains, ses chairs tendres, son
    long cou gracile, son visage tout sourire. Son droit d’aînesse
    dans la Famille lui vaudra le pouvoir d’obtenir ma mère
    comme compagne. Elle se soumettra à ce qu’elle va vivre
    comme un sacrifice pour Jésus et pour la Famille.
    Elle le trouve très laid, brute et grossier, mais elle
    s’abstiendra de le faire savoir aux bergers qui lui imposent
    une cérémonie de mariage intra-muros, sur les plages
    de Nice. Cela ne fait que quelques mois qu’elle est membre
    de la Famille.
    «  Ta volonté soit faite Seigneur » a dû-t-elle dire, comme
    elle le redira encore beaucoup. Daddy est un despote
    gastronome, un tyran sexuel. Elle lui appartient, il la
    prend.

    « Wives, submit to your husbands,
    and husbands, love your wives. »


    … Ça dépend ce que l’on entend par “aimer”.
    Maman est timorée, inexpérimentée alors, et incapable
    de faire cuire un oeuf. Elle se rattrapera vite sur tous
    les plans. Ils vivront en France, puis rejoindront des bases
    en Tunisie où la Famille travaille son expansion. Moses
    David est en affinité totale avec Khadafi. Et une de
    ses filles, Phoaebe, a ouvert des demeures révolutionnaires
    en Libye. Moses David écrit des choses pro-terroristes
    et anti-sémites, depuis qu’il s’est fait virer de Jérusalem.
    Il croyait y rebâtir là-bas la Nouvelle Eglise. Mais ses pratiques
    ne sont pas passées inaperçues, et ils se sont fait
    expulser.
    Ma mère endure la terrible exigence de mon père tant
    physique que morale et spirituelle, parmi tout le reste.
    Mon père n’aime pas les filles minces, il les aime maigres
    et longues. Les os saillants l’excitent, et il ne se prive pas
    de le dire. Maman, avec ses origines basques, ne pourra
    jamais être filiforme, malgré sa grande maigreur. On ne
    change pas sa structure osseuse avec des régimes.
    Maman se prive inlassablement en lui cuisinant ses petits
    plats gargantuesques, absorbe ses saillies colossales, se
    plie à tous ses appétits très déterminés. Elle tombe enceinte
    et ils partent à Rome, où je vais naître en 78. À terme,
    mais pesant 2,5 kilos, résultat des régimes faméliques de
    ma mère enceinte. Je crois que depuis j’ai dû la considérer
    comme intrinsèquement insatisfaisante.
    Je suis suivie un an après par Yvon, mon frère, qui portera
    le même patronyme que moi. Mais nous savons tous,
    et Maman ne s’en est jamais cachée, qu’il est d’un poisson
    italien qu’elle a “pêché” grâce au Flirty-Fishing. Qu’est-ce
    qu’elle pouvait être rêveuse et énamourée à cette évocation.
    Comme il avait dû lui laisser un superbe souvenir…
    Je sais depuis toujours que je ne suis pas le fruit de l’Amour,
    quoi qu’on en dise. Mais je sais que Daddy m’aimait viscéralement.
    C’était une connivence d’une densité physique.
    Nous avions les mêmes goûts : acides et très épicés.
    Ce n’est pourtant pas ce que les petits aiment. Pendant
    ce temps, Mommy dorlotait Yvon qui se gavait de purées
    insipides, de biberons de bananes écrasées. Yvon était
    un bébé gratifiant pour Maman. Il restait sur son sein,
    dans ses bras, et mangeait la nourriture qu’elle lui donnait.
    Moi, plus de sein à un mois, plus de biberon à trois,
    à huit je marche. À deux ans je lis l’Anglais. Je montre
    une gourmandise marquée pour les saveurs dans l’assiette
    de Daddy, et une curiosité pour tout, absolument tout.
    Et je crois que c’est éreintant pour Maman qui ne sait
    plus où donner de la tête.
    Et je lui en fais voir de toutes les couleurs en accumulant
    les bêtises. Comme boire de l’eau de Javel stockée
    dans une jolie bouteille de jus d’orange trouvée dans
    le garage, pendant que Maman rangeait les vêtements
    que j’avais sortis du placard à l’étage.

