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  • Sur son parcours et sur Ça va aller

    Entretien, en 2006


  • Interview parue sur le site www.editionsterrenoire.com

    Les premières bandes dessinées que tu as présentées dans ton fanzine « Des haricots » ont impressionné beaucoup de monde dans le petit milieu de la « bande dessinée indépendante » : l’unanimité s’est faite autour de la maturité de ton travail. Comment tu t’expliques cela ?

    Je les ai d’abord édités tout seul, en photocopies, à 60 exemplaires. Ensuite on les a à nouveau photocopiés chez TerreNoire, deux fois d’affilée je crois à deux cents exemplaires chaque fois, plus des micro-retirages à dix exemplaires… au final on a dû en vendre pas loin de 500 exemplaires de chacun des 2 numéros, c’est vraiment beaucoup pour un fanzine de cette taille. « Unanimité » est exagéré, mais effectivement on m’en parle très souvent, et très souvent de façon très élogieuse, parfois même en les opposant assez violemment avec ce que j’ai fait par la suite.
    Je suis étonné qu’on me parle de « maturité » pour ce travail alors que ça a quand même un côté très adolescent, romantique et inexpérimenté. Non pas que je tienne à renier ça, c’est plutôt logique vu l’âge auquel il a été fait et de toute façon c’est quelque chose dont je ne me suis pas tout à fait débarrassé, mais à vrai dire je trouve quand même parfois un peu surprenant que des gens extérieurs puissent aller jusqu’à trouver ça « mature ». Enfin il est peut-être plus question de technique, c’est vrai qu’il y avait la recherche d’une fluidité de narration, c’était en fait la recherche principale, qui était assez réussie et qui donne une lecture assez agréable, sans compter que ça abordait des sujets parfois graves mais quand même sous un jour léger ou un peu humoristique. Je me suis pas mal méfié de cette histoire de fluidité par la suite parce que évidemment la fluidité, la facilité d’écriture et de lecture n’implique pas un propos systématiquement intéressant, mais c’était assez enthousiasmant à faire et, dans ces cas-là cela se sent, généralement.

    Ensuite, pour le contenu « intimiste »des histoires, ça venait de mes lectures et de l’ambiance éditoriale générale. Ce qui me gêne un peu, comme il était déjà parfois question de me mettre moi-même en scène, c’est l’espèce de malentendu que je perçois de la part de lecteurs entre des histoires intimes « touchantes » et son auteur, c’est à dire qu’on trouve touchant un auteur à travers ce qu’il raconte et que c’est là à peu près le seul intérêt du livre. Mais ça, d’une part en tant qu’auteur c’est très facile à contrôler, et surtout si on veut parler de la qualité d’un travail artistique ça me semble quand même un peu court.
    J’ai évidemment un peu de mal avec mes anciens travaux, j’ai tendance à en avoir une image caricaturale, mais ça m’arrive quand même de les revoir avec plaisir.

    Peux tu nous parler des différentes tentatives de bande dessinée que tu as fait avant « Des haricots » ?

    Le travail le plus important a été, un ou deux ans avant « des haricots », un long récit d’une soixantaine de pages où je racontais une année passée au lycée. A ce moment-là il y avait l’émergence de gens qui se mettaient à dessiner très vite, ça me séduisait beaucoup, alors j’ai essayé de faire deux pages tous les jours, à peu près. Je l’ai réalisé en un été et j’ai réellement eu l’impression d’apprendre beaucoup de choses au niveau du rythme, des dialogues, même si évidement ça n’était quand même pas très au point. Mais le but était je crois assez clairement d’apprendre, celui-là je ne l’ai pas photocopié sous forme de livre, ça ne m’est pas venu à l’esprit, je l’ai peut-être fait lire à cinq personnes, dont certaines très tardivement. On ne peut pas dire qu’il y avait un propos bien clair… ça me permettait d’apprendre à raconter, peut-être sans trop avoir à me demander si ce que je racontais avait de l’intérêt. Et puis ça m’intéressait quand même.

