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  • A propos de Purulence (1)

    Entretien avec Lionel Tran et Astrid Toulon, en 2009


  • Lorsqu’on lit Purulence, on sent une véritable nécessité. Comment est né ce
    projet ?

    AMOREENA WINKLER : C’est en me réveillant d’une anesthésie générale pour une
    péritonite aiguë, une purulence à l’intérieur de mon ventre, qui s’était transformée en nécrose sans même que je m’en aperçoive. Je me suis dit : « Il faut que je sorte cette purulence de moi. Il faut que ça sorte. » Et même si cette situation de santé dépendait d’autres paramètres de ma vie, je sentais un lien viscéral entre ça et mon passé. J’ai pris mon ordinateur portable et j’ai tout sorti. La première forme était à l’anglo-saxonne, très linéaire dans le fil de la plume. Quand c’est sorti, c’était monolithique. Après j’ai dû aérer, espacer un peu.

    En combien de temps l’avez-vous écrit ?

    A.W. : Le premier jet, sur deux mois peut-être. Pas à plein temps, évidemment, puisque j’avais une activité de sophrologue et de coach à l’époque. Mais en gros.

    D’où est venue votre envie d’écrire ce livre ?

    A.W. : C’est sorti par besoin. Je crois que j’écris d’abord par besoin – l’écriture est thérapeutique en soi – et pour des raisons d’engagement que j’imagine futures. Comme un projet de prise de parole à ce sujet-là. Par rapport à l’enfance, aux « secondes générations » qui ont survécu, ou non, à ce phénomène de société.

    Aviez-vous déjà écrit ?

    A.W. : J’ai une formation « littéraire », « universitaire » – avec un petit crochet en philo, par besoin de trouver des réponses, de structurer des questions internes en sortant de tout ça. J’ai une « sensibilité » on va dire.
    Je pense que j’ai tellement lu avec ferveur quand j’étais plus jeune que l’écriture sort ardemment. Pour moi, l’écriture elle-même n’a pas été laborieuse, sauf dans l’exercice qui consistait à me replonger dans la sensation réelle. L’écriture était un travail corporel. Dans les passages où ce n’est pas l’adulte qui raconte mais l’enfant, l’écriture se situait dans la sensation physique, que je tentais de retranscrire plus ou moins telle quelle – avec, quand même, quelques déformations par rapport au prisme adulte et au choix des mots. Faire l’effort de penser « ça se pose à moi comme ça, à ce moment-là, dans mon pauvre petit état de petit enfant », c’était ça l’exercice qui était, pour le coup, laborieux. Une descente dans la profondeur de la mémoire corporelle. C’était le plus hard pour moi. Plus que l’exercice littéraire.

    Normalement, il y a un décalage dans les témoignages entre les capacités d’interprétation de soi et l’expression de soi. Chez vous on ne le trouve pas. C’est devenu comme une évidence. Le texte semble assez structuré...

    A.W. : Pourtant il ne l’est pas, et j’ai voulu le garder à l’image de cette histoire, de ce passé très instable et déstructuré quelque part. Je l’ai fractionné quand même pour que ce soit lisible. Mais je n’ai pas voulu trop structurer, puisque cette histoire est celle d’une vie déstructurée, chaotique.

    Dans le texte, vous alternez entre les phases explicatives du fonctionnement
    de la secte et le vécu réel...

    A.W. : Oui, je ne voulais pas faire un index auquel on doit se reporter. Il fallait donc un petit peu entrecouper, pour que le lecteur extérieur sache où il baigne. Car une simple retranscription de l’expérience aurait été incompréhensible. Il fallait que j’en sorte pour faire l’historique.

    Le récit commence quand vous avez quatre ans, comment avez-vous décidé où commencer l’histoire ? Avez-vous pris votre plus lointain souvenir ?

    A.W. : J’avais deux, trois réminiscences d’avant mais que je ne trouvais pas forcément intéressantes d’intégrer. Je ne sais même plus par quoi je commence.

    vous commencez à Paris...

    A.W. : Ah, oui ! Par le « moi je » ne doit plus exister. Déjà la disparition de l’ego à quatre ans. Enfin... l’exigence que cela disparaisse. Je n’ai pas vraiment trié, ça s’est imposé tel quel. Entrer comme ça dans le vif du sujet, ça réveille. On est tout de suite confronté à l’état des choses. On n’a pas le choix, c’est ainsi.

