Loïc Néhou photographié par Alberto Bocos Gil en 2010.

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  • Sur les éditions Ego comme x

    Entretien avec Lionel Tran pour Jade, en 2000


  • parue sur le site Jade http://www.pastis.org/jade/cgi-bin/reframe.pl?http://www.pastis.org/jade/novembre/topvain.htm

    Jade : Peux-tu définir les éditions Ego Comme X ?

    Loïc Néhou : D’entrée de jeu on a eu envie de publier ce qui me semblait être des évidences. Voilà. Des livres évidents pour nous. Évident qu’ils existent, par rapport à la situation inverse qui serait qu’ils n’existent pas si on n’était pas là. Donc : être là. Publier des livres qui sans nous n’existeraient pas. C’est générique comme définition. Je pense qu’on va embrayer après sur d’autres choses qui vont, en plein ou en creux, définir quelle est la politique éditoriale. C’est vrai que c’est difficile. On n’a pas d’abord pensé : « qu’est-ce qu’on va publier » ? C’était : il y a des choses à faire. Et puis, voilà. Il faut les faire.

    Comment lies-tu le fait d’avoir une activité d’éditeur et le fait d’avoir une activité d’auteur ?

    Les deux ne sont pas faciles à faire, parce qu’en tant qu’auteur je suis plutôt feignant (Rires). Ça me rend malheureux parfois. C’est une histoire d’énergie que parfois je n’ai pas à consacrer à ça. Je le regrette.

    Tu aurais besoin, toi en tant qu’auteur de bénéficier de l’appui que tu apportes à certains auteurs d’Ego Comme X ?

    C’est paradoxal, parce qu’effectivement, à priori j’ai tout à ma disposition pour faire des livres. Puisque j’ai la structure qui me permettrait de les éditer, de les diffuser, donc il ne reste plus qu’à les faire et c’est pas ça le moins dur. Et même quand j’ai fait des histoires, il faut que –même si je suis le seul juge grosso modo dans la politique éditoriale d’Ego- pour mes histoires, je suis obligé de demander à d’autres gens si il faut vraiment les mettre, parce que je ne me sens pas très armé pour juger de mon propre travail. Même si j’ai une conscience de ce que je fais, c’est aussi ce qui fait que je fasse si peu de choses, parce que le discernement que je mets à juger le travail des autres je le mets aussi pour juger mon travail et malheureusement je l’utilise avant que les choses soient faites, ce qui fait que la plupart du temps ça m’empêche de faire des choses. Par exemple j’ai remarqué qu’un certain nombre de récits que je lis chez les autres, je me dis « c’est drôlement bien » et puis je m’aperçois qu’à un moment donné j’aimerais bien raconter quelque chose comme ça et puis je ne juge pas que ça serait intéressant si je le fais, par contre si je l’avais lu sous la plume de quelqu’un d’autre, ça m’aurait terriblement intéressé. C’est un petit peu problématique dans ce cas-là.

    Comment, par rapport à ça, tu vis ton travail d’éditeur, au niveau de la relation avec les auteurs ? Est-ce que le fait que tu sois auteur joue dans la disponibilité que tu accordes à leur travail ? Ou est-ce que c’est une réponse à certaines craintes que tu as, toi en tant qu’auteur ?

    Je ne sais pas comment fonctionnent les autres directeurs de collection ou éditeurs qui ne sont pas auteurs. Oui, je suis peut-être plus à même de comprendre leurs doutes, leurs questionnements et puis c’est vrai qu’il y a un certain nombre d’auteurs qui ont besoin d’un échange et moi je suis à la fois de leur côté et du mien. Des deux en fait, parce que je ne suis pas juste celui qui fabrique des livres, ce n’est pas ça. Peut-être que c’est différent que les auteurs aient un interlocuteur qui dessine, mais dans le milieu des éditeurs indépendants, les éditeurs sont assez auteurs, donc c’est pas très singulier.

    D’où est née l’envie d’Ego Comme X ?

    On était à cette époque-là plusieurs à s’investir dans ce genre de choses, on voulait monter une revue qui publie des choses qui nous intéressent, qui n’étaient pas publiées ou mal publiées et c’est comme ça qu’est née la revue Ego Comme X, qui voulait d’emblée ne pas être un fanzine. D’emblée, sans savoir à qui on pourrait éventuellement s’adresser, on a choisi d’imprimer et non pas de photocopier, parce qu’on a trouvé que ce qui était dedans c’était drôlement bien (rire gêné) et que ça aurait été pas rendre service aux auteurs qu’on avait contacté de juste imprimer quelque chose en photocopie. Il fallait que ça rende hommage aux gens qui avaient participé. Et c’est la même chose pour ce qui concerne ensuite les livres. Quand est arrivé le Journal de Fabrice Neaud, il travaillait dessus. Il n’y avait pas d’autre chose à faire que de le publier. À la création d’Ego Comme X, on avait pas forcément l’intention de créer une maison d’édition. Ça s’est fait naturellement. Il y a ça, il y a Nénéref, il faut le publier. Il y a le Journal qui est là, on va le publier. Ça s’est passé comme ça. Et dans l’idée à chaque fois de servir au mieux les auteurs. À chaque fois moi je suis très très soucieux de ça. Vraiment, vraiment servir au mieux les souhaits, les désirs de l’auteur, donc ce qui fait que nos livres ont pas des formats pré-établis, pas de collection, parce que les auteurs ne travaillent pas tous au même format. Un livre est plus large que l’autre. Et donc il faut peut-être mettre plus de blanc en bas, sur le côté et donc le travail de l’auteur génère l’ouvrage lui-même. À part le Journal. Mais là c’est normal, l’auteur travaille toujours au même format. Sinon nos livres n’ont jamais le même format.

    Extérieurement, ce n’est pas l’impression que cela donne. Peut-être parce que l’identité des livres est fortement marquée, il se dégage le sentiment d’une collection.

    C’est bien, c’est l’identité de l’éditeur, parce qu’elle est marquée à chaque fois. Effectivement ça je trouve ça bien que l’identité de la maison d’édition soit à chaque fois imprimée sur le livre, au delà d’une mention Ego Comme X, qui souvent est parfois très petite, discrète. Qu’on sente que ça vient du même creuset. Et c’était Evariste Blanchet, un jour qui m’avait dit : « Ah c’est curieux, parce que dans Ego Comme X il y a vraiment des choses très très différentes, mais ça forme une unité ». Parce que c’est vrai qu’entre le travail de Fabrice Neaud, qui a un dessin très réaliste et d’autres qui ont des traits plus « underground », de facture ça a peu de rapport, mais après c’est une question de choix -ce n’est pas par hasard s’ils se côtoient, c’est pas juste un collage- c’est parce que en gros c’est les goûts de l’éditeur, et donc forcément c’est les goûts de quelqu’un, ça ne peut pas être disparate, parce que ça parle de lui, quoi. Effectivement, quand je choisis tel ou tel auteur, je parle de moi. C’est à dire que c’est ce que les gens disent à ma place.