    J’ai eu la désagréable sensation en travaillant sur « ça va aller » que le travail était assez proche de celui-ci et n’avait en fin de compte pas tellement évolué, mais ça n’est quand même pas tout à fait vrai… Je devais avoir 17 ans quand j’ai fait ce travail, et 20 et 21 pour « ça va aller ».
    Avant cela il y avait eu de nombreuses tentatives très diverses depuis l’école primaire, au collège je peinais beaucoup à dessiner, je passais des mois sur une page, puis au lycée c’était plus intéressant, je faisais des bd uniquement pendant les périodes de vacances ce qui me donnait pas mal de recul à chaque fois sur ce qui avait été fait au cours des vacances précédentes, j’analysais ce que je faisais, ce qui n’allait pas… Et puis c’est devenu plus intéressant quand j’ai commencé à mélanger mon dessin de bande dessinée à une pratique de dessin d’après nature ou académique que j’avais depuis quelques années. Je prenais des cours dans un atelier avec un prof qui avait 25 ans et un ou deux autres élèves. Je n’arrivais pas à faire le lien avec ce dessin-là dans mes bd, je continuais à faire des personnages très « cartoon », ça a duré pas mal de temps alors que le dessin plus basé sur l’observation m’intéressait vraiment par ailleurs. Là c’était plus la recherche d’une certaine justesse, disons, plutôt que de faire le pitre ou de raconter des histoires drôles. Enfin, justesse, c’est vague, mais j’ai eu l’impression de rechercher ça pendant longtemps, c’était surtout une certaine rigueur que je m’imposais, c’est encore le cas même si j’y pense moins, je l’ai sans doute intégré.

    Les codes de la bande dessinée sont un langage naturel pour toi, ou cela requière-t-il un effort ?

    Maintenant c’est vrai que c’est assez naturel, ça l’est sans doute depuis assez longtemps et surtout depuis les « haricots » - même si depuis j’ai plutôt essayé de ne pas trop me reposer sur cette « connaissance »-là. Mais c’est très intuitif, c’est sûrement dû au fait d’avoir lu des tonnes de bd pendant toute l’enfance, voilà… Mais la connaissance de ces codes ne pose guère de problème à la plupart des auteurs, je crois que la majorité n’a pas spécialement « appris » à raconter en bd mais le fait très naturellement.

    Pourtant c’est intéressant quand des gens qui ne connaissent pas ces codes en arrivent à créer des formes singulières, avec du coup un propos qui ne serait pas abordable autrement. Tu parles de codes, ça peut être des codes narratifs, mais aussi des codes de dessin, dans la représentation des personnages, leurs expressions... souvent les codes classiques de la bd, franco-belge et compagnie par exemple, sont très simples et permettent d’exprimer très clairement une gamme d’émotions, de situations, mais je crois que si tu essaies de développer ou d’affiner ce que tu racontes, avec un dessin très simple ou caricatural tu vas vite être un peu coincé… Je n’adhère pas tant que ça au minimalisme par exemple, je peux être impressionné un moment par des auteurs qui racontent quelque chose avec trois fois rien mais au bout d’un moment je vais toujours trouver que ça reste finalement pas grand-chose, qu’en fin de compte il ne m’en reste rien.

    C’est pour ça que j’essaie de ne pas me laisser aller à l’éventuelle facilité avec laquelle je peux raconter mes histoires, j’essaie de trouver des manières plus riches de le faire. C’est peut-être moins au point, moins abouti que ce que font d’autres gens qui recherchent une certaine perfection, une pureté ou je ne sais quoi, mais ça peut aussi déboucher sur des choses un peu inédites ou qui s’épuisent moins facilement. Ca va aller est un album assez court, mais je crois qu’on peut le relire, qu’au moins on peut sentir les multiples couches de travail, qu’on sente que c’est quelque chose qui n’est pas une évidence. J’ai quand même du mal à croire que des choses complexes puissent être exprimées avec une totale simplicité... Quand on me donne des contre-exemples je les trouve toujours très simples également dans ce qu’ils racontent, ça me paraît assez facile de s’aveugler de ce point de vue-là, de croire qu’on fait quelque chose de poussé alors que ce n’est pas vraiment le cas.
    En fait, à la limite ça ne me dérangerait pas s’il était un peu difficile d’entrer dans mes livres, ça me paraîtrait même plutôt normal. En tant que lecteur ou que spectateur, je n’attends pas forcément des choses que je vois qu’elles soient directes, faciles ou agréables. Après si on trouve ça inintéressant, ce n’est pas la même chose.

    Pourquoi le passage à la bande dessinée autobiographique ?