    Yvon, c’est ma première histoire d’amour. Je suis
    tombée amoureuse de ses yeux bleus, dès qu’il est arrivé
    parmi nous. Il incarne le charme, il incarnera le charme
    en grandissant.
    Placide dans son landau, il est là. J’ai un an et des poussières,
    et je veux communiquer avec lui. Observant l’environnement,
    et la hauteur frustrante de son petit lit perché…
    j’élabore ma stratégie d’approche. Les tiroirs de la commode
    seront tirés de façon à former un escalier qui me
    permettra d’ascensionner ce meuble. À cette étape, je tire le
    tiroir du haut en l’ouvrant au maximum de sa portance extérieure,
    et m’y glisse précautionneusement en répartissant
    mon poids de façon à maintenir l’équilibre du tiroir en porte
    à faux. Cela ne suffit pas, mais je ne suis pas du genre à me
    décourager en si bon chemin. Qu’à cela ne tienne ! Je me
    mets donc moi-même en porte à faux au-dessus du vide,
    jusqu’à ce qu’un de mes doigts touche le rebord du couffin
    hissé sur ses pilotis. Ma prise ferrée d’une main, je tente par
    mon corps de faire la jonction entre la commode et le lit
    d’Yvon, en maintenant mes pieds en crochet dans le tiroir
    et en utilisant mes bras pour abaisser sa petite barque. Ça y
    est, nous nous voyons. Je rencontre ses yeux bleus rieurs, ravis
    de recevoir cette visite impromptue. L’angle du couffin
    penche vertigineusement sous la pression de mon poids arcbouté.
    Et le bébé dégringole en s’affaissant au fond, rapprochant
    ainsi son visage du mien. C’est dans ces instants de grâce que nos regards s’unissent... le mien avide de cette rencontre à tout
    prix, le sien emporté par cette variation
    relationnelle. Nous rigolons ensemble, dans une complicité
    qui dépasse les âges.
    Ainsi Maman nous trouvera, gloussant tous deux dans
    le périlleux équilibre du landau basculé, et de la jonction
    de mon corps suspendu entre la commode par les pieds,
    et sa petite nacelle par les bras…