    On va parler de cette sensibilité éditoriale. Pour moi ce qui caractérise les ouvrages d’Ego comme X, c’est l’examen de soi, sous des formes très différentes. Frédéric Poincelet, Fabrice Neaud, ont des manières très différentes de s’ouvrir au monde. D’un côté une volonté de communication qui se fait dans la précision, de l’autre c’est presque l’inverse.

    Effectivement, dans les choses que l’on publie, l’introspection elle est très présente. Pour moi il n’y a pas tant de différences que ça entre Frédéric Poincelet et Fabrice Neaud. Ils parlent d’eux avec les moyens qu’ils ont à leur disposition. Et c’est le moteur qui est important, ce que la personne a envie d’expulser, de dégager, qui va faire qu’une chose est à mon sens, intéressante ou pas. Après les moyens pour l’obtenir, je pense qu’on a le droit de tout faire, et qu’on a opté pour tous les moyens qu’on a à notre disposition. Graphiquement il n’y a pas d’école à laquelle je serais plus sensible, à partir du moment où c’est narratif et que ça parle de l’humain, ça apporte un témoignage sur l’auteur lui-même ou non, sur les gens qu’il côtoie, sur l’époque qu’il traverse, sur quelque chose qui existe. Si un livre n’a pas de succès –il se trouve que ça n’arrive pas souvent- et que moi je continue à trouver qu’il est bon, je ne me fait pas de bile. On le jugera dans quelques années à sa juste valeur. Je ne flanche pas une seule seconde sur ce point.

    Pour moi ce qui vous caractérise, c’est cette forme d’engagement intime, qui est très marquée et on sent également une certaine violence dans l’engagement. Une forme épurée de crudité.

    Ouais. Moi je pense effectivement, que ce qu’on ne peut pas dire, il faut le dire. Ce dont à priori on ne serait pas en droit de parler, je crois qu’il est important d’en parler. Je ne pense pas que ce soit agressif, en tout cas, c’est là, c’est-à-dire que je ne me pose pas de questions s’il se trouve que quelque chose a besoin d’exister, je ne pense pas aux réactions. C’est là et ça existe. Faites avec.

    Je ne vois pas ça comme agressif. Il y a un mélange de pudeur et d’intégrité. L’engagement est très net.

    J’espère que oui, c’est un engagement franc.

    Comment cela est venu dans votre ligne éditoriale ? Comment s’est montée la structure à la base ? Tu étais tout seul et tu avais décidé de publier des choses biographiques en bande dessinée ?

    Non ça ne s’est pas passé comme ça. On était 5 auteurs, il y avait Fabrice Neaud, Xavier Mussat, il y avait Thierry Leprévost, moi et puis est venu un peu après Vincent Sardon. C’est vrai qu’on avait des goûts communs, on a eu envie que ces goûts s’expriment dans une structure éditoriale. Peu à peu, tout le monde connaît ça quand on monte une association, chacun a trouvé ses marques. Pour certains les marques étaient d’aller ailleurs. Fabrice maintenant ne fait plus que travailler sur son journal, Xavier travaille sur ses projets, Thierry fait autre chose tout en continuant à penser à faire des choses pour Ego comme X et puis effectivement la structure fonctionne par ma seule volonté.

    Comment s’est fait la transition entre la revue Ego Comme X, avec laquelle vous avez commencé et l’édition de livres ?

    Ça s’est fait naturellement. Aristophane publiant dans la revue Ego Comme X, on a eu envie de faire un livre, il a eu envie aussi, on l’a fait et puis après les projets se sont succédés d’eux-mêmes. Le fait qu’il y avait de plus en plus de livres en librairie faisait qu’il y avait de plus en plus de gens qui avaient accès à notre travail, donc finalement de plus en plus d’intérêt pour nous, donc des propositions qui viennent s’adjoindre. Des propositions pas forcément prévues, c’est le cas de Vincent Vanoli qui publie dans Ego et qui un jour nous propose un livre et puis aussi des cas d’auteurs qu’on va aller chercher. Mais moi ça ne m’intéresse pas de juste publier un auteur pour dire : je l’ai eu ; ça n’a aucun intérêt, l’important c’est qu’il soit publié. S’il est publié ailleurs et bien, c’est on ne peut mieux. On ne fait pas de tableau de chasse. Là j’aurais envie de parler de projets qu’on a, avec des auteurs peut-être qu’on ne va pas s’attendre à trouver chez Ego, mais bon, comme ce n’est pas suffisamment avancé, je n’ose pas en parler. Les choses se sont faites un peu naturellement, moi ça m’a surpris, l’accueil des livres. Le Journal on s’attendait à en vendre 300 et on en a vendu dix fois plus et puis ça, ça le fait à chaque fois pour tous les bouquins, c’est que des heureuses surprises finalement.

    Comment s’est faite la confrontation au monde de l’édition, au sens large ?

    La confrontation au monde de l’édition ? C’est-à-dire que nous, enfin je dis toujours nous parce que j’ai vraiment l’impression de parler pour d’autres, quand je fais le travail d’édition que je fais, je parle pour les auteurs, je me mets à leur service, du mieux que je peux. La confrontation au monde de l’édition, c’était sans y penser, je suis simplement quelqu’un qui se retrouve à éditer des livres et pas un réel éditeur. Donc la confrontation elle est de fait. Nos bouquins se retrouvent effectivement en librairie à côté de bouquins édités par d’autres éditeurs, voilà. Ça a été une heureuse surprise par rapport à l’accueil du public, en même temps on ne peut pas dire que c’est pas difficile : on ne vend pas énormément. Par exemple j’ai été surpris, parce que depuis le début on fait la diffusion nous-mêmes et curieusement quand j’ai commencé à démarcher les libraires pour le premier numéro d’Ego Comme X, j’ai eu aucun problème à les placer et je m’étonne encore maintenant, rétrospectivement, de la facilité qu’on a eue à imposer nos ouvrages. Parce que je vois avec des questions que les gens peuvent poser, ou des personnes de structures moins en place que nous, moi je m’aperçois qu’en fait je ne sais plus comment je m’y suis pris, mais je n’ai pas eu de problèmes. Ça s’est fait un peu naturellement. Mais il y a une chose à laquelle je crois profondément c’est qu’on essaye pas de faire des coups, je pars du principe que si le livre est bon, il parlera de lui-même. Je le laisse faire.

    C’est vrai que vous êtes assez discrets. Pas dans les livres qui s’imposent assez directement. Jusqu’à il n’y a pas longtemps, vous aviez une ligne éditoriale très marquée, avec très peu de livres, ce qui est étonnant, sans revendiquer de parti pris.

    Non, non, on n’a pas de discours. Si le livre est bon il peut se défendre, je lui fais confiance. Il peut se défendre de lui-même. Non pas que ça dispense l’éditeur de faire son travail, moi je mets un point d’honneur à mettre à la disposition le plus possible les ouvrages, à la vue de ceux qui pourraient être intéressés.

    Qu’est ce que c’est pour toi un livre qui te parle ?