    Est-ce que le manuscrit que vous nous avez fait parvenir correspond au
    premier jet ?

    A.W. : Les passages étaient extrêmement longs et lourds, comme je disais « monolithiques », et visuellement indigestes. Il a fallu faire de la mise en forme, aérer. J’ai espacé par des interlignes. Et mis en exergue, en utilisant l’italique, toutes les choses poignantes de la culture sectaire en elle-même, puisqu’elles étaient récurrentes, qu’elles revenaient et marquaient notre quotidien. Le fait que ça ressorte semble intéressant par rapport à une narration. Cet aspect en italique, gravé comme dans les Tables de la Loi. Des préceptes qui sont censés régir notre système de pensée. Et puis j’ai rajouté des titres.

    Vous n’avez pas changé la structure originale donc ?

    A.W. : Pas du tout. C’est sorti tout seul.

    On sent un travail personnel énorme sur votre histoire pour qu’elle puisse être
    expulsée d’un jet. Habituellement ce n’est pas une expérience qu’on sort d’un
    coup à l’âge que vous avez. est-ce quelque chose sur laquelle vous avez beaucoup travaillé en amont ?

    A.W. : Oui, sans penser du tout à écrire cette histoire, j’ai travaillé sur moi, en effet. Je me suis débrouillée pour sortir juridiquement de la secte à dix-sept ans, physiquement déjà. Arrêter ce péril, car j’étais en péril à ce moment-là. J’ai pu passer le bac et aller à la fac après. Et là oui, j’ai commencé à me poser des questions. Par exemple, j’ai découvert au lycée que l’inceste n’était pas seulement un tabou social, mais qu’il était illégal. Il y a plein de choses que j’ai découvertes sur le tard. Sortant d’une autre culture avec d’autres références, je devais apprendre les codes de cette société, sans être dans une réprésentation de faussaire. Ensuite je me suis rendue compte que j’étais complètement dissociée de moi-même, que mon corps ne m’appartenait pas : je n’avais pas de sensations réelles. Je vivais vraiment dans cette sphère, où pour survivre j’étais par moments en dehors de mon corps. J’ai dû faire un travail de ré-appropriation : accepter un cheminement physique et psychologique pour me retrouver un petit peu. Et c’est toujours en cours. Je pense qu’avant d’aspirer justement à la dissolution de l’ego, comme beaucoup de cultures bouddhistes le font, il faut l’avoir construit correctement. C’est encore en construction et structuration.

    Cette histoire, l’aviez-vous déjà racontée ?

    A.W. : Pas sous forme littéraire. J’en avais parlé à mon travail, dans mon parcours. Mais uniquement à des personnes compétentes évidemment – et encore. Non, justement, pendant longtemps j’ai vécu ma vie, en me limitant à l’état civil simple. Je n’ai jamais exhibé mon vécu.

    Il est difficile de franchir le cap de l’écriture à partir d’une expérience pareille. Avez-vous écrit le manuscrit dans l’intention de le publier ?

    A.W. : Je me suis dit : je le fais déjà pour moi. C’était sortir cette purulence de moi et la mettre en tant qu’objet extérieur. La sortir de soi c’est la voir en tant qu’objet, c’est me mettre à part et me dire : c’est moi, c’est mon histoire, mais je suis aussi autre chose que cette histoire. Ça aide à se distancier un petit peu, à ne pas juste la porter de manière presque irrationnelle, informulée. Je pensais à moi, évidemment, mais je pensais aussi que je ne suis pas la seule. Il y a un pourcentage de « seconde génération » qui sont des rescapés de ce phénomène. Il y en a qui sont morts, d’overdose et de suicide. De ceux qui sont nés dedans il y en a beaucoup qui ne s’en sortent pas ou qui ont des difficultés – s’ils sont vivants – avec la réalité, l’insertion sociale, l’économie. Il y a une difficulté réelle, et très peu de gens en parlent. Surtout en France. La prise de position du gouvernement, l’année dernière, m’a vraiment choquée : « C’est un non-problème » donc « on coupe les subventions ». Ou encore « par rapport aux anglo-saxons, c’est pas si grave en fait », même si la Scientologie a pignon sur rue à Lyon. Je pense que la société est comme un corps. Et les sectes sont des purulences, des bubons de pus qui sont une maladie de société. D’où la nécessité d’en parler, de montrer les dégâts qu’elles peuvent faire à un enfant qui n’a pas choisi. Je pense qu’une personne majeure a le droit de choisir toutes les expériences qu’elle veut en tant qu’adulte, aussi fortes ou déjantées qu’elles puissent être. Mais quand on implique des enfants, ça devient délicat, limite dangereux pour leur propre histoire.