    Au début ce sont mes lectures, quand j’ai lu de premières bandes dessinées autobiographiques ça m’a semblé plus intéressant que les autres bandes dessinées, mais ça tenait surtout au fait que ce que je lisais auparavant étaient des choses vraiment classiques.
    Si j’ai commencé à en faire, il y a plusieurs raisons, premièrement c’est que ça me donnait un réservoir de choses à raconter sur lesquelles il n’y avait pas à revenir alors que j’avais tendance (je parle du début du lycée, notamment) à entamer pleins de projets et à ne pas les finir, parce que les « idées » ne me passionnaient pas ou pas longtemps. Donc comme ça, je pouvais vraiment me concentrer sur la forme. D’autre part, ce qui m’a plu là-dedans, et je précise tout de suite que ça n’est pas du tout un gage de qualité, mais par contre ça donne une raison de le faire et donc tout simplement de travailler, et éventuellement de creuser des sujets, c’est qu’évidemment raconter des choses de sa vie est un moyen de lui donner de l’importance là où on peut penser qu’elle n’en a pas beaucoup. C’est pour ça que je racontais mes histoires amoureuses, parce qu’il ne s’y passait pas grand chose mais qu’en les racontant, même en racontant qu’il ne s’y passait rien ça devenait des histoires ce qu’elles n’étaient pas du tout, c’étaient des non histoires, le plus souvent c’était uniquement des monologues parce qu’il n’y avait rien d’autre à raconter. L’autobiographie c’était un moyen d’affirmer une personnalité que je n’avais pas l’impression d’avoir, à l’école je me sentais transparent. C’était pour moi, je montrais peu de choses, j’étais même assez arrogant, il ne s’agissait pas d’en faire un moyen de me présenter aux autres.
    Et il y a encore d’autres raisons, faire ce type de travail me paraissait être le moyen le plus évident pour me faire accepter des auteurs que j’aimais de manière assez excessive, de me joindre à leur « famille », je crois vraiment que c’était une des grosses motivations, c’est une grosse motivation pour beaucoup de monde et c’est compréhensible, mais là encore ça n’a pas grand chose à voir avec la qualité d’un travail. A lire les histoires de mes auteurs favoris, j’avais envie d’être leurs amis, « heureusement » leur froideur m’a vite remis d’aplomb, ou bien je les ai rencontrés et n’ai plus eu ce besoin de leur en mettre plein les yeux. Certains avis restent importants mais ça n’influe pas vraiment sur le travail, et j’ai, maintenant, d’autres amis.

    Je ne crois pas que tout ça soit pathétique, je sais très bien d’où ça vient, si tu as l’impression d’être aimé comme individu, si tu te sens épanoui, tu n’essaies pas de développer ce genre d’artifices pour y arriver. Il y a un problème à la base de cela qu’il est difficile de ne pas prendre en compte. Attention, après je vais être ultra sévère avec toutes les histoires autobiographiques qui sont publiées (c’est-à-dire qu’on choisit de publier) et qui ne relèvent pas soit d’une véritable nécessité face à une situation (auquel cas le livre peut prendre une valeur de « témoignage », disons, qui ne justifie pas vraiment que l’on se prenne pour un « auteur »), soit d’un réel travail de composition, de recherche, de rapport au réel, que sais-je. Une vie est effectivement un « terreau » très riche, le tout est de choisir, c’est là que réside le travail : être conscient de ces choix et de ce qu’ils impliquent et ne pas laisser ces choix être uniquement portés par le jeu de la séduction. Je le comprends de la part de jeunes adolescents hésitants mais non plus de trentenaires qui se racontent comme des enfants. Se mettre en scène pour raconter de petites anecdotes marrantes je n’arrive plus à supporter ça, je trouve cela inintéressant. Tout comme le « mythe » de la spontanéité dans le cadre d’un tel travail.
    Bon, mes avis sur la question sont assez tranchés mais ça a beaucoup à voir avec mes propres travaux et ma manière d’agir en tant qu’individu, avec la manière dont je suis perçu et dont je me donne à voir.
    En tout cas l’idée de faire la moindre concession sur mon travail actuel, me dégoûte.

    La bande dessinée correspond à une recherche pour toi ?

    Je me sens très vite coupable à l’idée de faire quelque chose uniquement parce que ça me fait plaisir, ce qui me rend, de toute façon, incapable d’y trouver du plaisir. Donc, oui, il faut au moins que ça soit un travail de recherche.
    Ceci dit ça peut s’accompagner d’un travail amusant même si c’est rarement le cas. Il y a des satisfactions, ne serait-ce qu’un travail qu’on sent avoir mené à bien.

    Vu tes influences, on peut imaginer que tu aurais pu assez logiquement te diriger vers des maisons d’éditions assez classiques…