    Ben, c’est difficile à définir. C’est un livre qui a un ton singulier, que presque j’aurais envie d’être le seul à l’aimer. Alors c’est un peu curieux, parce que à la limite si j’étais le seul à l’aimer, je me dirais : celui-là il est vraiment bien ! (rire gêné) Et c’est ce qui s’est passé pour le Journal de Fabrice. Je n’avais aucun doute, un insuccès total, ça ne m’aurait pas fait flancher une seule seconde. C’est pareil pour Frédéric Poincelet. Je crois dur comme fer au très grand intérêt de son travail. Et on peut me faire toutes les remarques qu’on veut, je ne vais pas cesser de le publier, il n’en est pas question. Et même si on continue à en vendre très peu, comme c’est arrivé, je continuerai quand même.

    Chez Ego Comme X on sent un attachement vraiment particulier aux auteurs…

    Oui, parce que quelqu’un qui travaille, qui s’exprime, qui fait une œuvre, c’est pas seulement ce qu’on voit au travers de la feuille, c’est aussi l’individu qu’il y a derrière et s’il fait ce qu’il fait, c’est pas par hasard, c’est parce que l’individu lui-même est intéressant et qu’il mérite d’être sauvé au même titre que son œuvre. Donc, c’est pas une marchandise. C’est curieux parce que le travail qu’on fait génère aussi des rencontres intéressantes, pour parler de Frédéric, c’est quelqu’un qui a envoyé ses travaux pour qu’ils soient proposés dans Ego, je les ai reçus par la poste, je ne le connaissais pas du tout. Je connaissais son travail un petit peu, je l’avais vu dans Réciproquement, etc. Quand il m’a envoyé ce qui a été publié dans Ego N°5, ça a été l’histoire que j’ai été le plus content de publier dans ce numéro, je savais que ça serait la plus incomprise. Mais justement, c’est encore plus vivifiant de s’imaginer être seul contre tous, c’est pas forcément le cas, ce n’est pas le cas d’ailleurs.

    On sent la volonté de développer un travail éditorial en profondeur.

    Oui, il peut arriver également qu’il y ait des auteurs qui soient réellement infréquentables, mais ça ne va pas nous arrêter non plus, c’est à dire que si moi je constate que le travail est intéressant, on sera toujours là. Ce n’est pas le cas d’Aristophane, mais c’est quelqu’un d’assez curieux, et moi je voulais absolument qu’il sache qu’on était toujours là, même s’il s’était passé plein de choses dans sa vie qui lui avaient fait un petit peu changer d’approche, on ne vas pas s’étendre sur sa situation à lui, mais moi c’est pareil, par rapport à ça, le copinage n’a aucune raison d’être. Pour moi, ça n’existe pas, je vais avoir la même rigueur avec quelqu’un que je connais qu’avec quelqu’un que je ne connais pas. Je ne sais pas si j’ai répondu tout à fait à la question…

    On va parler du journal de Fabrice Neaud : c’est soit extrêmement ambitieux, soit assez périlleux de se lancer dans la publication d’un travail d’aussi longue haleine…

    Ben, on ne s’est pas posé la question, encore une fois. Mais le Journal III, avec ses 400 pages, ben il n’y avait plus qu’une chose à faire, c’était de le publier. Très longtemps j’avais cru que ce serait quasiment impossible, parce qu’au début il était censé faire 250 pages, après il en à fait 300, après 320, après 350, 370, j’étais effrayé, et puis à un moment j’ai dit à Fabrice, qui m’avait demandé de lui fixer des bornes, « arrête-toi, ça serait bien qu’on ne dépasse pas les 350. » Ce qui aurait déjà fait péter toutes les limites, impensable, en plus à la sortie faire en sorte que ce soit assez peu cher, 375 pages, 149 F., c’est vraiment peu cher, parce que l’équivalent c’est Conte démoniaque, qui coûte 100 francs plus cher. Mais bon, il y a encore une fois cette volonté d’être au service de l’auteur, donc si il y a 400 pages, ben il y a 400 pages, on trouvera les moyens, voilà.

    On sent que vous n’avez pas une volonté inflatoire par rapport aux prix…

    Ben non, souvent on nous a dit : vu les livres que vous faites, de toutes façons, y’a peu de personnes qui sont intéressées et donc ces personnes elles le seraient tout de même avec un livre vendu plus cher. Ils achèteraient quand même. Mais ce qu’il y a c’est que moi aussi je suis acheteur de livres, et j’ai un budget assez modeste et en tant que lecteur, je me mets tout à fait dans la position de la personne qui va se retrouver en librairie face à un ouvrage qu’il a envie d’acheter parce que ça lui plaît et s’il n’en a pas les moyens, ben je trouve ça dommage qu’il soit privé de ce plaisir. Donc alors évidemment, nos prix ne sont pas définis au hasard, ils sont calculés, mais ils essayent toujours de faire en sorte que… Je me mets toujours dans la peau de l’acheteur : « Combien je serais prêt à mettre pour un livre comme ça ? » Et j’essaye de ne pas dépasser ce seuil que je me suis fixé, donc après c’est des batailles… J’ai changé souvent d’imprimeur, faire jouer tout un tas de trucs…

    Notamment, pour maintenir vos prix vous avez augmenté les tirages…

    Voilà, par exemple. Effectivement, Une relecture a été tiré à 2000, on ne vendra jamais 2000 exemplaires mais bon, c’était pour pouvoir le vendre sans perdre d’argent en imaginant qu’on vende tous les exemplaires, ce qui est fort peu probable. Mais bon, dans ce cas là c’est à l’éditeur de prendre le risque, c’est pas à l’auteur parce que son livre sera moins vendable, qu’il devrait être pénalisé en se retrouvant à avoir un livre plus cher que les autres. Moi je m’insurge contre cette politique d’un certain nombre d’éditeurs, qui éditaient, je ne sais pas, Mattotti, et qui, sous prétexte qu’ils n’allaient pas en vendre beaucoup, les mettaient à des prix exorbitants. Ben, non, c’est pas ça qu’il faut faire, et en plus ce genre d’éditeur pouvait très bien, ils disaient eux-même que c’était leur danseuse, donc qu’ils assument, qu’ils le fassent jusqu’au bout, qu’ils le fassent au même prix que les autres. Je trouve que ce n’est pas un bon calcul.

    Comment vous avez vécu le succès du Journal ? C’est presque un best-seller pour un éditeur de votre taille…

    Ah ben, oui. Le Journal en est à sa troisième réédition. Ben, c’était bien, parce qu’on a fait un livre en pensant qu’à la qualité du livre, c’était le premier livre de l’auteur, quasiment le premier livre de l’éditeur, et il s’est retrouvé qu’avec l’impression qu’on avait que c’était un bon livre, la preuve, c’est que c’est quelque chose qui porte ses fruits parce que quand c’est vraiment un bon livre, c’est pas un bon livre juste pour deux personnes, c’est un livre pour un grand nombre de personnes. Ça s’est vérifié. En même temps, j’ai pas été, curieusement, très surpris, je trouvais ça formidable, même sans le prix à Angoulême je l’aurais trouvé tout aussi bien ce livre, ça n’aurait rien changé, effectivement c’était important parce que ça ouvre un accès un peu plus large pour la diffusion en librairie, bien que ça ne soit pas phénoménal, mais effectivement, d’un seul coup d’un seul, au lendemain de l’Alph’art, il y a toutes les Fnacs de France et de Navarre qui l’ont commandé, indépendamment du chef de rayon, parce que jusque là c’était très très dépendant du chef de rayon. Le prix a fait que par la volonté nationale de la Fnac, il fallait qu’il y ait ce livre dans toutes les Fnacs.

