Fabrice Neaud photographié par Fabrice Poincelet

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  • Du Journal (1) au Journal (4)

    Entretiens avec Vincent Henry, en 2001 et 2002


  • Interview menée sur une période de 18 mois, par Vincent Henry, publiée sur le site www.bdselection.com

    Beaucoup tiennent ou ont tenu un jour un journal intime. Mais peu ont choisi d’en faire une démarche artistique destinée à être publiée. Partager ses secrets, son intimité au plus grand nombre est un exercice d’écriture périlleux et aux conséquences difficilement contrôlables. Publier son journal en bande dessinée est une aventure encore plus délicate car sous cette forme, le livre donne au lecteur à « voir » la vie de l’auteur et de ceux qu’il rencontre. En outre, comme ce type de propos est fort éloigné de ceux de la bande dessinée traditionnelle, sa mise en image nécessite ou permet d’explorer de nouveaux modes de narration.
    Fabrice Neaud, l’un des premiers, a tenté l’aventure et publié trois volumes de son Journal aux éditions Ego comme X. Des livres directs, sans complaisance mais passionnants de bout en bout.
    Leur lecture me suggéra une foule de questions dont je brûlais d’avoir les réponses. Bien que généralement rétif aux interviews, Fabrice a accepté de jouer le jeu, à sa manière, et nous avons conversé par mail durant près de trois semaines. Puisse cette interview de l’auteur vous amener à désirer découvrir son livre comme le livre m’a donné envie de découvrir l’homme.

    première partie

    1 - Le choix de dessiner un journal intime

    Vincent : Quelle est l’origine de votre journal ? Comment avez-vous pris cette décision ? Aviez-vous déjà par le passé tenu un journal ?

    Fabrice Neaud : J’ai toujours parlé de ma petite vie dans tout ce que j’ai entrepris jusque-là. Je n’ai jamais pu m’en empêcher. Cela m’a toujours donné l’impression de partir sur des exemples solides et concrets pour élever la réflexion future vers un ordre plus général. J’ai toujours voulu faire de la bande dessinée également et pour être honnête, de la bande dessinée de science fiction. Il se trouve que jusqu’à la création, avec quelques amis dont je parle dans le Journal, d’Ego comme X qui me publie, je n’avais jamais songé à joindre ces deux envies. C’est aujourd’hui chose faite. La décision date des environs de 1992, période que retrace le premier tome du Journal, mais l’envie est donc bien antérieure.
    Sinon oui, j’ai toujours plus ou moins tenu un journal. D’ailleurs, depuis 98 j’en tiens un rigoureusement par écrit.

    Vincent : Vous avez décidé de ne pas mettre de distanciation entre votre vécu et votre journal. Est-ce par honnêteté, facilité ? Est-ce que ce journal joue pour vous un rôle d’exutoire, de catharsis ?

    Fabrice Neaud : Il y a plusieurs années entre les événements vécus et la réalisation des planches, ce dont témoigne la date de publication, il y a donc automatiquement une distanciation. La réalisation du tome 3, par exemple, est postérieure de 5 ans aux événements qu’il décrit. Supprimer la distance était le but de la Première tentative de journal direct dans Ego comme X n°5, pas de l’ensemble du Journal, pour des raisons techniques d’évidence, comme je viens de le montrer. Il n’y a pas plus difficile, au contraire, que de supprimer la distance, surtout avec un dessin comme le mien. Il faudrait une écriture minimale pour parvenir à tenir un journal qui prétendrait à l’abolition de la distance, ce qui resterait une illusion. Il y a toujours transposition. Je ne pense pas que le Journal lui-même laisse planer le doute, dans sa construction même, quant au travail d’interprétation. Ce n’est pas davantage un exutoire. L’idée de l’exutoire ou de la catharsis est un cliché. Mais seul celui qui publie peut s’en rendre compte. « Tenir » son journal peut être une activité prépubère cathartique, en effet. Quand on choisit de le publier, la seule perspective des possibles retours interdit de s’amuser encore à ça. J’inverserai le processus, en fait, un journal publié, c’est la catharsis du lecteur, pas celle de l’auteur.

    Vincent : Se lancer dans une telle entreprise - nombre de pages donc durée d’écriture, solitude du travail - n’est-ce pas un peu casse-gueule, risquer sa santé morale ?

    Fabrice Neaud : Ce n’est pas plus « casse-gueule » que de réaliser un récit de fiction. Le découpage, la mise en page, les questions de dessins, de récit, de cohérence d’une séquence sont exactement les mêmes. Evidemment, il entre en compte une prise de risque supplémentaire, on s’expose. C’est évidemment très dur pour la santé. En même temps, lorsqu’on choisit de faire ce genre de travail, c’est qu’on part d’un constat d’échec fondamental quant au mythe sacré de la « discussion », persuadé qu’elle peut tout résoudre. Publier son journal, c’est une fin en-soi et surtout une fin de non recevoir, comme toute œuvre, d’ailleurs.

    Vincent : Vous citez le prénom de la plupart des personnes qui peuvent donc se sentir visées. Ça semble vous avoir posé quelques problèmes suite à la publication des deux premiers ouvrages. Pourquoi alors l’avoir encore fait dans le troisième volume ? Et pourquoi certains personnages ont-ils, eux, le droit d’être seulement nommés par des abréviations ?