    On sent dans le manuscrit que la littérature, le fait de lire, a été de l’ordre de
    la survie pour vous. C’est ce qui vous a aidé à vous construire, à prendre conscience qu’il y n’avait que la réalité psychique de la secte. Quel type de contact avez-vous eu avec les livres dans votre enfance ?

    A.W. : Les premiers livres, c’était la littérature intra-secte qui était faite de perversités, de propos pro-terroristes, antisémites. Des choses complètement délirantes, déconnantes. Mais il y avait également la Bible. J’ai lu la Bible pas mal de fois quand j’étais petite. On devait apprendre des chapitres par coeur, manier le Verbe – on va dire ça comme ça –, manier la Parole, faire l’analyse, expliquer pourquoi. Aujourd’hui, je ne suis pas chrétienne ni quoi que ce soit, mais la Bible en elle-même, en tant qu’ouvrage avec des références, des phrases, des syntaxes – vieillottes parfois – a été une première remise en
    question, même du système sectaire. Ça paraît bête, puisqu’on se basait dessus, mais pourtant, en la lisant et en voyant les faits dans la réalité, cela m’a permis de mettre en perspective et de me dire « c’est écrit dans la Bible comme ça, pourquoi ça se passe pas comme ça ? » Ça m’a permis de remettre en question et de douter. L’outil même est devenu une arme. Ça a déjà été un salut, pas de l’ordre cérébral, mais j’ai pu formuler en moi des concepts comme les idéaux tels que l’amour, la fraternité, tout ça. Ainsi que la réalité telle qu’elle se passait, et l’argumentaire brodé autour. C’est venu assez tôt, vers six, sept ans, de façon très présente en moi, mais je me suis retenue de formuler oralement mes doutes car c’était risqué. Puis par la suite, vers l’âge de huit, neuf ans j’ai eu droit d’avoir accès à une bibliothèque. Je pouvais lire des Jules Verne, des écrits du domaine de l’escapade, mais je lisais pendant la nuit les histoires comme ça, sachant que toute la culture de l’extérieur, de la société réelle était très filtrée, très policée. Je n’ai pas de grand souvenir hormis la collection des Jules Verne.

    Comment s’entretenait le formatage idéologique de la secte ?

    A.W. : C’était tout le temps une interprétation symbolique de tout. Le moindre film était décortiqué, le moindre geste, la moindre parole.

    Comment le voyez-vous maintenant ?

    A.W. : Ça touche au psychotique. Une réalité psychotique, où le symbolique est mélangé, vraiment inter-pénétré. On perd le sens du concret, des choses simples, du naturel, puisque tout est disséqué. C’est une mise en péril constante pour un enfant.

    Pendant votre enfance vous n’avez pas vécu qu’à l’intérieur de la secte. il y a
    beaucoup de déplacements dans le livre. vous aviez tout de même un contact
    avec le monde extérieur, non ?

    A.W. : Oui, mais toujours filtré, toujours avec ce prisme, de toute façon. À force de déplacements, j’ai vraiment assimilé en moi cette notion propre à cette secte qu’il n’y a
    rien de stable, rien de concret, rien de solide. Et aujourd’hui je travaille encore sur ça, puisque je ne suis encore convaincue de rien envers ma propre personne. C’en est à ce point, tellement tout bougeait : les gens, les noms, les lieux, même les états de la cellule familiale. Elle se limite à ma mère et mes frères et soeurs puisque les figures paternelles ont bougé. Il n’y avait que la cellule familiale. La société en dehors était tout le temps dénoncée comme un monde extérieur diabolisé, une autre réalité – même si je la voyais quand j’allais faire du prosélitisme.

    On va en revenir à l’influence de la littérature qui vous a donné un point de vue extérieur à la réalité de la secte, et vous a permis de développer un point de vue critique sur les argumentaires biaisés. Avez-vous continué à beaucoup lire jusqu’à vos douze ans, là où s’achève le récit de votre premier livre ?