    Vers 17 ans j’avais essayé de démarcher Dargaud, sans réellement avoir de projet défini, mais le retour avait été très encourageant, j’étais content, j’avais commencé quelques pages assez maladroites, enfin guère plus que les autres.
    La collection « poisson-pilote », quand j’ai fait « des haricots » c’était pas mal dans le ton, le problème c’est que c’est devenu globalement un ton qui me déplait, globalement les histoires qui restent légères, avec de l’humour, quand même un peu graves, mais pas trop, avec pas trop de sexe, mais quand même, j’ai mis un peu de temps à m’en rendre compte mais je ne vois pas l’intérêt de faire ça. Enfin maintenant cela m’énerve parce que j’ai été bien attiré par ça à un moment donné.
    Chez un gros éditeur il faudrait forcément adapter mon propos (qu’on ne me dise pas la contraire), à moins d’avoir des prédispositions pour le propos ambiant et même avec ça, il y a toutes les chances que ça ne marche pas mieux. Parce que si vraiment ce qu’on cherche, c’est que ça marche, alors on rentre dans l’économie de compétition éditoriale, qui s’applique aussi aux auteurs, et il y a du monde qui attend, et ça n’est pas les meilleurs pour qui ça marche... J’aurais pu à un moment voir un peu trouble entre ce que je voulais raconter et ce que m’aurait apporté la « fierté » d’une « reconnaissance » ou d’appartenir à un « milieu » professionnel, et puis tout simplement parce que c’était censé être mon métier, mais c’est clair que cette idée de métier a pas mal bifurqué même si je me demande encore à quel moment, et maintenant avec ce que je fais ça n’est vraiment plus d’actualité.

    Faire de la bd est devenu pour moi un travail de plus en plus difficile (même si je le veux bien), ça me prend beaucoup de temps et d’énergie, il est devenu hors de question de faire autre chose que ce qui m’importe vraiment.
    Ego comme x a édité un premier livre et si les suivants lui plaisent je ne vois pas de raison d’en changer. Je trouve son travail des plus intéressants, j’ai finalement confiance en son jugement (ce qui est loin d’être une évidence), et je dois préciser que j’ai quand même été payé pour mon livre, c’est très insuffisant pour vivre surtout en passant deux ans sur un projet mais quand même pas négligeable. De toute façon j’ai fait une croix sur le fait d’imaginer « vivre » de la bd.

    Ce qui est étonnant, c’est que ton travail s’inscrit à la charnière entre des influences franco belges classiques et des effluves du chaudron de la bande dessinée indépendante apparue au début des années 1990…

    Oui mais la plupart les gens de l’Association avaient déjà eux-mêmes ce type d’influences très classiques, franco-belges dans la forme. Donc ça m’a influencé très fortement au début, d’abord Trondheim, puis Matt Konture et Menu, je les ai beaucoup relus parfois jusqu’à m’écoeurer un peu, et puis petit à petit en découvrant des choses peut-être plus pointues ; au début je trouvais plein de choses géniales, après je relativisais un peu, ça n’est pas parce que tu as été élevé à ça qu’il ne faut pas avoir un regard critique là dessus, au contraire.
    Maintenant je fais mes trucs sans me poser la question de savoir si ça ressemble à ceci ou cela, je me sens rarement envieux des autres boulots, pas parce qu’ils sont mieux ou moins bien mais parce que je crois savoir ce que j’ai à faire. Ou alors je vais être marqué par des rigueurs de démarches, des gens comme Fabrice Neaud, Benjamin Monti, eux leur travail m’impressionne de ce point de vue-là. Le problème avec les influences qu’on développe en général c’est que ce sont des mimétismes de surface, souvent on copie des choses qui quand on regarde bien n’étaient déjà pas si intéressantes dans l’original.

    La bande dessinée indépendante, ça représente quoi pour toi ?

    On en parle souvent avec un ami qui bosse dans une maison d’édition indépendante (à l’Association !), qui lui ne trouve pas du tout qu’il y ait une grande maturité dans la bd indépendante, comparée à la littérature notamment. Moi je connais mal la littérature, mais j’ai l’impression que ça doit être vrai… j’ai quand même l’impression qu’on s’en tient beaucoup à quelque chose qui doit absolument être agréable à faire ou à lire, ça limite quand même beaucoup de vouloir faire quelque chose qui ait valeur artistique mais sans avoir à trop se faire chier ! Enfin, c’est une critique très générale, il y a pas mal de choses qui ne relèvent pas de cette quasi « ligne de conduite ».

    Il y a des approches éditoriales ou des auteurs en particulier qui t’influencent dans ce courant ?

    Le fait de travailler chez Ego comme x ça m’a influencé, parce que je ne l’ai pas dit, mais je ne voulais plus refaire de choses « vécues ». Alors j’en ai refait mais surtout, plus de la même manière.
    Il y a des éditeurs qui me semblent aller dans des directions honorables, comme Frémok, Imho. Le Dernier Cri. C’est souvent les gens qui vendent le moins de livres, mais comme ils sont connus de réputation on se permet de dire que c’est has been ou que ce n’est pas la peine d’acheter leurs livres, alors que bien sûr en réalité personne n’ouvre les livres du Dernier Cri.
    TerreNoire ça m’influence, ça c’est sûr.