    Fabrice Neaud : Qui dit que les prénoms cités sont bien les vrais prénoms, en dehors de ce qu’affirme le récit ? Comme les visages d’ailleurs… Le livre est un monde tautologique et clos. Rien en son sein ne prouve quoi que ce soit. Il faudrait pour cela faire une enquête… Certains se sont amusés et s’amusent encore à la faire, chacun trouve les occupations qu’il peut…
    Quoiqu’il en soit, l’authenticité prétendue des prénoms induit un récit que n’auraient pu induire des prénoms fictifs. Voyez le roman, voyez tout le travail de Proust sur les noms, qui donne même son titre à un passage de La Recherche du temps perdu : Noms de pays. Un prénom, ce n’est pas un numéro de sécurité sociale, ça a une couleur, ça induit tout un imaginaire. Eric n’a pas la même couleur que Jérémie. Dans mon cas, ce qui me préoccupe, c’est davantage l’authenticité des visages. Plus qu’un prénom, un visage ne peut être modifié. Cela n’a rien à voir avec une prétendue authenticité, d’ailleurs, mais davantage avec cette histoire de couleur et d’imaginaire. Pour retrouver la justesse des sentiments, des situations, finalement, un visage, ça compte plus que tout. Un maigre ne fait pas le même effet qu’un gros, un brun qu’un blond, des yeux bleus que des yeux marrons. Croire que l’interchangeabilité des visages, des prénoms et des lieux pour faire un récit comme on se servirait d’acteurs et de décors, n’a aucune incidence sur celui-ci est une erreur. C’est appliquer à l’autobiographie les paternes de la fiction. Il suffit d’ailleurs de se poser la question dans l’autre sens : si on effectue des choix quant aux noms, aux lieux et à la tête des personnages d’une fiction, c’est bien qu’on sait que ce choix induit déjà une grille de lecture. Dans une perspective autobiographique, c’est l’antériorité des noms, des lieux et des êtres qui détermine le récit, ses orientations et ses péripéties. Croire que ce même récit peut être épuré in abstracto au point de faire s’évanouir l’authenticité des êtres, lieux et noms jusqu’à ne faire du récit qu’un diagramme est une manière de nier l’impact de la forme sur le fond. Et comme tout art est justement un travail sur la forme…
    Bien sûr, je ne réponds pas tout à fait à votre question. Cependant, c’est pour la même raison que certains personnages ne bénéficient que d’une initiale. Il se trouve peut-être que leur « forme », justement - ici leur nom, mais ce pourrait tout aussi bien être leur visage et c’est souvent le cas - n’avait qu’une faible incidence sur le fond des événements : ce sont des passants dans l’histoire, ils ne reviendront pas. L’initiale, pour eux, n’est pas un droit, au contraire. Ce sont eux qui disparaissent dans les oubliettes formelles de la fiction…
    Quant à la décision d’avoir continué à « nommer » les gens dans le tome 3, mais surtout à les dessiner, il me semble que c’est une question plus importante, une question de cohérence. Si Machin du tome 1 s’appelait Truc dans le 2, le lecteur n’y comprendrait plus rien. Ensuite, ce n’est pas sur le caprice de quelques-uns que je vais déroger au principe de réalisation du Journal, après tout, dans un monde qui tend à tout privatiser au point que tout appartient à quelqu’un, plus que jamais nommer les choses et les êtres, mais surtout les représenter, devient un devoir de résistance. Je veux bien qu’on « logoïfie » le monde entier, mais il faudrait voir à ce que les gens se mettent dans la tête que leur tête, justement, n’est pas à vendre, que leur image leur appartient peut-être, mais pas le regard que l’on peut porter sur elle (ni sur eux). Et comme leur image est la seule interface qu’ils ont à proposer avec le monde, je vois mal qu’un regard - le mien, par exemple, mais celui de n’importe quel artiste, tout aussi bien - puisse s’en passer. Le délire hallucinatoire au centre duquel je cristallise beaucoup d’excès réactifs est bien moins le symptôme d’une vraie question d’éthique sur le droit à l’image (il suffit de me lire pour se rendre compte que je suis plus prudent avec les gens dont je parle qu’ils ne l’imaginent) que la réaction symptomatique face à l’appropriation globale du monde comme marchandise. Les gens n’ayant plus « que » leur image, justement, lui accordent une importance démesurée et, en s’opposant violemment à ce qu’elle soit publiée, font le jeu de la marchandisation. Ils souhaiteraient qu’il y ait des procès, des condamnations, des amendes, mais ils ne comprennent pas qu’ils fixent, sans le savoir, un prix à ce qui n’en avait pas : cette image qui est la leur. Néanmoins, ils ont le droit de s’opposer à ce que je les dessine ou les nomme. Mais j’ai aussi le droit de m’exprimer. C’est leur liberté contre la mienne. C’est même ce que j’explique à la fin du tome 3. Cette image leur appartient, mais dans le champ de mon regard elle n’est plus tout à fait la leur. En outre il s’agit bien de leur image, justement, et incidemment de mon regard. Après tout, la carte n’est pas le territoire.

    Vincent : Vous avez donc eu des débuts ou des menaces de procès ?