    Comment fonctionnez-vous économiquement ?

    C’est une association, donc jusque là les auteurs, tant que faire se peut, sont payés en droits d’auteur. Ils ont une avance sur les ventes, sur la moitié du tirage en général. Ce qui est parfois conséquent, parce qu’il s’écoulera peut-être cinq ans avant qu’on écoule ne serait-ce que la moitié du tirage. Et en même temps c’est rien. Et moi je sais bien que c’est rien, je fais le chèque, je vois bien que ce n’est pas grand chose. Je sais bien ce qu’il faut pour vivre. Et je suis très ennuyé de ne pas pouvoir faire plus. Il se trouve que c’est une association, mais jamais on n’a mis d’argent de notre poche, c’est les ventes du premier qui ont fait le deuxième, qui ont fait un peu plus, etc. Et puis des prêts du C.N.L., mais qu’on essaie de ne pas trop utiliser, parce qu’évidemment c’est à retardement, après ça se rembourse, même si c’est sans intérêts, et c’est très très important de les obtenir quand on les obtient, mais il faut y faire attention. Donc c’est les ventes et les prêts du C.N.L. qui nous permettent de regarder un petit peu plus loin que d’attendre que l’argent rentre, ça permet de voir un peu en avance. Et d’ailleurs, Fabrice Neaud étant partie prenante de la maison d’édition, il a choisit délibérément, pour que son livre soit vendu moins cher, pour qu’il puisse avoir le plus de lecteurs possible, de ne pas toucher de droits d’auteur sur le tome I et le tome II.

    C’est-à-dire qu’il les touchera plus tard ou qu’il ne les touchera pas ? il préfère que ça soit réinvesti ?

    Il préfère que ça soit réinvesti. Pour le tome III il en touche, c’est moi qui n’ai pas voulu qu’il ne touche pas de droits d’auteur pour cet ouvrage. Après pour la réédition du II, je ne trouverais pas très bien qu’il ne soit pas associé à ça, même s’il y a de sa part la volonté de ne pas toucher d’argent, il aura quand même, comme il se doit ses droits d’auteur.

    C’est un sacré engagement.

    L.N. : Ben, ouais. Il y avait ce livre à faire on lui a fait. Il est sorti, il est là, dans la librairie, et puis c’est nos salades de savoir si on va pouvoir ou non le payer, si on met en péril la boîte…

    Toi, tu es salarié, maintenant ?

    Alors maintenant je suis salarié, ouais, mais c’est parce que ça fait plusieurs années que je donne mon temps à Ego comme X sans avoir aucune contrepartie financière. Effectivement, quand je disais qu’on avait pas mis d’argent, on n’a pas mis d’argent mais on a mis de l’énergie. Ça, ça ne se compte pas et par contre, éventuellement, la valeur à laquelle on pourrait monnayer ça effectivement pourrait être assez élevée. Mais, en pratique, on n’a pas mis d’argent de notre poche. En temps, moi j’ai renoncé à avoir des emplois, parce que sinon je n’aurais plus eu de temps à consacrer à Ego et je jugeais que c’était la chose la plus importante. Là, il peut arriver que je pressente qu’il y ait un poste qui pourrait me convenir, et qui serait payé je ne sais pas moi, 4 fois plus que ce que je pourrais gagner en étant au Smic à Ego, mais non, ça ne m’intéresse pas. Parce que je ne ferais plus ce qui me plaît, enfin ce qui me fait vibrer. Alors oui, depuis le 1er mars 2000 je suis salarié d’Ego, mais je ne sais pas combien de temps ça va durer, c’est-à-dire que ça c’était avec l’aide d’une subvention, qui devrait être reconduite encore deux fois, après à nous de voir si on peut voler de nos propres ailes. Si au bout de trois ans je m’aperçois qu’il faut soit me payer soit faire un livre, ben j’arrêterais de me payer et je retournerai… Ça ne fera pas un pli, le choix sera vite fait.

    Quels sont les avantages et les inconvénients pour vous d’être situés à Angoulême ?

    Là, j’aurais mauvaise conscience à dire qu’il n’y a que des inconvénients, mais jusqu’à il y a un an il n’y avait que des inconvénients. La ville s’en foutait royalement de nous, ce qu’on pouvait faire. Ils ont appris un an plus tard qu’il y avait un éditeur à Angoulême et qui en plus avait reçu un Alph’art, c’est quand même formidable. Alors maintenant, ça a changé, donc c’est un peu délicat, parce qu’ils semblent manifester l’envie de se bouger dans ce sens, de manière assez notable. Ils ont construit une maison des auteurs, etc. Mais jusqu’à l’année dernière, c’était que des inconvénients, parce que le fait de ne pas être à Paris, d’être un peu isolé comme ça. Bon, les imprimeurs ils sont éventuellement moins compétents qu’ailleurs, il faut les former pour leur faire faire ce qu’on veut, les prix sont plus élevés, pour la diffusion on ne peut pas, n’étant pas parisiens, c’est bien plus difficile, faut toujours passer par la Poste, avec le problème immense que constitue la Poste et son mode de fonctionnement parfois pas très efficace.

    C’est un gros problème d’être un éditeur en province ?

    Non, c’est pas un gros problème, simplement, non, moi, ce qui m’agaçait, c’était quand on nous disait « ça doit vous aider d’être dans la ville de la bande dessinée », sauf que jusqu’à il y a un an : zéro aide, rien. Et Angoulême c’est la ville de la bande dessinée pendant 4 jours, c’est tout.

    Comment vous vivez le Festival ?

    Si, il y avait un seul avantage à habiter à Angoulême et à être invité à Angoulême, c’est d’être à Angoulême au moment du Festival, parce que on n’a pas d’hébergement à payer aux auteurs, voilà. Et pas de déplacement. C’est le seul avantage. Jusque là. Là, depuis un an il y a le conseil général qui a pris en compte le fait qu’il y avait un certain nombre de choses qui existaient et puis qu’il y avait un éditeur, qui fonctionnait tel qu’il fonctionnait et que peut-être il ne fallait pas négliger ça et qu’il était important de soutenir ce genre de travail. Donc maintenant il y a des choses qui se passent.

    Est ce que c’est pas un peu confus, tout ce grouillement d’activités très très différentes autour de la bande dessinée ?