    Ton premier album paru chez Ego Comme X, intitulé « ça va aller » marque une évolution très nette de ton style et de ton propos…

    J’espère. Au moins ça n’est pas frais et léger c’est toujours ça… Là j’ai essayé de mettre en place un propos en fonction de la construction du récit, avec en tout cas un mode narratif très particulier, des scènes entrecoupées d’ellipses très franches. Souvent les choses ne se passent pas en direct, on comprend qu’elles se sont passées après coup. Pour le dessin comme pour le rythme j’ai essayé d’utiliser le moins possible de « système » ou de « code », c’était la grosse particularité de ce travail et la raison qui me l’a rendu si difficile (même si au final c’est contestable). Comme il s’agissait d’une histoire qui m’arrivait, avec des personnes réelles mises en jeu je voulais faire un vrai travail de représentation du réel, et pas transformer ces personnes en « personnages ». Je n’étais pas forcément capable de connaître de mémoire les traits d’une personne, que j’aurais alors toujours dessinée de la même façon, mais je crayonnais à fond et redessinais autant de fois qu’il fallait pour trouver quelque chose qui me rappelait très fortement la personne, disons, dans l’émotion qu’elle me véhiculait. Ca n’est pas ressemblant physiquement (enfin plus ou moins) mais c’est « ressemblant » dans ce qu’elle me provoque. Bon c’est une histoire très émotive on va dire.

    Passer de récits courts à un album s’est fait naturellement ?

    Non vraiment pas, je ne m’en sortais pas, j’avais des tas de classeurs avec des bouts de scripts, je ne trouvais pas d’ordre, j’avais souvent l’impression de rien comprendre.
    Mais à présent c’est ce qui m’intéresse beaucoup, de travailler la structure d’un récit qui s’étend sur la durée ; c’est vraiment ça qui me paraît le plus important, j’aimerais bien faire des structures très simples et très belles en tant que telles, ça me paraît assez passionnant.

    Comment a été reçu ce livre ?

    Maintenant ça va un peu mieux, presque un an après il y a des gens qui ont aimé apparemment, mais au début ça n’était pas vraiment enthousiaste, sans parler des critiques qui trouvaient ça carrément chiant. Pour donner une idée en tout j’ai peut être eu 20 ou 25 retours, souvent oralement et brièvement. Il vaut mieux en attendre le moins possible de ce côté-là, je crois. Mais c’est difficile, il n’y a pas besoin de mauvais commentaires pour douter déjà suffisamment. Le livre a certainement des défauts, mais il n’est pas non plus un grand rien du tout consensuel comme on est parfois venu m’en informer.

    Ceci dit j’ai vraiment été étonné par le nombre de ventes, presque la moitié du tirage, je m’attendais plutôt à deux ou trois cents exemplaires en me disant que ça n’aurait pas été si mal. Parce que c’est quand même bien loin de « Des Haricots ». « Des Haricots » c’est vraiment rigolo et léger, on se demande vraiment ce que ça fout dans le catalogue TerreNoire ! Remarque ça amène un peu d’air frais, un peu de jeunesse ! C’est moi qui ai fait les textes de présentation !

    Tu travailles actuellement dans quelle direction ?

    Ce sera plus cru et plus rude. Je vais continuer, mais maintenant de manière beaucoup plus réfléchie, à parler de l’ « apprentissage » qui découle de l’après adolescence. Je me rends compte que les oeuvres qui me touchent le plus traitent assez systématiquement de ces thèmes, récemment j’ai commencé « La Montagne Magique » de Thomas Mann et « La Ballade de l’Impossible » de Haruki Murakami, ça me plaît beaucoup.

    L’autobiographie, c’est quelque chose que tu souhaites continuer à explorer ?

    Oui mais l’intérêt à la lecture il n’est pas là, l’intérêt c’est que ça devrait aboutir à des choses assez intenses, et l’autobiographie c’est pour le moment ma manière d’en arriver à ça.
    Le prochain livre sera dans la continuité de Ca va aller et en même temps il marque une rupture assez franche. On est dans cette logique d’apprentissage, que je perçois souvent assez clairement dans la manière dont j’agis dans la vie et qui se fait beaucoup par « réactions », en opposition à des expériences infructueuses. Enfin il ne s’agit pas d’expériences terribles, c’est sans doute très banal, mais mon « inexpérience » relative me fait sans doute prendre à la longue beaucoup de ces « micro évènements » très peu à la légère. Donc si je continue l’autobiographie ce n’est en aucun cas pour me donner en spectacle. A un moment donné j’ai tellement eu l’impression que mon travail n’intéressait personne, je me suis dit « je vais faire ce qui m’importe vraiment et m’en foutre », et tout va beaucoup plus dans le sens de quelque chose d’essentiel avec de moins en moins de fioritures. Pas d’un pseudo travail « naturel » que j’aurais toujours voulu faire, au contraire, c’est une recherche, mais avec une direction de départ que je crois être la bonne. Parce que je pense que ça peut faire un beau livre, voilà. Mais qu’est ce que j’en sais, je ne sais même pas si ça aboutira au final.