    Fabrice Neaud : Des menaces, oui. Mais comme ceux qui profèrent ces menaces ne sont même pas les gens concernés - qui m’ont poliment félicité pour l’ouvrage, d’ailleurs, et devant témoins -, ça prête à rire. Il n’empêche que ces menaces sont extrêmement blessantes et que le dilemme moral dans lequel me plonge cette situation paradoxale est douloureux. Je n’ai aucunement l’intention de blesser qui que ce soit, or je sais que je peux blesser, que je blesse. En même temps, il est hors de question que je renonce à cette démarche dans laquelle gît une grande partie de la valeur du résultat, contrairement à ce qu’ont décrété certains de mes détracteurs qui, pour la plupart, n’ont jamais lu une seule autobiographie de leur vie, à part peut-être celle de Moebius !

    Vincent : Vous êtes lié à des dessinateurs tels que Bajram ou Bec dont l’univers est bien plus imaginaire, SF que vous ? Qu’est-ce que vous appréciez dans leur travail ?

    Fabrice Neaud : Christophe Bec et Denis Bajram sont avant tout des amis. Je suis très lié également avec Richard Marazano. Vu de l’extérieur, les gens pensent que les dessinateurs s’apprécient ou se détestent sur la base de leurs travaux, c’est totalement faux. Si vos meilleurs amis font le même travail que vous, ce n’est pas ce qui détermine votre amitié, bien que cela ait pu déterminer votre rencontre. La question est à prendre dans l’autre sens : j’ai des amis qui se trouvent être dessinateurs. Si tel est le cas, c’est qu’on rencontre les gens très souvent parce qu’on partage la même niche écologique, ou socioculturelle si vous préférez. Après, il se trouve que je peux aussi apprécier leur travail. Je pense que ni Christophe Bec ni Richard Marazano n’ont des préoccupations tant éloignées que ça des miennes. Regardez Hôtel particulier de Christophe. C’est un récit où des personnages se questionnent sur l’image, sa validité, sa part de consubstantialité avec ce qu’elle montre. Quant à Denis, c’est un grand fan, comme moi, de comics américains. Il a une grande culture de la bande dessinée - je connais peu de gens qui lui arrive à la cheville dans le milieu - et surtout une grande culture générale - ce qui est encore plus rare. En tout cas c’est amusant que vous me posiez la question parce que justement le tome 4 du Journal se charge de raconter la période où Denis, Christophe et Richard ont « débarqué » dans ma vie. Cette triple rencontre - juste entamée dans le tome 4 - est majeure. Ils seront nommés en tant que tels, d’ailleurs et ils le savent, Denis a même vu les pages le concernant.

    2 - La technique de narration

    Vincent : Quels problèmes de narration vous êtes-vous posé en entamant votre journal ? Ou avez-vous démarré sans vous poser de question ?

    Fabrice Neaud : C’est complexe, tout questionne. La question principale était liée, évidemment, à cette histoire de représentation. Fallait-il que je représente ou non les faits, les gens ? Fallait-il que je les nomme ? J’y ai répondu plus haut. C’était le plus dur. Ça reste un combat de tous les jours. L’ensemble du travail ne sera d’ailleurs qu’un immense retour infini à ce questionnement-là. Après, je me pose les mêmes questions que tout autre dessinateur. Le noir et blanc est primordial, par exemple, plus proche de l’écriture. Je crois que l’intention est que le spectre narratif soit le plus large possible, un peu comme pour McKean (NDLR : auteur anglais de Cages, Comédie tragique et Le Jour où j’ai échangé mon père....). C’est normal, quand on veut jouer sur la mémoire, ses anamnèses, la représentation…

    Vincent : Quoi qu’il en soit, il est évident que vous avez développé des techniques de narration au cours de l’élaboration de votre journal. Par exemple, vous liez temps qui passe et taille de la case, non ?

    Fabrice Neaud : Oui, ça c’est l’apport des mangas. C’est curieux, d’ailleurs, que peu de gens se soient encore rendu compte que j’ai bien plus à payer mon tribut aux mangas et aux comics qu’à n’importe quelle BD dite indépendante. La façon dont je fais intervenir le grand portrait de Dominique à la fin de son monologue final dans le troisième tome a davantage à voir avec l’arrivée des Célestes sur Terre dans le Earth X d’Alex Ross qu’avec Livret de Phamille de Menu.

    Vincent : Dans le premier tome, vous laissez en flou des parties de corps, en particulier des visages. Quel était l’effet recherché ? Quand vous utilisez ce type de procédé dans le dernier tome, il me semble que je ressens beaucoup mieux ce que vous avez voulu faire.

    Fabrice Neaud : Dès qu’il y a un flou, quel qu’il soit, c’est qu’il y a le souci de laisser la projection imaginaire et émotionnelle du lecteur opérer. Dans le tome 1, le flou opéré sur les visages pouvait générer beaucoup plus de confusion de sens : parfois, c’était juste parce que je n’avais pas d’« image » à proposer à ce moment-là.

    Vincent : Vous alternez vue objective et subjective, vous êtes selon les scènes acteur ou cameraman. Comment se fait le choix sur chaque séquence, en fonction de quels critères ?

