Vincent Vanoli photographié par Fabrice Poincelet

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  • A propos de Sentiers battus et de Pour une poignée de polenta

    Entretien en 2005


  • Entretien à l’occasion d’une intervention à la cité scolaire de Noyon, publiée sur leur site

    Genèse de l’œuvre

    Pourquoi ces deux albums de bd à caractère autobiographique ?
    Quelles motivations ? Bilan ? Thérapie ?

    J’avais déjà fait des planches à caractère autobiographique dans la revue Lapin de l’Association depuis 1993, mais c’étaient des histoires très courtes avec un découpage différent (plus de cases par page). Là, j’ai eu envie de faire quelque chose de plus long sur la longueur d’un livre ensuite. Pour moi, c’est plus de l’introspection que de l’autobiographie. Ce qui m’intéresse en plus de cette introspection, c’est aussi la mise en forme : de les raconter avec un certain ton : du détachement, un ton neutre, légèrement ironique et sans emphase, d’instaurer un rythme serein, très différent de ce que je fais dans l’autre partie de mon travail en fiction qui est lui, plus torturé, dynamique, souvent très sombre. Au lecteur de compléter le puzzle. Je suis composé de différentes facettes, je voulais rendre compte aussi de cette facette plus tendre, plus « impressionniste », par le biais de ces 2 albums. Ainsi, je pense que mes livres permettent de me recomposer. Je vis, mais c’est en racontant que j’ai l’impression de prendre du recul et de donner du sens à ce qui m’arrive. Et je ressens le besoin de me définir par rapport à mes livres ou mes histoires.
    Donc, ils « servent » plus à établir un bilan, oui, si on veut, mais ce mot comme celui de « thérapie » sont très froids, cliniques, mathématiques, alors, je dirais qu’il s’agit plutôt d’un bilan « poétique ». C’est inhérent, en partie, à toute forme artistique que ça ait une valeur également de thérapie, mais en partie seulement, c’est vraiment pas le principal. L’essentiel c’est de démêler l’écheveau de ce qu’on vit. Je dirais aussi que je me retrouve autant et m’implique autant émotionnellement dans mes fictions, même si je ne suis pas directement le protagoniste dans les pages.

    Création

    Les difficultés rencontrées ?
    Problèmes de mémoire ? de sélection ?

    Les sujets sont ancrés dans des souvenirs, lesquels sont précis, très souvent anodins. Mais avant de commencer à dessiner, les différents sujets des chapitres sont venus mentalement à maturation. Ces chapitres se suivent et interagissent. C’est une donnée importante de la composition des livres. ça prend des semaines, des mois avant que la pertinence d’un sujet de chapitre s’impose et qu’il soit adopté dans l’ensemble. Certains passent à la trappe.
    Mais le choix se fait sans véritable raison, il s’impose, je ne pourrais pas vraiment dire pourquoi tel chapitre s’est imposé, on peut s’en rendre compte, le sentir, par exemple le matin lors d’un réveil qui se fait en douceur, on a l’esprit qui est encore dans le rêve et je fais confiance à mon inconscient.
    C’est le principe des « collages » surréalistes. Les épisodes, je les préfère anodins, parce que je pense que ce qui émerge plusieurs années après, ce ne sont pas forcément des souvenirs évidents, mais des détails, des moments très fugitifs qui sur le moment sont complètement insignifiants. S’ils réemergent plus tard dans nos souvenirs, c’est qu’ils recèlent certainement une sorte de secret, pas forcément exceptionnel, mais quelque secret inconscient, poétique sans doute et le challenge est que la mise en forme en racontant permette de le mettre en lumière.

    Impact

    Cette création a t’elle changé quelque chose dans ta vie privée ? dans ton parcours professionnel ?

    Dans ma vie privée, non, personnellement, ça n’a rien changé. Bien sûr, je ne peux pas en être certain pour les autres protagonistes qui sont évoqués dans ces pages. Mais je ne suis pas adepte de l’autobiographie règlement de compte et assassine. Le passage sur ma mère a été interprété ainsi malgré tout, mais ce n’était pas ce que je voulais. Je croyais avoir été le plus doux possible, mais, la principale intéressée a eu un autre point de vue. C’est le danger de l’autobiographie : de faire de la peine. Mais, c’est ainsi pour tout récit subjectif. Dans mon parcours professionnel, ça permet d’étoffer mon champ d’action, mais je ne compte pas travailler exclusivement l’autobiographie.
    L’introspection, je la travaille aussi à travers mes fictions de toute façon.