    Il y a une part de mise en danger volontaire lorsque tu te lances dans un projet ?

    Là en l’occurrence, oui de plus en plus. C’est surtout une question de travailler sur un sujet qui m’importe vraiment, et même, dans l’idée de choisir le sujet qui m’importe le plus à un moment donné. Donc ça va plutôt être des choses à résoudre que des constats de plénitude ou de… Bon c’est peut-être dû à mon jeune âge mais je n’y crois pas trop… C’est vrai que j’ai souvent l’impression que ça donnera des livres plus forts si je procède ainsi, alors que ça n’est pas forcément le cas. J’essaie de faire le mieux que je peux au moment où je le fais… de toute façon, je ne crois pas que j’en viendrais à bout si je n’avais pas quelque part de très bonnes raisons de le faire.
    Pour Ca va aller il s’agissait de me maintenir dans l’état amoureux que je décris en travaillant sur le livre, en quelque sorte de façon à bien le sentir passer, c’était douloureux mais je voyais bien qu’il se passait là quelque chose d’important et je craignais que ça ne s’évapore. C’est assez difficile parce que ça n’a pas que des heureuses conséquences, et au final on doit se dire « au moins il reste le bouquin... »
    Dans mon projet suivant il s’agit vraiment de me confronter à des choses qui me sont nouvelles et paralysantes afin de les cerner un peu mieux. C’est sans doute fait moins « à perte », si l’on peut dire, plus constructif.
    J’ai l’impression que, bien utilisé, faire un travail comme celui-là, par exemple en bande dessinée, peut être une grande force. Des personnes proches, avec qui nous partageons des expériences et des tempéraments similaires, mais qui n’ont pas la possibilité de s’y plonger autrement qu’en y réfléchissant doivent être encore plus désemparées. Ou bien peut-être que cela aide surtout à se maintenir le nez dans ses ennuis. Je ne sais pas et je ne sais pas ce qui est le plus souhaitable... De toute façon je ne suis jamais allé mal au point que la bd me soit un besoin absolument vital, je crois. Je ne sais pas si ça marcherait. Par contre c’est quand même de l’ordre d’une nécessité parfois assez puissante, c’est sûr. Enfin ça encore une fois, c’est une partie des raisons de travailler, ça ne m’empêche pas d’essayer de réussir les livres sur d’autres points, comme un travail d’écriture, de bande dessinée.

    Tu écris la plupart du temps tes propres récits, comment travailles-tu l’articulation entre le texte et l’image ?

    Durant la période « des haricots » et avant cela, tout venait plus ou moins d’un coup sous la forme de story-board (comme on dit), ou juste de bulles dans des cases blanches sans dessin, après pour Ca va aller bien sûr c’est devenu beaucoup moins facile et spontané, j’ai d’abord fait plein de ces story-boards même pour une seule scène, en travaillant les scènes dans le désordre, en ayant un idée plus ou moins au point de la structure d’ensemble, ensuite à mi-parcours j’ai commencé à reprendre les textes en les tapant à la machine, je reprenais plusieurs fois les scènes qui n’allaient pas (c’est-à-dire progressivement chacune d’entre elles), en collant du papier blanc à la place des anciennes bulles, et à la fin du travail au moment de recoller les « wagons » de scènes il a bien entendu fallu en refaire les trois quarts.

    Et là pour les projets suivants c’est dans une forme qui n’a strictement rien à voir alors il faut m’y prendre autrement, mais globalement je me sens quand même plus à l’aise pour écrire avec à chaque fois un propos et quelque chose d’assez clair sur ce que je veux obtenir avant de commencer…

    Il y a un côté très griffonné, très « fouilleur » dans ton dessin. Dessiner, c’est quelque chose de nerveux pour toi ?