    A.W. : Oui, je me rends compte que je dévorais un peu tout ce qui me passait sous la main. Même les panneaux à l’extérieur, je m’abreuvais de toutes les informations possibles partout, dès que j’étais dehors. La Bible a été un premier pas pour moi : de voir tel que l’amour est dicté, on se doit de ressembler au Christ. Je suis désolée mais personne autour de moi n’y ressemble. Et puis après, petit à petit, le système scolaire. Les pauvres et difficiles expériences du système scolaire : le darwinisme face à l’obligation que j’avais, moi, de devoir le contester publiquement. C’étaient des situations d’injonctions paradoxales entre le système scolaire laïque, tel que je le découvrais, et le devoir obligé par ma mère et la secte. Il est vrai que jusqu’à la fin de ces douze ans je n’ai pas non plus fait d’expériences littéraires monstrueuses. C’est venu un peu plus tard, j’ai pu me servir davantage sur les étagères pendant l’adolescence, pendant le collège, où là vraiment tout y est passé, tout ce que je pouvais trouver.

    Et quelles ont été les rencontres littéraires les plus marquantes pour vous ? Des auteurs auxquels vous avez pu vous identifier, homme ou femme ?

    A.W. : Franchement, j’ai l’impression de n’en avoir fait aucune en particulier. Elles m’ont toutes nourrie. Elles m’ont toutes structurée. C’était me dire « Ah ! Il existe des gens qui vivent comme ça, qui réfléchissent comme ça. » Il n’y a rien qui m’ait laissé une forte impression. J’ai lu tout ce qu’il avait dans les bibliothèques du collège ou du lycée. Il n’y a rien qui soit resté imprimé dans ma mémoire. C’était un peu... comme une espèce de boulimie. Comme si lire mettait des pixels à mon image ou des caractères, un peu comme l’imprimeur qui prend plein de petits caractères pour les agencer. Puis trouver d’autres modes de pensées, d’autres structures, d’autres fonctionnements, d’autres clés. Je crois que tout et rien m’a marqué. Ah si, voilà ! Au lycée, les lectures qui m’ont vraiment marquée étaient les témoignages des camps de concentration. Là, oui, je me suis retrouvée dans des témoignages, dans les expériences très fortes qui touchent à l’essence de l’humain, à sa dignité. Cette découverte m’a aidée à survivre, à continuer. Le bout de l’horreur de l’humain, en fait. Pas de fiction. Je ne suis pas du tout fiction, personnellement. Des choses très réalistes, très poignantes, réelles, et qui touchent aux confins de l’humain dans son horreur, dans son autodestruction, dans son avilissement ; là, je m’en suis, pour le coup, abreuvée. Pas par curiosité perverse mais parce que ça me donnait la force de me dire : « Il y a des gens, quand même, qui sont encore vivants aujourd’hui. Qui sont debout, qui ont vu et vécu tout ça. La vie est donc possible, quelque part, malgré tout. On a le droit de continuer de vivre, de tenir debout et d’avancer. »

    Dans votre livre, vous ne prenez pas uniquement la posture de la victime comme on voit beaucoup aujourd’hui, toute cette culture de la victimisation et
    d’infantilisation...

    A.W. : Je ne voulais pas en faire un truc « pauvre de moi » larmoyant, ce n’était pas le but. Je ne me sentais pas comme ça à l’époque. Quand je vivais ça, je ne me sentais pas « pauvre de moi, pauvre petite fille ». Je me disais : « Ça se passe. On regarde ce qu’il se passe. » On s’en prend plein la figure peut-être, mais c’est une expérience. Je suis contente que les gens ne le perçoivent pas comme un témoignage pathétique du genre « regardez ce qui s’est passé, la pauvre ! » Je ne veux pas ça, parce que ce n’était pas le ressenti, ça ne l’est toujours pas, même s’il m’est arrivé de pleurer sur l’enfance que je n’ai pas eue, sur l’histoire que je n’aurai jamais : normale, idyllique, comme on peut l’imaginer.

    Avez-vous finalement réussi à entrer, à vous insérer dans cette réalité hors de la secte ?