    Technique

    Pourquoi le parti pris du noir et blanc ?

    J’aime le noir et blanc, mais aussi le gris, les traces, les frottements et les matières, ça donne un aspect tactile et sensoriel particulier auquel je suis sensible et que la couleur ne rend pas. Cela me paraît bien correspondre aux sentiments que je veux évoquer : quelque chose de rêche et doux en même temps.
    Le noir et blanc c’est aussi le parti-pris esthétique de l’authenticité, pas de sentimentalité ici, du sentiment direct, disons.

    Pourquoi une telle mise en page (deux cases par page) ?

    Pour instaurer une fluidité de lecture et un aspect contemplatif, zen.
    Impossible d’obtenir ça par un découpage avec de nombreuses cases, ça serait trop dynamique comme mise en forme. Et puis, avec de grandes cases, mon geste est libre et je me sens à l’aise en dessinant, ça favorise l’idée de spontanéité, de fluidité.

    Quel rapport entre le texte et l’image ? Le texte naît-il de l’image ? Est ce l’inverse ?

    L’image naît plutôt du texte. J’écris les textes de quelques cases à l’avance.
    Mais, je n’écris pas les textes de tout le livre à l’avance. Je sais néanmoins que ce sont les dessins qui imposeront définitivement l’histoire et le ton.
    C’est une alchimie, mais je ne peux pas parler moi-même de recette précise qui permet de dire quel sorte de dessin je vais appliquer sur tel type de phrase. Je me fie à mon instinct. Si un dessin ne colle pas sur une phrase, je ne l’explique pas, j’en essaye un autre. Mais en général, le dessin vient tout seul !

    Combien de temps pour créer un album ?

    Pour ces 2 là, ça a été vite : 3 mois ou 4. Avec 3 ou 4 pages par jour. J’ai besoin d’être fluide et rapide dans la réalisation, parce que ce genre de récit de confidence nécessite l’urgence. L’urgence va de pair avec l’honnêteté : on dessine aussi vite qu’on pense, comme on parle. J’ai déjà les chapitres choisis plus ou moins en tête avant de commencer, je sais pourquoi je les ai choisis, mais le vrai travail, il est dans l’immédiat de ma journée devant mes feuilles de dessin. Là, au gré des cases que je réalise dans une espèce de frénésie, d’urgence, je saisis la pertinence du propos et je tiens mon sujet, je ne le lâche pas et je sais que je dois presser la sève de l’histoire. Je n’ai pas encore les textes du lendemain, ni les ressorts précis de la suite de l’histoire, mais ce n’est pas grave, je me fie à un instinct dans la réalisation, je sais que le lendemain, au moment où je serai à nouveau devant mes planches, ça viendra. J’écris ainsi les textes de mes 3 ou 4 pages à l’avance pour la journée et à la fin de l’après-midi, les pages sont faites, le lendemain, je recommence, pas d’accrocs, je suis DANS l’histoire qui est en train de se faire. Je ne traîne pas, il faut que ça coule pour que ça soit un comme un flot tranquille de confidence, et in fine, j’espère que le lecteur sera happé par ce flot qui permet la complicité que je recherche évidemment. Si je reste trop longtemps sur un chapitre, sur un livre, je perdrai mon côté authentique. ça serait fabriqué.
    Bien sûr, ça m’arrive aussi, parfois, à la relecture de pages réalisées quelques jours avant, que je veuille apporter après-coup des retouches (dans les textes en particulier), mais en général, il n’y a pas de grands changements par rapport à une première mouture. Je fais donc confiance au premier jet et je l’assume.

    Y’aura t-il une suite ?

    Non. Ce sont des livres à part entière. Ponctuels. Je ne suis pas vraiment dans la logique de l’édition de bd traditionnelle qui répond à la loi des séries par soucis surtout de fidéliser un public, donc pour des raisons plutôt mercantiles. Cependant, il n’y a pas que de mauvaises choses dans les bds en série, n’exagérons rien !

  • Les livres de

  • BRIGHTON REPORT
  • POUR UNE POIGNÉE DE POLENTA
  • SENTIERS BATTUS
  • EGO COMME X n°7
  • LE DECAMERON
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