    Il y a grouillement d’activités au moment du salon, c’est tout. Alors il se trouve qu’il y a un certain nombre d’auteurs de bande dessinée qui vivent à Angoulême, mais un auteur de bande dessinée peut vivre n’importe où ailleurs, c’est juste, bon, qu’ils se sont retrouvés là en sortant de l’école de bande dessinée…

    Vous avez confié votre ligne graphique à Frédéric Poincelet…

    Ouais, c’est à dire qu’il s’est proposé très gentiment pour faire la maquette de son ouvrage et puis comme il faisait les choses très bien et que de par nos faibles moyens... et encore, fut un temps ou j’ai pu faire quelques maquettes sur l’ordinateur qu’on avait à notre disposition, qui n’était même pas le nôtre, qui nous était prêté par Xavier Mussat, après l’ordinateur est devenu obsolète et il n’était plus question de faire les maquettes dessus. Je me suis retrouvé bloqué et donc Frédéric s’est mis à faire les maquettes d’Ego comme X, qui se trouvent être telles qu’il les a faites, extrêmement concluantes. Et je vais continuer de lui proposer de les faire, parce que je trouve que son travail est concluant.

    Vous avez un habillage de livres qui reflète bien votre identité. À la fois extrêmement discret et voyant.

    Ouais ? C’est vrai. On est discret dans la pratique qu’on a de l’édition et par contre le contenu pourrait être parfois voyant, parce qu’il y a des choses violentes, des choses qui peuvent choquer, mais c’est pas délibérément dans le but d’être voyant. Simplement les choses sont telles qu’elles sont. Par exemple, la sexualité fait partie de la vie. Il n’y a pas de raison de la cacher, donc on la montre. Mais il n’y a pas de volonté d’être racoleur, du tout.

    Vous abordez aussi ouvertement la difficulté à être, qui est liée de toute façon à la sexualité…

    C’est une des choses les plus intéressantes de l’existence humaine, ouais. Qui est un facteur de perturbation d’un grand nombre de comportements et d’attentes, de frustrations, tout ce qu’on veut. Il ne faut pas minimiser l’importance de la sexualité en tant qu’existentialisme. C’est très très important. Pour tout le monde. Même ceux qui vont dire que c’est pas la chose qui… On est assujettis. C’est très très troublant cette problématique sexuelle.

    Il s’agit de thèmes que l’on trouve assez peu dans la bande dessinée en général…

    C’est à dire que l’on en parle mal. On en parle par clichés, on n’en parle pas telle qu’on la vit au quotidien. Jusque là en bande dessinée, c’était de la sexualité fantasmée. Et même pas des fantasmes personnels, c’est des fantasmes impersonnels, des fantasmes formatés à but lucratif. Le fantasme aussi est intéressant, mais dans la mesure où il est personnel, et c’est pas quelque chose qui va être…

    C’est des thèmes qui par contre sont plus fréquents dans la littérature…

    Oui, c’est ça. Depuis très longtemps la littérature, le cinéma parlent de ça et puis la bande dessinée a droit, comme tout autre art de l’évoquer. C’est pas un droit, c’est un devoir. Parce que c’est sous-jacent à toutes les créations humaines et donc on en parle si peu, quel non-sens… C’est pas ça parler de la vie. Parler de la vie sous toutes ses facettes, et celle-ci aussi. Alors, oui, c’est peut être la problématique de l’image qui fait que c’est pas si facile que ça d’en parler. C’est peut-être moins facile qu’en littérature. Justement là où il est difficile d’aller, il est d’autant plus nécessaire d’essayer de s’y rendre. On n’est pas des pionniers, mais si il n’y en a pas un certain nombre qui y vont en premier, personne n’ira jamais. Il y a la frontière du connu et de l’inconnu, si on ne la fait pas avancer un petit peu, pas à pas, ça n’évoluera jamais.

    Ça nous amène à deux choses : d’une part votre engagement, votre rapport à la bande dessinée, d’autre part le rapport que vous avez à l’écrit, à la littérature…

    C’est vrai que j’ai une culture très très littéraire. Il ne s’agit pas de faire état de références, il s’agit de comprendre ce que nos prédécesseurs en littérature, ou contemporains ont fait et de prendre la marche suivante, poursuivre. Donc les travaux en littérature, oui, il y a des pierres angulaires, qui sont à mon sens, plus (silence)… saillantes. Plus importantes que d’autres. Alors j’aurais envie de citer des noms…

    Le récit de vie, par exemple est un de vos axes…

    Oui, mais le nombre de fois où des gens nous ont dit « moi je ne peux pas vous envoyer ça parce que vous vous publiez que de l’autobiographie ». Il ne s’agit pas de ça, il s’agit qu’un récit sonne juste, ou qu’il ne sonne pas. C’est pas il sonne faux, c’est il ne sonne pas. Soit il sonne juste et alors là la question ne se pose pas, qu’il soit autobiographique ou non. Soit il sonne creux et puis on l’entend même pas. Donc, non, Les sœurs zabîme n’est pas autobiographique, un certain nombre d’ouvrages, de récits dans Ego ne le sont pas, mais simplement si ça sonne juste, c’est l’important. La voix intérieure, le livre de Joe Pinelli ne l’est pas, le livre de Vanoli ne l’est pas non plus ; Nénéref ne l’est pas non plus.

    Mais on sent la volonté de creuser, de creuser des choses qui ne sont pas sûres. On sent la même acuité et la même sensation d’instabilité.

    Encore une fois, essayer d’aller chercher là où ça fait peut-être un peu mal, là où ça chatouille, où on n’a pas envie d’aller voir. Par exemple, moi quand j’étais adolescent, à cette période où on lit beaucoup de bande dessinées, et puis à un moment donné dans l’existence, on a besoin de se confronter à un certain nombre d’autres problématiques et elles ne sont pas abordées en bande dessinée. Jusque-là elles ne l’étaient pas, ou très très peu. Et c’est à ce moment-là où je me suis aperçu qu’en littérature, par contre, là c’étaient des choses qui étaient abordées. Tout un tas de questionnements personnels auxquels des auteurs avaient pu se retrouver confrontés avant nous. Quand j’ai découvert Calaferte, par exemple, ça a été important, quand j’ai découvert Léautaud, ça a été important. Renaud Camus, ça a été important. Et je regrettais que ce genre de choses ne se fasse pas en bande dessinée. Et donc quand Fabrice a commencé à travailler, j’ai senti qu’il y avait en germe ce qu’il allait faire, moi je lisais Renaud Camus et je me dis : mais ce type il a dans les mains, avec un autre médium, de quoi exprimer des choses profondes autant que peut le faire tel ou tel écrivain, il est important de prendre la suite. Et donc l’attachement à la bande dessinée, comme médium, par exemple quand j’ai lu les premières histoires de Menu dans le premier Lapin, c’était le début de ses récits autobiographiques, je me suis dit : voilà. Voilà ! Je désespérais qu’il y ait enfin ça en bande dessinée. Pour moi c’était : on prenait la suite de Léautaud, que j’avais lu peu de temps auparavant. Et je me disais : enfin. Enfin ! Il avait faillit être trop tard. Et là c’était très très important ce qu’il était en train de faire.

    Quelle a été ton rôle d’éditeur pour le journal de Fabrice ?