    Je me sens rarement calme en dessinant effectivement, mais il faut dire que je me force un peu à ça. J’essaie de dessiner des choses qui me touchent, en général j’élude ce qui n’est pas nécessaire. Après ça dépend, c’est sûr que dessiner chez soi une personne dont on est hystériquement amoureux, en ayant l’impression à chaque case de faire la chose la plus grave du monde, n’est pas très reposant. Ceci dit, au bout d’un moment ça va mieux… Maintenant, c’est plutôt les conditions dans lesquelles je travaille qui donnent cette nervosité, cette année grosso modo j’ai dû travailler sur de la bd pendant deux semaines en tout, invité par Xavier Mussat à la Maison Des Auteurs d’Angoulême, en sachant que ça ne durerait pas et donc en speedant comme un taré et en étant dans un état effectivement ultra nerveux. Il y a aussi le fait que je me sens de plus en plus nerveux en général, là aussi c’est peut-être un état dans lequel je me force à me mettre, parce que je trouve ça préférable à se sentir déprimé par exemple ; et comme tout ça est lié de près aux préoccupations de mon travail ça me parait en fait être assez logique que cela se voit à l’intérieur de celui-ci.

    Mais pour le côté assez sale ou griffonné du dessin ça vient beaucoup du typex dont j’ai tendance à enduire mes pages. J’ai calmé un peu le jeu de ce côté-là... En plus ça donne une espèce de rendu esthétique qui n’est pas spécialement recherché, si je retravaille mes dessins ce n’est pas pour ça.

    De quoi se compose ton « alimentation culturelle » : uniquement de bande dessinée ?

    De que dalle parce qu’avec tout le boulot à TerreNoire je n’ai plus le temps de rien lire ni de rien voir ! Non je vois quelques films puisque je me suis payé un lecteur dvd, je lis des bouts de romans que je n’arrive jamais à terminer même quand ils m’intéressent, et, oui, j’écoute les vieilles cassettes enregistrées qui traînent depuis dix ans ici à l’atelier… Ceci dit depuis que je travaille sur des maquettes de livres à TerreNoire, comme de la photo, je m’y intéresse alors que j’avais l’impression de ne pas avoir le droit d’entrer là-dedans auparavant, ou de n’y rien comprendre… En plus avec un regard qui peut devenir vite assez technique, ce qui n’est pas une mauvaise approche en matière artistique, je crois. Et puis fréquenter des écrivains et compagnie aide évidement à se pencher sur leur domaine d’activité respectif.

    Tu as publié l’année dernière deux petits recueils de photographie très réussis. Le travail d’éditeur t’intéresse ?

    Moi aussi je les trouvais très réussis mais il n’y en aura pas d’autres, les photos n’étaient pas de moi, il s’agissait de mettre en valeur le travail de quelqu’un avec qui ça a finit par mal se passer puisque les raisons étaient d’ordre amical on va dire, c’est souvent le cas en micro-édition où il n’est pas tellement question de professionnalisme.

    A TerreNoire c’est le même travail qu’en étant tout seul, sauf qu’on fait rarement un livre vraiment de A à Z mais chacun des petits bouts. Faire la maquette du livre de quelqu’un d’autre en entier, l’imprimer, l’agrafer est une sensation très étrange, on a vraiment l’impression de s’approprier le livre même si ce qu’il contient n’est pas de nous. C’est important de le comprendre quand, en tant qu’auteur, on « cède » son livre à un éditeur. Personne ne se casse le cul à éditer un livre pour faire plaisir à l’auteur, il faut que lui aussi y trouve son compte. Bon ça ce n’est pas tellement quelque chose que j’avais compris en faisant Ca va aller.

    La photographie est un médium qui t’attire ?

    J’ai un appareil depuis trois mois, j’ai pris des proches en photo, ça me plaît. J’ai toujours peur de l’effet qu’ont les photos sur moi, je n’avais aucune photo des protagonistes de Ca va aller parce que je sentais que ça finirait par me rendre malade de tomber dessus à un moment ou à un autre. Bon, en fait on s’endurcit un minimum. Je suis plus à l’aise avec ma propre image en photo aussi, elle ne me plonge plus dans des torrents de honte ou de perplexité.
    Faire la maquette d’un livre de photo est très complexe, d’ordinaire l’auteur nous donne un sac rempli de photos et il faut les mettre en ordre, c’est vraiment là que le livre se joue… C’est intéressant d’appliquer ce travail de montage à de la bande dessinée, et puis maintenant je me sers de photos pour dessiner également, ça donne des résultats intéressants quand c’est bien digéré.

    Tu a rejoint les éditions TerreNoire depuis deux ans, et depuis ton arrivée le catalogue s’est énormément étoffé, la ligne éditoriale a été précisée, l’approche visuelle remise à plat. Tu peux nous parler de cette expérience ?