    “Papa” n’est pas mon papa

    – Je te tabasserai jusqu’à ce que tu m’appelles Papa, c’est
    compris ?! Ça va bien finir par rentrer dans ta petite tête.
    – Oui.
    Dans un geste imprévisible, sa grosse main velue
    empoigne mon visage et envoie ma boîte crânienne
    s’étourdir à plusieurs reprises sur le mur contre lequel
    j’étais assise.
    – Oui quoi ? Oui qui ? Oui Médor ?
    Je vois tout blanc, puis tout noir, des espèces de
    pa pillons lumineux. Ma tête et son contenu brûlent et
    bourdonnent.
    – Oui qui ? Ou je continue !
    La douleur parvient. Je sanglote en me tenant
    l’encéphale qui me lance. Le sang palpite à l’intérieur.
    C’est absurde pour moi. Ma rencontre avec les premières
    abstractions de la vie sont fracassantes. M’y plier va
    devenir une question de survie. Mais j’ai mon daddy,
    même s’il n’est pas là, et je tarde trop à donner audiblement
    la réponse attendue. Je ne parviens pas à verbaliser
    ce “papa” forcé. J’ai envie de rester fidèle à mon daddy
    qui m’aime autrement que lui. I know I’m Daddy’s
    sweetheart. Mes pensées collisionnent.
    Et il y a quelqu’un qui n’attendra pas l’acceptation progressive
    de mon processus cognitif.
    Il y a quelqu’un qui me ravira tout ce que j’ai.
    Il enserre mes oreilles de ses doigts d’acier, me soulève
    par elles comme les poignées d’une marmite jusqu’à ce que
    je me retrouve au bout de ses bras levés. En prenant des pinces
    à linge il pourrait m’étendre sur un fil virtuel. Ou me
    crucifier par les oreilles.
    Apparemment, puisque j’ai testé pour vous (sic), très
    régulièrement, moi et Yvon aussi, le poids d’un enfant
    peut être suspendu à ses oreilles, et ce, sans les arracher,
    visiblement.
    Son visage est à la hauteur du mien. Ses yeux me transpercent
    d’éclairs acérés, sa bouche est tendue et blanche.
    Cette expression que je saurai dorénavant reconnaître,
    ses lèvres déjà minces contractées en dedans, l’afflux sanguin
    plus visible vers la surface de son épiderme, les veines
    des tempes saillantes, et ce regard noir comme la menace
    d’un canon de fusil braqué sur mon corps inquiet.
    – Tu vas le dire, oui ?! rugit-il en me secouant par
    les oreilles. Je suis suspendue à sa hauteur de géant,
    suspendue et secouée devant le terrifiant visage de la colère.
    Je balbutie à travers mes larmes et ma terreur un « Mm,
    Papa ». Dire oui et Papa ensemble, c’est trop. C’est accepter,
    accueillir et reconnaître. Et il ne s’en satisfait pas. Il m’envoie
    percuter l’armoire, et je rebondis sur ma tempe qui
    s’écrase sur le coin d’un montant de lit. Quelques secondes
    après le choc, j’entends Yvon pleurer de malaise. Il s’en
    ramasse une qui le fait hurler.
    – Je continuerai jusqu’à ce que tu le dises et je t’en foutrai
    une à chaque fois que tu oublieras de m’appeler Papa.
    Je suis ton papa devant le Seigneur, tu entends ?!
    – … Mm Papa…
    Ma tête est emplie d’horribles douleurs, elle me semble
    dilatée, éclatée comme un chou-fleur. J’entends
    des bruits à l’intérieur, et je ne sens plus mon corps. Je ne
    sais même plus si je pleure. Un goût métallique m’emplit
    la bouche. Je le vois déboucler sa ceinture de cuir, la tirer
    des passants de son pantalon, et m’assener les coups
    qu’il estime nécessaires, les dents serrées. Mes perceptions
    reviennent au fur et à mesure que la ceinture fait
    son office. Les jambes, les cuisses, le dos, le ventre et les bras
    me réintègrent en brûlant.
    – Alors, tu vas le dire, oui ?
    Je tremble de partout, je suis en apnée. Mon diaphragme
    tressaute, mes viscères se contractent, ma nuque se tétanise.
    Je n’ai pas encore l’habitude de ces sensations qui deviendront
    quotidiennes. J’apprends la saveur du sang dans
    ma bouche, les narines bouchées par ce sang qui coulera
    tous les jours. Je ressens une terrible misère, je suis broyée
    par la peur, et je n’ai pas la force d’endurer plus. Je cède sous
    les coups redoublés.
    – Oui Papa.
    – J’ai pas entendu.
    La menace du revers de sa main se trouve à la hauteur
    de mon visage.
    Je répète plus fort avec ma bouche molle et noyée dans
    la morve sanglante.
    – Encore !
    Le coup est parti, amorti par ma mâchoire qui se
    désolidarise.
    – Encore, j’ai dit !
    – Oui Papa
    – Ah, ça finit par venir, hein ! C’est pas si compliqué,
    tu vois !
    – …
    – Réponds !
    D’une main, il saisit ma chevelure et me soulève
    encore du sol. De l’autre, il m’envoie les “torgnoles” de
    son cru.
    – Réponds !
    Je ré-atterris bancale sur le plancher.
    – Oui Papa.
    – Je t’aime Papa, allez !
    Délabrée, j’accuse intérieurement le paradoxe. Il m’exténue,
    je suis à bout, et il obtiendra tout.
    Je pleure de douleur, je pleure de souffrance. Il y a ce
    que je dois faire et ce que mon coeur vit.
    J’ai quatre ans et je me sépare de l’univers. Dorénavant,
    il y aura l’intérieur et l’extérieur.
    J’ai quatre ans et j’intègre le principe déchirant de dualité.
    Minée, je sanglote un « Je t’aime Papa ». Je capitule.
    – Mieux que ça ! Mets-y du coeur !
    – Je t’aime Papa, hoquetté-je.
    – En souriant.
    – Je t’aime Papa.
    – Un vrai sourire, pas une grimace !
    – Je t’aime Papa.
    J’ai quatre ans, et je disparais.

    couverture
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    extrait de 58 pages
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    articles de presse édition italienne (janvier 2011)
    articles de presse
    édition italienne
    (janvier 2011)
    le livre
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