    Il le raconte un peu dans le Journal I. Il avait envie de faire de la bande dessinée, il faisait de la bande dessinée de plus ou moins science-fiction, il mettait des choses personnelles, mais déguisées, parce qu’il n’osait peut-être pas dire ces choses, tout simplement. Et puis je suis tombé par hasard dans ses cartons sur des pages de fantasmes sexuels et puis ça m’a semblé évident. « Qu’est-ce que tu t’embêtes avec ça, là, tu vas te taper des tonnes de pages où tu vas pouvoir, de-ci de-là glisser un petit peu de tes préoccupations sous un brouhaha de contingences narratives inutiles et là on aborde les choses directement, ce qui te préoccupe directement. » Et c’est là, quand je lui ai dit ça, il a compris qu’il avait le droit de faire ça. Il ne savait pas que c’était possible. Peut-être que le fait que quelqu’un lui dise « mais si, t’as le droit » ça l’a décomplexé. Je ne saurais pas me mettre à sa place, il faudrait lui poser la question, mais peut-être qu’il n’avait tout simplement pas songé que c’était possible. Voilà. Parce qu’il a été le premier, à le faire. Un récit autobiographique à connotation homosexuelle revendiquée, ça n’existait pas, ou alors très rarement dans les bandes dessinées américaines underground…

    Quels sont les retours de lecteurs que vous avez ?

    Toujours positifs, parce que ceux qui prennent la plume… Évidemment on n’a qu’une petite partie, un tout petit bout de l’iceberg. Il y a ceux qui n’aiment pas, j’imagine, et puis il y a ceux qui aiment et qui vont vouloir passer le stade supérieur et qui vont jusqu’à le dire, ou l’écrire. Donc, jusque-là que des rapports positifs. Pas de lettres d’insultes.

    Je veux dire, par rapport au fait de publier des travaux biographiques…

    Ça pose quelques problèmes à Fabrice, dans sa vie quotidienne. Des problèmes assez considérables. Indépendamment, effectivement, aux auteurs qui se frottent à ce genre de récit, comme Xavier Mussat aussi, qui est obligé de renoncer à publier des choses, parce que la personne concernée ne veut pas. Oui, mais ça c’est ce à quoi se confrontent tous les écrivains qui se mettent à parler d’eux, que ce soit Marc Edouard Nabe, que ce soit Christine Angot, que ce soit Houellebecq ou Guillaume Dustan. C’est impossible dans leur vie quotidienne, c’est très difficile à gérer mais bon, il faut savoir où est la priorité : est-ce que c’est le confort ou est-ce que c’est l’art ? Il y en a qui font le choix, qui font le choix du confort, il y en a c’est le choix de ne pas faire de lard. Moi je pense qu’il faut se mettre -c’est facile à dire, de l’extérieur- en danger. En même temps je ne pense pas que tu aies à être approuvé. Quelque chose que j’ai pu faire n’a pas à poser de problème.

    Peux-tu nous parler d’Essai de sentimentalisme, le projet que tu as eu avec Frédéric Poincelet…

    C’est curieux. Un jour, on discutait, il m’a dit « tu ne voudrais pas me proposer quelque chose ? » Effectivement, moi qui un moment donné quand j’avais pas l’énergie de faire les choses, moi-même, je me disais « ah, ce qui m’intéresserait ce serait que quelqu’un se mette à faire, à mettre en scène par exemple des extraits de mon journal ou ce genre de choses » mais je me disais « c’est pas possible, quelqu’un ne va jamais s’intéresser suffisamment à la vie de quelqu’un d’autre, déjà dans la vie courante quand on raconte ne serait-ce qu’un petit peu de ses problèmes à l’autre, ça a vite fait de l’embêter, donc quel est le type suffisamment désintéressé qui va consacrer une partie de son temps, de son existence à mettre en forme l’existence de quelqu’un d’autre ? » Ça me semblait être quelque chose d’humainement pas trouvable -je ne sais pas si c’est un néologisme acceptable, « trouvable. » Et puis, sans que je sollicite en aucune manière, la demande est venue de faire ce genre de chose alors que moi j’avais renoncé à ne serait-ce que penser que quelqu’un pourrait le faire. Parce qu’effectivement, moi ça m’aurait libéré d’un poids. Finalement c’est ce qui se passe. Donc effectivement on travaille ensemble sur des récits qu’il met en images et que par sa manière d’aborder l’entreprise apporte une distance, un humour, une émotion, qui étaient évidement contenus dans les textes que je lui fournissais mais qui était très bruts et qu’il fallait faire jaillir. Il arrive à faire ça. Il arrive à faire jaillir des choses qui étaient contenues dans les creux. Dans les choses que je fournis il n’y a que les choses saillantes et puis entre tout ça il y a les événements, et entre les événements il y a les émotions qui sont associées. Et il disait l’autre fois que ça tout le monde avait le bagage pour le lire et lui, c’est comme un révélateur, la feuille blanche, il y a la lumière dessus, mais il faut un révélateur qui met à jour.

    J’aimerais qu’on parle du fonctionnement de la revue Ego Comme X. Comment se construit-elle ? Elle semble assez thématique…

    Elle est pas thématique en fait. Encore une fois c’est cette histoire d’autobiographie. Moi, je n’ai qu’une envie, ce serait en bande dessinée, de faire ce que fait Rohmer au cinéma. C’est pas du tout autobiographique. Si j’étais capable de faire de la fiction, je ferais ça. Ça arrivera peut-être un de ces jours. C’est pas une volonté de parler de soi, simplement, il se trouve que les gens qui ont le propos le plus juste, le plus sensible, le plus profond émotionnellement, c’est des gens qui vont prendre le risque de parler d’eux. Si quelqu’un est capable de produire les mêmes sentiments avec de la fiction, je dis banco, tout de suite. Sauf que c’est très rare, c’est très difficile à trouver.

    Est ce que travailler sur soi est nombriliste ?

    Il m’est arrivé de faire des interventions, de parler avec des jeunes auteurs et je leur dis « ce qui est important, c’est de faire des choses que personne d’autre ne pourrait faire à votre place ». Il est déjà bien difficile de se connaître soi donc aller connaître quelqu’un d’autre c’est quasiment mission impossible. Là c’est la grande qualité des auteurs qui sont capables de faire de la fiction si ça met en jeu des sentiments, quelque chose qui sonne juste. Donc au lieu d’aller raconter une histoire qui nous concerne pas et si on parlait des choses que l’on connaît –soyons un peu humbles ! Moi je dirais plutôt que c’est être un peu humble de se dire qu’on ne va pas connaître l’autre et l’autre et l’autre, déjà on va commencer par soi, essayer de se connaître soi-même et que peut-être on pourra essayer de comprendre l’autre. Je dirais plutôt que c’est être humble d’essayer de comprendre comment soi on fonctionne. On aura la prétention de comprendre comment fonctionne quelqu’un d’autre. Parce que comment on va comprendre… On ne comprend pas les chagrins d’amour des autres, si on ne l’a pas soi-même vécu, ou tel autre drame. Il est important d’avoir cette expérience et de l’avoir analysée pour soi et après peut-être…