    A.W. : Comment formuler ça ?... De l’extérieur, je peux donner cette impression. Je comprends les codes de la société, j’ai une vie sociale. Par contre il y a toujours une exigence, découlant de mon éducation atypique, qui essaie d’aller plus loin. Comment expliquer ? Même si les plaisirs de la vie simple, justement, me plaisent car ça me fait du bien de retomber un peu sur mes pattes et d’avoir une vie « dans les normes », entre les plates-bandes, le mysticisme est resté plus ou moins fort en moi sous d’autres formes. J’ai fait plein d’explorations par rapport à différentes obédiences. J’ai fait le tour en philosophie, en histoire des religions, en histoire des idées jusqu’à ce que j’aie l’impression de faire une boucle à chaque fois. Pour la philo c’était Nietzche, pour la religion c’était voir qu’il y avait de grands principes qui se dégageaient, et que chacun y mettait simplement des images, des cosmogonies ou des structures différentes. Il me reste cette exigence, mais qui demeure individuelle par rapport à une réalisation de soi, à un positionnement juste, à un désir non pas d’une réalité de soi mais d’aller au-delà des masques sociaux, des conventions, de ce qui est établi, convenu. Essayer de comprendre aussi son essence, l’essence des autres. Cela rejoint ce qui est dit à la fin du livre. Je n’ai jamais eu aucun objectif dans ma vie, dans mon enfance, puisque j’ai été dressée pour mourir en martyre. Même en sortant de là à dix-sept ans, je ne savais pas quoi faire, je n’arrivais même pas à me projetter psychiquement avec un avenir, une carrière. Par contre, j’ai découvert tout récemment que j’avais un désir, un rêve : trouver d’autres moyens d’être ensemble en société sans être dans le rapport de force, de pouvoir, de séduction. Toutes ces choses qui corrompent complètement la relation. Ça pourrit tout, ça pervertit tout. C’est le seule rêve, la seule projection qui reste. À ce propos, on m’a reproché : « Toi t’es trop une fourmi. T’es trop dans la conscience collective. » Et moi, mon travail c’est justement de parler de l’ego, revenir à mon ego, à ce qui est bien pour moi : ce que j’aime, ce que je n’aime pas, savoir dire non. Des choses tout à fait identitaires, basiques, que normalement un enfant apprend et qu’on lui laisse « exprimer » assez vite, qu’on respecte. Je ne suis pas en train de fédérer quoi que ce soit. Je ne suis pas dans le groupe social mais plutôt solitaire. En revanche quand je suis avec des gens, j’essaie d’échapper au rapport de force et de séduction. Je n’ai pas envie de jouer à ça, ça me gonfle. Je préfère qu’il n’advienne rien plutôt que de rentrer dans des jeux de marionnettes. C’est de l’exigence, on peut faire mieux.

    À cause de votre histoire, cela a probablement été difficile de savoir où fixer les limites par rapport à ce que vous avez vécu, à votre construction de l’ego...

    A.W. : Oui. Même après m’en être sortie, il a fallu faire plein d’expériences « borderlines » : toucher à ses limites plus ou moins dans différents registres. Savoir où l’on se situe soi.

    Après en être sortie, avez-vous complètement coupé avec l’univers des sectes ? Ou est-ce un sujet que vous avez continué à creuser ?

    A.W. : Avant de m’en sortir, j’ai lu quelques bouts d’articles au lycée sur le phénomène des sectes, même s’il y avait peu de choses. Mais après m’en être sortie, j’ai coupé beaucoup avec cette donnée là, pour me concentrer plus sur ma petite crise existentielle. Qui suis-je...? Ou plutôt : qu’est-ce qui m’a construite jusqu’à maintenant ? Parce que « qui suis-je ? » n’avait pas lieu d’être, c’était plus proche de : « de quoi suis-je faite ? » Pendant la période fac, ça a été un travail de déconstruction, brique par brique. Poser vraiment à terre tout ce qui m’avait fabriquée, toutes ces données, ces fonctionnements. Il fallait les mettre à nu chaque fois, les déceler pour les poser et dire « Bon. Alors ça, ça ne fait pas partie de moi, c’est un héritage. » Ce n’est venu que plus tard, l’intérêt... c’est même pas un intérêt, c’est plutôt me dire : « ils en sont où ? Qu’est-ce qu’ils sont devenus tous ces jeunes que j’ai croisés dans mon enfance ? Tous ces ados ? » Et ce n’est venu qu’il y a trois ans : j’ai regardé Internet un petit peu, pour voir les sites. Plus des sites américains ou anglo-saxons, car ils sont plus fournis sur ce type de secte. Mais ça ne m’a pas nourrie, ça m’a juste servi à me dire : « Eh ben, tiens ! Y en a quand même qui sont encore vivants, qui s’en sont sortis et qui disent : on s’en sort, on en bave mais on essaie. » C’est resté seulement à titre d’information parce que j’ai eu la sensation d’évoluer toute seule dans mon petit coin. Je fais mon cheminement, et ce n’est que récemment que je me suis un peu penchée sur ça.