    Fabrice Neaud : Si je suis acteur, c’est parce que je suis observateur de mes propres péripéties. L’acteur et le narrateur ne sont plus la même personne. Je suis alors pris dans un jeu global avec les autres protagonistes. Je peux davantage être critique. Parfois, c’est le texte off lui-même qui est collé à l’événement, par exemple dans le tome 3, l’épisode de prise de conscience que le petit fascicule Le Doumé n’était pas une idée stratégique. En vue subjective, c’est tout bête, ça permet au lecteur d’être à la place du narrateur. Il observe les autres et le texte off est là comme une voix qui parle dans sa tête et le guide dans certaines émotions, comme un sismographe. Parfois, l’une et l’autre sont en contradictions : c’est voulu. Le lecteur est amené spontanément à ressentir un type d’émotions alors que le texte lui indique une émotion qui lui reste étrangère. Il ne faut pas oublier que le narrateur d’un journal ne cherche pas à ce que le lecteur s’identifie à lui, juste qu’il soit le témoin de ce qu’il ressent. Certains de mes détracteurs se sont laissés prendre au piège, ils trouvaient évidents que certaines situations décrites induisaient un seul type de jugement que je ne prononçais pas. Ils n’ont pas compris que ce schisme était voulu et que, partant de là, c’est sur le schisme qu’il fallait réfléchir et non pas sur la réaction pavlovienne qu’ils venaient d’avoir.
    Cette dualité des points de vue (si bien nommés) permet une mise en abîme de la critique. C’est surtout censé montrer que l’auteur et le narrateur ne fusionnent pas tout le temps et que, d’évidence, dans ce jeu de va-et-vient, il y a des « points de vue » différents. Cela veut dire que l’auteur, le narrateur, je, est donc capable de mettre ou de ne pas mettre une distance, de dire ou de ne pas dire, qu’il exerce un choix, donc que ce Journal est bien une reconstruction a posteriori qui témoigne de la construction d’une identité plutôt que du tracé sismographique écorché vif de cette identité. Ce dernier y a également sa place, mais il est pris dans la nasse des intérêts d’un récit supérieur.

    Vincent : Ma séquence favorite du point de vue « suggestion de sentiments » se situe au début de troisième tome, la scène dans la voiture avec le militaire : vous mettez le lecteur carrément à votre place !

    Fabrice Neaud : Ah ? Tiens. C’est curieux. Ça change de la scène muette du « bal » dans le bar avec Dominique. Merci beaucoup. Pour une fois qu’on me parle de cette scène ! Elle est importante, car ce joli costaud aura une importance déterminante dans mon univers érotique, mais ça… Cependant, c’est un procédé qui n’est pas si rare, c’est d’ailleurs celui que j’utilise pour le long monologue final de Dominique, bien que là, le lecteur soit seul pour interpréter les émotions du narrateur. Il est condamné à ne plus ressentir que les siennes propres, d’ailleurs, ce qui doit le changer après 300 pages de « bavardage ».

    Vincent : Il s’écoule de longs mois entre les événements racontés et la parution de la bande dessinée. Vous ne dessinez donc pas la bande dessinée immédiatement ? Comment consignez-vous les faits : par écrit, croquis ?

    Fabrice Neaud : Depuis 1998, je tiens rigoureusement un carnet de bord « en bande dessinée », ce qui ne dit pas qu’il suffirait de le publier tel quel, mais il serait presque exploitable. Cependant, cette rigueur s’est un peu étiolée depuis fin 2000 où j’ai davantage pris de photos. Je dessine assez peu. C’est un exercice qui m’est très laborieux. Jusqu’en 1998, c’était un foutoir monstrueux. Beaucoup de notes écrites, peu de dessins, peu de photos. Parfois des notes griffonnées à la hâte sur un agenda. Mais parfois aussi des idées très claires de séquences où je me suis dit « Ah, ça, il faudra le mettre en scène comme ça ! » Ce fut le cas de la scène du bar tournoyant - idée qui m’est venue avec la lecture de Cages de Mc Kean, on peut le dire -, de celle avec Cyril qui me fait son commentaire sur le don de mes planches à Dominique et le monologue, bien entendu. Sinon, le tome III est sans doute celui qui m’a demandé le plus de travail car c’était celui où j’avais le moins de documentation.

    Vincent : Quand vous décrivez une scène de bonheur avec Dominique - surnommé Doumé par ses amis - à la terrasse d’un café, les images, la construction du récit elles datent de ce moment-là ou d’un travail a posteriori ?

    Fabrice Neaud : La scène dont la réalisation fut la plus proche de l’événement fut celle du monologue final de Dominique, trois mois à peine après, justement parce que j’en avais une idée très claire. Evidemment, il y a eu des retouches, mais narrativement, rien n’a bougé. En fait, le véritable travail de création est directement sur la planche. Si j’ai choisi le principe du gaufrier, c’est pour pouvoir dessiner case après case et aussi pour pouvoir faire des découpages sauvages jusqu’au dernier moment. A cet égard, le tome 3 est un travail de Compagnon : il y a des scènes qui ont bougé de 200 pages !

    Vincent : Votre travail n’est donc pas chronologique, et même votre récit des événements ne respecte pas scrupuleusement la chronologie ?

    Fabrice Neaud : La chronologie des événements est strictement respectée. En fait, je « n’invente » rien. Mais je travaille dans tous les sens à la fois, parce que j’ai des idées claires pour des scènes qui peuvent être tardives dans le récit et qu’il me faut les dessiner tant que c’est chaud. Par exemple, la scène finale du tome 3 a été dessinée entièrement après les Fêtes de Bayonne de 97. J’y étais retourné deux ans après la scène relatée elle-même et presque exprès pour ça. Je l’ai dessinée dans les jours qui ont suivi et c’est l’une des raisons pour laquelle elle possède peut-être cet aspect énergique et hystérique que certains lecteurs ont pu noter. C’était l’effet souhaité. Sinon, tout ce qui est de l’ordre de l’introspection pure, je le réalise sur le coup.