    J’ai pas tout fait tout seul, hein ! J’avais proposé un coup de main à un moment où je sentais que j’allais me sentir très mal si je n’avais rien à faire, et puis du côté de TerreNoire il y avait plusieurs projets mis en sourdine depuis pas mal de temps, avec apparemment la possibilité de s’y remettre en en discutant un peu, ensuite il a fallu apprendre sur le tas la maquette informatique, et la maquette tout court, faire des couvertures etc etc jusqu’à mettre le nez dans un peu tous les aspects depuis la conception jusqu’à la fabrication et la suite (comme toutes les personnes qui bossent avec nous d’ailleurs).

    Donc ça fait qu’on apprend sans arrêt plein de nouvelles choses, avec souvent des moyens qu’on sait ultra réduits et qui poussent à être inventifs et efficaces ; l’efficacité c’est peut-être le plus important, et maintenant ça je peux un minimum l’appliquer à mes boulots en bd, y compris quand ça touche des choses personnelles ou difficiles, je suis un peu moins paralysé face à mes projets, en général.

    Y a il certains livres que tu as entièrement pris en charge ? Quelle était la motivation pour publier ces ouvrages ?

    Les projets que j’ai proposé pour TerreNoire de mon propre chef, c’est parce que je savais que ça collerait avec la ligne éditoriale dont il était question et qui m’intéresse, après je ne me donne pas une liberté totale à l’intérieur de TerreNoire (c’est pour ça que j’avais préféré faire les livres de photos en dehors de TerreNoire, par exemple). Ensuite, la plupart du temps ça se fait à plusieurs, au moins avec Lionel Tran. Il y a peut-être DUCON que j’avais pris en charge à peu près seul, le Carnet de Benjamin aussi plus ou moins… Woods and Creatures, où il s’agit du travail de montage dont je parlais, même si c’est basé sur la première maquette autoéditée de Krystof Roux. Je m’occupe de la plupart des couvertures. Les autres ils croient que je suis un graphiste, j’ai réussi à leur faire croire que j’ai fait les arts appliqués…

    Certains considèrent que s’occuper de la fabrication de son livre c’est rebutant pour un auteur. Quel est ton avis sur la question ?

    Ce sont de gros feignants ! Bon en fait la question n’est pas tant de savoir si c’est à nous de le faire ou non, ou si c’est agréable ou bien pénible, c’est qu’au bout d’un moment si tu veux que les choses se fassent tu les fais toi-même, avec en plus dans notre cas des livres qui ne risqueraient sûrement pas d’être publiés ailleurs si ce n’est pas nous qui les faisions.
    Et puis je ne me sens pas non plus spécialement auteur dans l’âme (la bd à plein temps j’ai essayé et ça n’est pas très bon pour ma santé), la plupart du temps j’aurais plutôt tendance à me sentir chômeur ou désoeuvré, faire un boulot manuel je trouve ça plutôt agréable. Et même en tant qu’auteur je trouve ça au moins normal de s’intéresser à comment les livres sont fabriqués.

    Est-ce possible de faire cohabiter un travail d’auteur chez un éditeur établi et une activité de petit éditeur artisanal ?

    Oui, mais là où il y a un problème c’est qu’en fait en tant qu’auteur ça m’embêterait sacrément d’avoir passé un an ou plus sur un projet et d’ensuite l’imprimer à 100 exemplaires… Je dois sans doute avoir encore trop de velléités de professionnalisme, ce qui n’est pas le cas de beaucoup des personnes qu’on a « recrutées » ces temps-ci à TerreNoire. C’est pour ça aussi que je n’aime pas trop leur demander de bosser sur un projet pendant éventuellement très longtemps pour qu’à la fin on le publie, je préfère que l’envie vienne d’eux ; moi je travaille dans la structure alors j’ai des échos sur le boulot global, ça va, mais pour les auteurs je ne sais pas si c’est tellement flatteur de bosser avec nous. Enfin c’est pour ça qu’on ne bosse qu’avec des gens qui ont l’habitude de l’autoédition, parce que s’il y en a qui commençaient à attendre je ne sais quoi à un niveau plus professionnel ça serait ingérable. On va publier un petit recueil de deux histoires faites avec Lionel Tran, « Le Magicien », mais qui ont été assez rapides à faire et pour le coup agréables, et d’abord prévues pour une parution en revue (la première est parue dans Lapin, la deuxième est prévue pour Stripburger).
    Je ne sais même pas si je continuerais à faire des trucs si je n’avais que l’auto-édition à disposition... Ça me fait chier que Benjamin Monti publie son bouquin (Rupture) à 50 exemplaires, tout ce boulot pour si peu… Mais l’histoire c’est que c’est ça ou rien, et par contre ça me semble primordial qu’on continue à la publier et à soutenir son travail, parler du travail des autres c’est faisable, j’ai pas envie qu’on en vende dix…

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