    Avez-vous recroisé d’autres enfants qui étaient dans la secte ?

    A.W. : La première fois de ma vie c’était ce 10 août. Au cours du « mémorial des enfants perdus ». De la même génération, du même âge, qui ont vécu des choses similaires. Ça a été court, mais intense. C’était organisé justement par quelques ressortissants de cette secte, mais qui ont rapproché aussi des enfants nés dans la Scientologie et ailleurs. Avec un petit colloque très informel. Cela se passait dans un pub à Camden, ce n’était pas une conférence. Et la même chose s’est passée à San Diego en Californie. Les deux événements ont eu lieu en parallèle avec des gens qui parlaient de leur expérience, qui rendaient hommage à ceux qui se sont suicidés ou sont morts par overdose. Heureusement c’était informel, mais ça nous a tous replongés dans ce passé... Pas replongés, mais ça touche à une expérience hard. Ça serre les tripes. Je ne sais pas comment expliquer autrement. Un des fils du gourou, en essayant de retrouver sa mère, a retrouvé sa nurse, qui avait évidemment abusé de lui. Il l’a poignardée, et il s’est suicidé. Avant ça, il a fait une vidéo qui est passée sur le net pendant un moment, où il expliquait que son enfance était complètement « fucked up », et qu’ils étaient tous « fucked up complet ». Quand je suis obligée de replonger un peu dans cette héritage, c’est lourd.

    Comment avez-vous fait lorsque vous avez décidé de quitter la secte à dix-sept ans ?

    A.W. : J’avais dix-sept ans et demi, je voulais passer mon bac tranquille, parce qu’ils voulaient me renvoyer de force aux états-Unis et après me renvoyer en Asie. Donc mon avenir était en péril, et je me disais : « Ça y est ! Il faut que je me bouge maintenant, que je fasse quelque chose : je me sens aujourd’hui assez armée mentalement pour tenir le coup. » Alors j’ai fait une démarche « juridique » en disant le minimum, je n’ai pas tout livré comme ça, je n’ai pas sorti une histoire. J’ai fait une petite lettre. C’était suffisant pour me mettre sous protection judiciaire et être placée par la DASS. Ils m’ont décroché une espèce de contrat « jeune majeure » jusqu’à 21 ans pour financer l’université. Mais sans me proposer d’aide ou de recours. C’était mon choix. J’ai dit au juge pour enfants : « Je veux passer mon bac. Je veux un appartement, un studio pour jeune, je ne veux pas dormir dans un dortoir. Et je veux qu’on m’aide financièrement. Point. Pour m’aider à faire mon petit bonhomme de chemin. » Mais c’était parce qu’il y avait une demande formulée de ma part, réelle et concrète.

    Avez-vous fait quelque chose en particulier pour protéger votre famille dans
    votre livre ?

    A.W. : J’ai transformé les prénoms de mes frères et soeurs.

    L’ont-ils lu ?

    A.W. : Non. Je reste en contact avec eux. Ils sont au courant qu’il y a quelque chose. Mais ils ne l’ont pas lu, non. Puis, ils n’en sont pas au même point, parce que tous plus jeunes que moi. Ils font leur cheminement vers une normalité la plus établie possible. Ils sont plus dans une réalisation matérielle concrète des choses. Sauf celui qui vient juste après moi, et qui pour le coup est un peu plus « borderline », dans des systèmes un peu autodestructeurs. Abus que moi aussi j’ai pu traverser dans ma vie pour tester les limites. Pour revenir au livre, ils ne sont pas intéréssés dans la mesure où je suis la mémoire de la famille et pas eux. Ils savent qu’il s’est passé des choses. Mais ils ne veulent pas se pencher dessus maintenant et c’est leur droit. Il vaut mieux même qu’ils s’établissent tranquillement.

    votre mère, est-elle au courant ?