    Vincent : Et votre immense coup de gueule des pages 264 à 284, est-il placé dans le livre à l’époque où vous l’avez ressenti, consigné dans votre cahier ou est-il à cet endroit par un jeu de construction, d’équilibre du récit ?

    Fabrice Neaud : Là, non. Cette prise de conscience est très tardive. C’est l’un des exemples inverses au monologue, et que j’ai dessiné au moment où je devais dessiner, en fait mi-1999. Cette scène fut décidée entre autre grâce à ma rencontre avec l’écrivain Guillaume Dustan. Je me suis rendu compte que je tournais encore autour du pot, qu’il fallait y aller un peu plus durement, que jamais la bande dessinée n’avait encore permis que l’on s’exprimât ainsi alors qu’elle pouvait le faire. Elle est également construite sur le modèle de la scène d’émeute de l’écrivain dans Cages. Mais elle formule le nœud de ce que je ressentais à l’époque. Je crois que si j’avais été capable de formuler cette pensée à ce moment-là, j’aurais mis quelques claques et je n’aurais pas vécu les choses de la même manière. Je ne me rendais pas compte à l’époque que la souveraineté épistémologique, la complicité intellectuelle que je partageais – ou pensais partager - avec Dominique et son entourage n’avaient aucune légitimité, quelle reposait sur une pensée, un système de valeur fondamentalement hétérosexuel. Cette scène m’a donné énormément de mal. Elle est bâtie sur un texte écrit antérieurement et réaménagée pour l’occasion mais qui peut toujours se lire indépendamment. Je me suis d’ailleurs amusé à le faire lors d’une conférence à Rennes en novembre 2000.
    Je considère que c’est un peu plus qu’un coup de gueule, tout de même. Si ça n’avait été qu’un « coup de gueule », les gens auraient rigolé à la fin de la lecture, on serait passé à autre chose. Pas du tout. Il y a eu des réactions chaleureuses de gens qui venaient de prendre conscience de quelque chose. On ne s’attaque pas au concept de « tolérance » aujourd’hui comme ça. Cette scène est la première grande prise de conscience politique du Journal. Ce n’est pas fini…

    Vincent : Pour en revenir à la scène du café, vous décidez de faire 15 pages sans parole comme un défi ou parce que ce que vous avez ressenti, ce que vous voulez faire ressentir, ne passe pas par les mots ?

    Fabrice Neaud : Les deux. Comme on me prétend trop bavard, j’ai voulu montrer que j’étais aussi capable de faire dans la séquence oubapienne. Mais l’exercice n’est pas très compliqué. Quelqu’un a-t-il remarqué qu’elle était construite sur le principe de la fugue, avec l’entrée progressive des quatre voix, ses strettes, ses diminutions, ses augmentations, ses thèmes renversés ? Je trouve plus difficile de faire une scène comme celle contre la « tolérance ».

    Vincent : Au total, le tome 3 de votre journal fait 374 pages. Je suppose que le problème ne s’est pas posé à vous en terme de nombre de pages, mais simplement, c’était le nombre de pages qu’il vous fallait pour raconter toute l’histoire avec Dominique ?

    Fabrice Neaud : C’est ça. Je le trouve même un peu court. Il y a deux scènes qui auraient mérité d’être allongées. Celle qui précède Tabula rasa et qui aurait été, à mon sens bien mieux en s’achevant sur les paysages muets - un peu pour faire le pendant de la scène du bar, mais en plus grave, évidemment -, comme une longue coda avant les Fêtes de Bayonne et la dernière page aurait pu se développer en quatre, voir six, pour que lecteur enregistre bien les toutes dernières phrases, cruciales, mais qu’on a un peu tendance à oublier.

    3 - Ego Comme X, l’association éditrice

    Vincent : Vous faites partie des créateurs d’Ego Comme X, l’éditeur où est publié le Journal. Quel rôle y jouez-vous ? Participez-vous aux choix éditoriaux ?

    Fabrice Neaud : Je joue un rôle très faible. C’est Loïc Néhou qui s’occupe de tout. Certes, la diffusion est maintenant prise en charge par le Comptoir des Indépendants, mais franchement, aussi honnêtes soient ceux qui le gèrent, c’est un pied supplémentaire vers les concessions… Loïc a un niveau d’exigence éditoriale hors du commun. Il voit, il sent des choses qu’aucun autre membre d’Ego comme X ne verrait ou ne sentirait. Tous les auteurs qui sont passés entre ses pattes le reconnaissent. Ses choix sont justes, pointus, parfaits. Quant à la qualité des ouvrages, Loïc pleure dès qu’apparaît une poussière à l’échelle subatomique sur l’intérieur de la couverture. Il a refait faire tous les films du tome 1 du Journal pour la seconde édition. Quel autre éditeur ferait ça ? Tous ceux qui ont fait des livres ailleurs reconnaissent également qu’ils n’ont jamais eu de plus beaux livres que chez Ego comme X. Pour la Voix intérieure de Milo et Pinelli, par exemple, les différences d’impressions des divers essais n’étaient pas décelables à l’œil nu. Loïc, lui, les voyait. Un œil comme ça, ça devrait se faire coter en bourse. Et je ne parle que de l’aspect extérieur. Mais encore une fois, comme le fond, en art, c’est justement la forme…

    Vincent : Quels sont les objectifs de l’association ?