    On sent également un souci de clarté dans ce qui est publié par Ego Comme X…

    Ben oui, c’est très important que ce soit, je ne sais pas pourquoi mais ce qui me vient c’est « la vertu de la clarté, de la simplicité. » Non pas la simplicité dans le sens où les choses qui sont exprimées sont simples, mais dans le sens où elles sont exprimées clairement et qu’il n’y ait pas de difficultés d’accès. Je trouve ça insupportable quand une œuvre est d’un accès trop difficile, parce que c’est pas respectueux des personnes à qui on s’adresse. Ça veut dire, bon, voyez… Non, c’est pas respectueux. Maus, c’est clair pour tout le monde et pourtant c’est une œuvre considérable et ça met en jeu des problématiques les plus complexes qui soient et pourtant c’est un langage clair. Je conseille à tous ceux qui sont tentés de faire des choses qui ne le sont pas de regarder ça et de se dire « et ben voilà, si lui il a pu faire ça », traitant ce genre de problèmes en étant clair et faire en sorte que ça s’adresse au maximum de personnes –sans que ce soit péjoratif du tout, surtout qu’il n’y ait pas de… Parce que souvent, soi-disant les choses un peu claires-obscures cachent malgré tout, je suis désolé de le dire, mais une faiblesse intrinsèque que l’auteur n’a pu résoudre que de cette manière.

    On ne sent pas d’élitisme affiché, chez vous. Plutôt une exigence.

    Oui c’est une exigence. Moi ça ne me gène pas si on me traitait d’élitiste, parce que je ne vais pas comprendre forcément le terme dans la même observation, mais non, non, c’est pas une volonté délibéré d’être obscur.

    Vous êtes apparus au début des années 1990, en même temps que d’autres petits éditeurs. Comment vois-tu ce courant ?

    Je trouve que c’est extrêmement vivifiant pour le médium et pour l’expression artistique en général. Il y a eu quelques précurseurs, qui sont des Baudoin, des Crumb, des Spiegelman, des Forest, c’est comme ce qui s’est passé –même s’il faut se garder des comparaisons hâtives- au cinéma. La nouvelle vague elle avait envie d’autre chose. Il était important qu’aussi en bande dessinée les gens aient envie d’autre chose et qu’ils puissent le faire, parce que les éditeurs en grande majorité pensent savoir ce que veut le lecteur. Sauf que non, malheureusement le lecteur n’avait à sa disposition qu’un seul choix possible et que c’est sûr, c’est toujours ça qu’ils vont acheter, qu’il n’y a qu’une seule proposition. Là on s’aperçoit que si proposition il y a, intérêt il y a et acheteurs il y a aussi, c’est pour ça que maintenant ils s’intéressent un peu plus à ce que eux ne voient être que comme une veine, qui est en fait autre chose que ça. C’est pas une tendance, c’est quelque chose de fondamental, c’est ça qui va rester. Hormis les grands succès publics, parce que là ce sera la masse qui aura parlé, c’est ça qui va rester. C’est ça dont on va parler dans les années à venir.

    Tu sens un mouvement global ?

    Oui. Je crois. Même s’il y a des différences, c’est sûr que entre nous on peut critiquer un tel ou un tel sur la conception qu’ils ont de la bande dessinée, mais il restera que face à des gens extérieurs, toujours on défendra. Par exemple on peut mettre le doigt sur –on va citer des éditeurs, parce qu’on ne va pas rester dans le flou- l’Association, Amok, Fréon, alors évidemment on se différencie et on peut critiquer la conception d’untel ou d’untel et on peut même aussi être violent, virulent ou tout ce qu’on veut, parce qu’on sait de quoi on parle. Par contre, à quelqu’un qui va parler de cette mouvance générale des éditeurs que j’ai nommé et qui sera extérieur, je les défendrai, c’est-à-dire que je ne me poserai pas de questions, même si je suis capable de les critiquer indépendamment, face à une attaque extérieure je les défendrai tous, en bloc. Après c’est histoire de nuances, il faut savoir pour quoi il faut se battre, et avec qui.

    Comment tu vis la position qui se marque de la part du Festival d’Angoulême ?

    C’est… (soupirs) Alors Thévenet, qui est un ancien de Futuropolis, arrivant au festival de la bande dessinée, qui fait une conférence pour dire : nous allons recentrer le festival de sorte qu’il soit plus grand public. Alors là, ça fait mal, ça. Quelqu’un qui a fait ce qu’il a fait et qui en plus ait ce discours, alors que je ne connais pas de festival de bande dessinée qui soit plus grand public qu’Angoulême, avec des expo de Joe Bar Team, Spirou et puis je ne sais pas quoi d’autre, à tire-larigot. Qu’est ce que c’est que plus grand public que ça ? Il a pété un câble…

    Peut-être les Victoires de la bande dessinée ?

    Qu’est ce que ça veut dire ? Et ce n’est pas la bonne manière de se faire respecter. Pourquoi Cannes est respecté ? Oui, il y a les stars, il y a tout ce dont les journaux people parlent, OK, ils sont là, simplement, quels sont les films qui vont être couronnés ? Ben, ils ont des choix courageux : c’est Rosetta, c’est L’humanité. En plus sous la houlette d’un président américain, incontestable donc, et ça ça fait un festival respectable. Angoulême qui veut être plus grand public, mais qu’est-ce que ça veut dire ? On peut être grand public, on peut faire venir le plus de monde qu’on veut, avec les têtes d’affiche qu’on veut, mais qu’on ne se trompe pas, que les prix soient décernés justement avec discernement. Alors pourquoi cette année, alors d’un coup d’un seul, les auteurs n’ont pas votés pour le grand prix de la ville, comme c’était le cas les deux années précédentes ? Parce que, manque de chance, les gens qui font de la bande dessinée, les auteurs, donc les gens qui seraient censés être respectés par le Festival, par le public, par tout ça, visiblement les instances dirigeantes du Festival ont pensé que c’était quantité négligeable, qu’ils n’étaient pas dignes d’intérêt, parce qu’eux, les choix qu’ils avaient fait, étaient des véritables choix, c’est à dire c’était pas le choix du public, c’était le choix des auteurs, de ceux qui font la bande dessinée, que les gens admirent, il ne faut pas l’oublier. Parce que les gens qui ont voté pour Crumb, ou pour Goossens, c’est des Bilal, c’est des Juillard, c’est tout ça, donc. Et là, comme on leur avait fait deux fois le coup, ben ils décident, sans demander l’avis à personne, d’enlever le droit de vote, qu’ils avaient donné, sans que personne ne leur demande, aux auteurs, et comme leurs choix ne correspondaient pas à ce qu’ils escomptaient, ben on leur retire. Quel mépris, mais quel mépris ! Je ne connais pas un seul festival pour lequel les auteurs soient plus mal traités, ou méprisés. Ils sont considérés comme des vaches à lait, des machines à faire des dédicaces, des singes savants, en plus cette année avec une organisation déplorable, déplorable. Et puis alors les indépendants, évidemment… Ils se trompent, ils se trompent, mais s’ils savaient à quel point ils se trompent, je ne sais même pas si ça sert à quelque chose de leur dire que c’est pas comme ça qu’ils seront respectés, tellement ils se trompent. Résultat, qu’est-ce qui va se passer, c’est qu’il va y avoir un festival off, qui va faire plus parler de lui que le festival, et qu’ils récupéreront quand ils auront vu que ça tourne bien, et qu’il y a plus de presse… enfin bref je trace des plans sur la comète, mais c’est ce qui leur pend au nez.