    A.W. : Non. Ma mère est psychotique, réellement. Elle nie complètement la réalité des choses. Elle vit dans un autre monde. C’est une génétrice mais ce n’est pas vraiment une mère. À partir du moment où le bébé était plus ou moins autonome, elle faisait une négation de son identité. Le bébé n’était gratifiant ou intéressant pour elle que dans une dépendance fusionnelle. Et après il y avait un désintérêt complet. Ce n’était plus un être vulnérable qu’il fallait protéger ou quoi que ce soit, ce n’était... pas son enfant, je ne sais pas comment dire. Et aujourd’hui, oui, elle est vivante mais je n’en ai que faire. Comme elle, qui a été indifférente à notre vécu.

    Comment cette expérience de la secte a-telle influé sur ce que vous faites de votre vie quotidienne ou professionnelle ?

    A.W. : L’instabilité. Dans le sens où, comme je disais, je n’ai aucune conviction solide de mon identité. J’ai toujours l’impression d’être à ce moment x, de ne plus être celle que j’ai été, au pluriel, et de ne pas encore être celle que je vais devenir. C’est très diffus, même si je recherche justement la stabilité. Je me suis essayée à beaucoup de domaines, professionnellement, et ce n’est pas terminé. J’ai la sensation de ne pas avoir encore trouvé ma place, sans chercher non plus une mission ou un rôle, mais simplement trouver ma petite place et me sentir bien dedans. De plus, j’ai hérité d’un esprit sacrificiel, d’abnégation. J’ai fait des boulots que je n’aurais pas dû faire, par esprit d’abnégation, de négation de ma santé ou de mes limites physiques. Donc je procède par tâtonnements. J’aimerais bien qu’il y ait une révélation qui me tombe comme ça dessus : « Oh ! C’est pour ça que je suis faite ! » Non, là c’est plutôt pour savoir ce que je ne veux plus. C’est plutôt comme ça que j’avance pour l’instant. J’ai eu un cabinet de sophrologue et de coach pendant trois ans. Une expérience riche, mais à laquelle je reviendrai plus tard. Je sens, qu’avec la maturité et l’âge, j’y gagnerai plus de crédibilité par la suite.

    Vous parlez du désir de continuer à raconter cette histoire, d’un désir d’engagement par rapport à celle-ci, c’est-à-dire ?

    A.W. : Je n’ai pas envie que les médias s’intéressent à Purulence, seulement parce que c’est un effet « coup de poing » à la Houellebecq, ou La vie sexuelle de Catherine M. Ça ne peut pas se résumer simplement à ce genre d’effet. Quand j’ai lu leurs bouquins, j’ai un petit peu rigolé. Je me suis dit « Ah, Ah, Ah ! trop facile ». Il y a plus de choses à dire. Mon livre est plutôt là pour faire prendre conscience de ce qui peut se passer, si on ferme les yeux sur ce genre de phénomène. Sur la fragilité de l’enfant. C’est pour parler des sectes, mais aussi de l’enfance dans les sectes, et comment s’en sortir après. Ce qui n’est pas évident pour ceux qu’on appelle les « secondes générations ». Ce 10 août, le premier mémorial des « enfants perdus » était le premier événement. Ça commence tout juste à germer. Que fait-on pour ces gens-là ? Quelles sont les thérapies ou les techniques de réinsertion ? Qu’est-ce qui existe vraiment pour s’en sortir, à part son pauvre petit cheminement solitaire ? Il n’existe pas grand chose... Je sais à quel point ça a été difficile pour moi d’arriver là où j’en suis – et je n‘ai pas beaucoup avancé – au niveau de la réussite, de l’identité sociale. Trouver ma place dans ce monde, j’en suis encore très loin. C’est toujours un sujet d’actualité pour moi à trente ans. J’ai envie que mon livre soit un germe de réflexion, dans un premier temps. J’ai envie que ça soit une porte ouverte pour se dire : « Tiens, que fait-on aujourd’hui pour la prévention dans les écoles ? » Parce que, moi, on m’a vu passer, on n’a rien fait. Comment réintégrer des jeunes qui sont complètement déconnectés de la réalité ? Oui, il y a encore pas mal de choses à faire dans ce domaine-là.

    Propos recueillis par Lionel Tran et Astrid Toulon. Retranscrits par Inti Mendoza.

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    entretien avec Amoreena Winkler (2009)

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