    Fabrice Neaud : Publier des livres qui ne pourraient pas exister ailleurs. Dans le cas de Pauline Martin, par exemple, il y a peu de chance qu’une autre maison en ait voulu. Loïc est très fier de son livre : La Boîte. Il peut.

    Vincent : Financièrement, l’association tient la route ?

    Fabrice Neaud : C’est sans doute plus difficile aujourd’hui, puisque les services d’un diffuseur érodent encore un peu plus le budget, mais ça tient. Nous ne pouvons que bénir des organismes comme le CnL (Centre national du Livre), par exemple. Bien que le débat puisse être ouvert sur l’art subventionné. En ce qui me concerne, je n’ai rien contre l’Etat. J’estime que le peuple se suffit bien à lui-même pour s’aliéner tout seul.
    4 – Vos projets

    Vincent : Il y aura donc un tome 4 au Journal. Vous avez l’intention de continuer cette œuvre pendant longtemps ?

    Fabrice Neaud : Ah ! Ah !… Oui. Vous n’êtes pas prêts d’en voir la fin. Sauf si je meurs demain.

    Vincent : Avez-vous d’autres projets ? Des collaborations avec certains de vos amis dessinateurs ?

    Fabrice Neaud : Au jour d’aujourd’hui, on ne peut pas dire que je puisse libérer un créneau pour faire autre chose. J’ai 6 tomes du Journal sur le feu, la période 1999/2000 devant correspondre à un virtuel tome 11.
    Cependant, ce ne sont pas les projets qui manquent. Peut-être devrais-je me mettre seulement au scénario, pour gagner du temps ? J’aimerai bien faire de l’adaptation. Le projet le plus ambitieux serait La Tétralogie de Richard Wagner. C’est tellement épouvantable ce qui a déjà été fait là-dessus. J’ai des idées très claires sur le sujet, mais je les garde pour moi. La seule chose que je puis dire, c’est que ça satisferait pleinement mon désir de faire du comics ou du manga.
    Il y aurait bien Phèdre de Racine, ou alors Rester vivant, de Houellebecq, les proportions de ce dernier texte étant beaucoup plus modestes. Là aussi, j’ai des idées claires.
    Sinon, avec vingt bras, trente têtes et cent vies, adapter La Recherche du Temps perdu, ça ne serait pas mal. Il y aurait un véritable chef d’œuvre de la bande dessinée à faire avec ce roman. L’écriture de Proust appelle vraiment la bande dessinée. Je sais qu’il y a une tentative chez Delcourt. Je ne crois pas que ce soit un exemple à suivre. . Je crois que le Cages de McKean montrent parfaitement les pistes qu’on pourrait explorer pour adapter La Recherche…

    Vincent : A quand la publication du tome 4 du Journal ? Comme vous dites ne pas toujours retranscrire les époques chronologiquement, on peut espérer la sortie de plusieurs albums de façon rapprochée ?

    Fabrice Neaud : Ah ! Si c’était possible. Mais je ne sais vraiment pas comment faire. Le temps se distend de plus en plus. Encore une fois, c’est une question d’énergie. Si j’avais dix bras… Quant au tome 4, il devrait voir le jour début janvier 2002, en même temps qu’un « roman » (autobiographique) au Rayon, collection de Guillaume Dustan chez Ballands : Le Capitaine Emile. J’ai un peu pris les devants, concernant les événements, en écrivant ce roman qui retrace une période beaucoup plus proche d’aujourd’hui et détaille en fait la courte histoire Emile publiée dans Ego comme X n°7.

    deuxième partie

    1 - Le propos, les prises de position dans le tome 3

    Vincent : Quand vous racontez votre vie, vous n’hésitez pas à partager votre souffrance alors même que vous dites qu’elle est incommunicable, que vous reprochez à votre entourage d’alors de ne pas vous avoir compris. Vous pensez qu’elle peut mieux passer à travers l’art et la BD ? Ou pensez-vous apparaître aussi “monstrueux” dans la bd que vous dites l’être apparu dans la vraie vie ?