    Pour conclure, j’aimerais qu’on parle de comment tu vois l’évolution d’Ego Comme X…

    Ben, moi je m’aperçois que de plus en plus ça ressemble à une sacré vraie bonne maison d’édition (rire) et donc là les projets sur lesquels on travaille, je m’aperçois que de plus en plus le champ va s’ouvrir et l’exigence restera la même. Je pense qu’on va publier de plus en plus de livres - j’espère, mais on peut aussi bien se casser la figure, c’est tout à fait possible. Sont sortis dernièrement quatre livres –dont une réédition du Journal II épuisé et Ego Comme X n°7, Le périodique n°3, un livre de Michaël Sterckeman qui s’appelle Petits manèges, une chronique des rapports amoureux vus par le petit bout de la lorgnette, à la manière d’un anthropologiste avec sa loupe, qui regarde les humains se débattre dans leurs problèmes sentimentaux, c’est un livre avec une distance très pudique et en septembre, il y a eu un livre de Matthieu Blanchin, un comix d’une jeune dessinatrice qui s’appelle Pauline Martin, qui était tout à fait imprévu, qui arrive comme ça, qui est très très bien, et puis alors des projets à plus long terme, qui sont le livre de Xavier Mussat, le Journal de Fabrice Neaud, le Journal IV, V, VI, etc. et puis d’autres projets dont je n’ose pas encore parler.

    À quelle envie correspondent les comix ?

    Ben, en fait, malheureusement Ego Comme X sort de manière peu régulière parce que souvent on n’a pas le matériel nécessaire, pas le matériel qui nous permet de faire un tout cohérent, donc pour les auteurs qui ont une production plus importante, effectivement on a pensé à faire en sorte qu’ils voient leur travail publié plus rapidement, ne pas les faire attendre inconsidérément. Je me mets toujours à la place de l’auteur et je sais bien qu’il est important que les choses sortent vite après. Et donc je veux essayer de les satisfaire au mieux.

    Vous pensez continuer la revue ?

    Ben à priori ça pourrait continuer. Ça serait dommage d’arrêter, bon, personnellement c’est une des choses les plus difficiles à faire. Pour un livre on a un rapport avec un auteur, une revue on a un rapport avec 15 auteurs, 15 délais différents, les difficultés sont multipliées par 10, voilà. On a pas l’air de s’en rendre compte, en plus c’est plus ingrat, parce que c’est moins remarquable, malgré tout le lecteur aime bien retrouver des choses qu’il connaît, donc c’est pour ça qu’il préfère acheter des livres plutôt que des revues qui sont collectives, alors qu’il est très très important que les gens puissent commencer à publier dans des revues, soit parce que eux-mêmes ils n’ont pas un album en préparation, ou qu’ils n’ont pas cette envie là, mais aussi il faut permettre que le public les découvre. Alors c’est embêtant, parce que les revues se vendent moins bien que les livres, pourtant c’est indispensable. Ça a beaucoup d’inconvénients et les avantages qui font que Ego Comme X la revue est indispensable, ne sont pas payants à courte échéance. Alors on va se retrouver dans la situation où ça va être comme chez les autres : ne pourront faire des livres, que ceux qui ont déjà été édités. Il n’y a déjà presque plus de support de prépublication, nous c’est pas le cas, Ego Comme X n’est pas un support de prépublication, on ne fait pas le livre à partir des histoires qui sont parues dans Ego, pour l’instant ça ne s’est pas fait. Les pages du Journal qui ont été publiés dans Ego Comme X, Fabrice les a redessinées. L’histoire qui fait 10 pages dans Ego, elle en fait 30 dans le Journal, ça n’a rien à voir. C’est une autre version. Et c’est la seule chose qui a été faite de cette manière. Mais il est important que les auteurs… Parce qu’après on va se retrouver dans la même situation de regretter l’absence de support pour les auteurs jeunes ou moins jeunes, je ne sais pas, qui n’ont pas l’envie de faire un album tout de suite, et donc ils seront obligés, même chez les petits éditeurs de faire tout de suite un album, dans lequel ils devront mettre tout ce qu’ils savent faire, parce que sinon on ne leur donnera pas le droit de faire autre chose, si ça a raté, personne ne leur donnera le droit de tenter autre chose, donc c’est vraiment nécessaire de continuer Ego, mais évidemment c’est difficile. Et puis, je me bats contre ça, mais le lecteur va trouver une revue et puis dedans il y a un truc qui ne lui plaît pas, ah ben il ne va pas prendre le risque d’essayer de voir si ça peut l’intéresser ou non, le livre, bon, c’est un auteur qui me plaît, je le sais, j’achète, je donne le chèque en blanc, ah non, des fois qu’on découvre quelque chose, tu te rends compte, ça fait bien trop peur, c’est l’inconnu. Mais il faut découvrir des choses, si on ne découvre rien, il n’y aura plus rien au final. Si un certain nombre d’auteurs n’avaient pas commencé à publier dans Ego dans Lapin, dans je ne sais pas quoi ils n’auraient publié nulle part ailleurs, ils auraient pu proposer tous les projets qu’ils veulent personne ne les aurait jamais acceptés. À commencer par Fabrice, d’ailleurs. S’il avait proposé son projet…

    Cette interview d’Ego comme X a été réalisé à Lyon le 13 mai 2000, à la galerie Artémus dont Ambre avait en charge la programmation. Elle a eut lieu le lendemain du vernissage de l’exposition de Frédéric Poincelet, « 33 dessins », qui s’est tenue du 12 au 14 mai. Loïc Néhou s’était déplacé à Lyon pour accompagner Frédéric, c’était l’occasion de mener d’affilé deux interviews, dans un cadre plus calme que celui d’un salon du livre. Loïc devant prendre un train, c’est par lui que j’ai commencé. L’interview, réalisée d’un seul jet, a duré un peu plus de deux heures, et s’est achevée devant l’arrêt de bus, où je lui ait posé une dernière question concernant le fait que Ego comme X n’avait à l’époque pas de distributeur. Il m’a répondu que c’était un choix, celui d’être en contact direct avec plus de 250 libraires, qui défendaient ainsi mieux ses ouvrages. Quelques mois plus tard, il m’a appellé pour me dire que désormais Ego comme X serait distribué par le Comptoir des indépendants. « Cela me prenait trop de temps, que je pourrais à partir de maintenant consacrer aux livres. »
    La version de l’entretien présentée ici est celle, brut de dictaphone, réalisée pendant ces deux heures.

  • Les livres de

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  • EGO COMME X n°7
  • EGO COMME X n°6
  • EGO COMME X n°3



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