    Fabrice Neaud : La paupérisation - celle que j’ai pu connaître de 1991 à 1995 - ne fait pas des gens cools, sympas, vertueux, aptes à tout pardonner de l’ignorance des autres. Je crois que j’ai souffert de ce cliché qui veut qu’un type « pauvre » voie mieux l’essentiel et prenne davantage conscience de la « valeur de la vie ». C’est une connerie d’imagerie d’Epinal du poulbot à la parisienne. Non. Un type pauvre, ça fait un type qui a la haine. Si j’ai pu être insupportable à des gens, c’était un peu inévitable et je ne regrette rien. J’espère que ça leur a fait les pieds. Je crois que la scène contre la « tolérance » montre assez bien de quel côté est la barbarie.
    Quant à savoir si je me suis représenté aussi monstrueux que j’ai pu sembler l’être à ceux qui me l’auraient dit, c’est la question de l’objectivité que vous posez là. Nous entrons ici totalement dans la zone aveugle du principe du journal. D’ailleurs, je ne pense pas être passé aux yeux de mes « ennemis » pour un monstre, mais plutôt pour un pauvre type qui faisait pitié et inspirait une sorte de dégoût : ce qu’on pourrait appeler un « naze » ou un « looser », ce qui n’est guère plus reluisant. Je crois que c’est un peu inévitable et consubstantiel à la publication d’un travail de ce type. Le nettoyage par le vide s’effectuant de lui-même avec la publication, les gens qui restent, c’est-à-dire les amis, ne peuvent que vous aimer davantage après le Journal. Quant à ceux qui vous détestaient déjà, ils ne peuvent que vous détester encore plus. C’est en cela que je ne crois pas à la « communication » ni au fantasme de la « discussion » comme le résultat post-publication d’une œuvre.
    Le Journal n’a pas été réalisé dans le but naïf d’expliquer aux gens qu’ils ont été « vilains ». Comme le dit l’écrivain Christine Angot : « je ne fais pas un témoignage de merde ». Le Journal, à cet égard, n’est pas un « témoignage de merde », c’est un travail plastique, narratif, à bien des égards le processus de création d’une « œuvre », qui part de la matière possible du témoignage. Les amis comprennent parfaitement cela : ils savent que la matière brute des événements - les visages, les dialogues, les noms, les lieux et, incidemment, la vérité prétendue du Journal – n’est que son hypothèse de départ, un prétexte, alors que les autres prennent ces détails pour argent comptant, comme la conclusion du travail. C’est pourquoi les premiers perçoivent, à travers le Journal - et surtout le tome 3 -, l’ambiguïté du narrateur autant que celle des autres protagonistes, alors que les seconds réduisent le Journal à un petit récit complaisant qui met, évidemment, l’auteur à son avantage et démolit tous ceux dont il parle et dont il exécute – au sens propre comme au sens figuré – le portrait. En cela, ma prétendue monstruosité est sans doute décrite en-dessous de ce que mes ennemis peuvent en penser et paraît-elle, a contrario, la preuve d’une grande humilité, d’une grande justesse de ma part, pour mes amis. On ne parle qu’à ceux qui sont déjà prêts à entendre, les autres, quoi que vous fassiez, ne comprendront rien.
    Là-dessus, je suis bien impuissant à porter un jugement moi-même : « choisis ton camp, camarade ». La seule choseque je puis dire, pour rassurer les uns - qui n’ont pas besoin de l’être – et les autres – qui ne veulent pas m’entendre -, c’est que ma seule intention n’est pas de dire la vérité, elle n’est nulle part, pas plus de mon côté que de celui des gens prétendument concernés et prétendument blessés par mon travail, mais d’être objectif avec ma propre subjectivité, que le Journal soit le reflet fidèle, mis en narration, de ma propre histoire. Cette notion de « monstre », si elle est une lecture possible du personnage du narrateur ne suffit en rien à l’y réduire : ce serait un contresens complet. Nous sommes bien ici au cœur le plus strict de ce qu’on appelle un point de vue.
    C’est pour cela, à mon sens, qu’il ne faut faire aucune concession ni aux soi-disant impératifs éditoriaux et encore moins au lecteur. On ne peut rien construire quand un autre est là en permanence pour dire « oui, mais… ». Je crois que la discussion fait totalement écran à ce qu’elle prétend produire. Ce n’est pas un outil de connaissance mais un objet de consommation comme un autre. Le livre, lui, l’œuvre, ce sont des choses qui émergent sur son échec. Au moins, avec les livres, on ne voit pas les arguments qu’on croyait débouter dans une discussion resurgir à la fin de celui-ci. C’est pour cela, je crois, que l’art existe : pour permettre à celui qui veut créer de mettre fin à la discussion, pour lui permettre d’échapper aux griffes de l’adversaire qui le rabaisse, le banalise et lui fait dire ce qu’il n’a pas dit.

    Vincent : Dans le Tome 4, vous racontez la sortie du premier tome de votre Journal . C’est l’occasion pour vous d’expliciter votre démarche : « Ecrire, dessiner, mettre en forme, “faire oeuvre” n’est-ce pas le lieu même de l’artifice ? » Pourquoi ce besoin ? Pour traduire votre esprit d’alors ? Ou n’est-ce pas plutôt celui d’aujourd’hui ? Au moment où vous entamiez votre Journal, aviez-vous déjà les idées aussi claires sur les implications de votre travail ?

    Fabrice Neaud : Je crois que les questions de forme se posaient déjà dans le tome 1, voyez la réflexion faite au sujet des photos que le narrateur de l’époque prend de Stéphane tout en se demandant : « est-ce que je ne construis pas un mausolée à sa mémoire ? ». Même dans mes premiers récits de la revue Ego comme X ! Ego comme X n°2 annonçait très clairement, et en germe, toutes les questions « éthiques » qui allaient agiter le Journal. Bien sûr, les passages les plus « théoriques » du Journal sont refiltrés par ce que je pense aujourd’hui, mais juste parce que le présent me permet d’affiner ce que je pensais déjà à l’époque. Donc, non, à « l’époque » je n’avais pas les idées aussi claires. Mais l’intuition était très forte et des théories s’étaient déjà échafaudées dans mon esprit. Disons qu’à l’époque, je me disais : « il faudra que je mette ça au propre, au moment où je passerai à la réalisation des planches ».
    Pour être plus clair encore, imaginez le nombre de choses à laquelle nous pouvons penser aujourd’hui et dites-vous que pour les coucher sur papier, il vous faudra des années ! Il y a tout un tas de réflexions, de thèmes, d’idées qui (en dehors des événements eux-mêmes qui ne manqueront pas de pimenter le Journal) germent aujourd’hui dans mon esprit. Il se trouve qu’il me faudra des années et des centaines de pages à venir pour les exposer. Quand nous en serons là, pourrez-vous me demander si je les avais « pensés » aujourd’hui ? je vous répondrai : oui, mais je n’avais pas le temps de les exposer. En fait, c’est extrêmement simple. Tout cela n’est qu’une grosse machine temporelle avec ses boucles, ses répétitions, et son pendule qui oscille entre « ici » et « là-bas », entre « hier » et « demain ».

    Vincent : Vous avez un discours sur l’homosexualité très particulier, enfin disons peu diffusé. Vous dites ne pas être de la gaytitude et que c’est dur à porter de ne pas être un homo joyeux, qui cherche les aventures courtes... Considérez-vous que vous avez un message à faire passer sur l’homosexualité ?

    Fabrice Neaud : Pour répondre plus brièvement à la seconde partie de votre question, je n’ai rien contre la « gaytitude » en soi. Au contraire. Je trouve même qu’elle est une réponse politique nécessaire et forte contre l’homophobie et la dictature du régime hétérosexuel dominant. Mais je ne l’envisage bien que comme une politique extérieure. Après, pour bien vivre dans la grande nation gay, je ne crois pas que le régime diplomatique de la gaytitude - version Marais, par exemple - soit une bonne solution. On se retrouve dans la même situation dramatique que chez les hétérosexuels, très bien décrite dans les romans de Houellebecq, comme Extension du domaine de la lutte : les plus beaux et les plus forts raflent tout, selon une logique libérale consumériste implacable, et les autres font tapisserie.
    Ensuite, je ne crois pas que l’art ait pour but de faire « passer des messages », mais de construire une pensée singulière. Si j’obtiens un discours singulier, j’estime avoir partiellement réussi mon coup.
    De toute façon, je n’ai aucun message à faire passer sur l’homosexualité. Il faut cesser de croire qu’il y a des choses à dire sur l’homosexualité. Il y a des choses à dire sur l’homophobie, désormais, et sur l’hétérosexualité. Je trouve l’hétérosexualité très intéressante quand elle cesse de se placer en position pré-copernicienne de supériorité épistémologique (je veux dire que l’hétérosexuel est toujours celui qui « surplombe ». C’est lui qui nomme, lui qui décide, lui qui définit ce qu’est, n’est pas, doit penser, doit faire ou ne pas faire l’homosexuel).
    Ce qu’il faut dire, c’est que l’hétérosexualité n’est pas normale. Elle n’est pas centrale non plus. Elle est majoritaire, point ! Et étant majoritaire, elle se croit normale, c’est-à-dire, surtout, normative. C’est d’ailleurs son principal défaut. Ce n’est pas le tronc de la sexualité de laquelle jailliraient des sexualités annexes dont l’homosexualité ferait partie (je crois même que l’hétérosexualité est le degré zéro de la sexualité quand elle ne procède pas d’un questionnement). Les homosexuels, eux, sont obligés de se poser des questions et de se positionner. Normal, « pédé » est une insulte avant même que le « pédé » en question se rende compte qu’il l’est. L’hétérosexualité est une sexualité négative, elle se définit par ce qu’elle n’est pas : « T’es pas pédé, au moins ? On ne te voit jamais avec une fille !… ».
    Moi, c’est sur cette définition négative de l’hétérosexualité que je m’interroge, et surtout sur l’hétérosexualité masculine. Mais attention ! Quand je dis « hétérosexualité », je ne parle pas de la « pratique sexuelle » mais du régime normatif qu’elle induit.
    Beaucoup de questions sont posées aux homosexuels. Mais qu’un homosexuel interroge l’hétérosexualité et là, il n’y a plus personne ! Nous voyons bien de quel côté se situent les interrogations et donc l’interrogatoire. Votre question même n’échappe pas au piège… Nous voyons bien que c’est l’hétérosexualité qui se place d’emblée en position de supériorité épistémologique. C’est elle qui pose les questions ! Mais c’est elle qui apporte également les réponses ! Ecoutez-la, et écoutez les hétérosexuels « tolérants ». Ils ont toujours un truc à dire sur les gays et sur l’homosexualité. Ils tolèrent, ils apportent leur « bienveillante neutralité », mais dès qu’il s’agit de parler du Pacs ou de l’homoparentalité, les propos deviennent plus évasifs ou, au contraire, font clairement entendre les bémols de leur partition. Beaucoup d’hétérosexuels tolèrent ou sont neutres vis-à-vis des gays, mais concernant les gay-pride, les voici résolument contre ! Ce peut aussi être l’adoption qui les chatouille, ou la visibilité du Marais, ou la techno, ou, que sais-je encore… Mais il y a toujours un truc qui ne passe pas. A un moment donné, les gays en font ou en demandent toujours un peu trop. C’est d’ailleurs là que se situent les limites de la tolérance, son seuil, justement.
    A la tolérance, il y a toujours des bornes et ces bornes, ce sont celles qui quadrillent le territoire hétérosexuel, son pré carré et les prérogatives ou avantages qu’elle ne veut pas remettre en cause. On ne peut questionner l’homosexualité sans déborder sur le territoire hétéro : les frontières sont poreuses. Mais remettre en question l’hétérosexualité et ce qui était jusqu’à aujourd’hui sa propriété (la parentalité, les droits de succession, l’ « ordre symbolique », etc.), pas question !
    Moi, j’aimerais savoir : l’hétérosexualité, quand est-ce que ça vous a pris ? Vous en avez parlé à vos parents ? Et au travail, ça pose un problème ? Comment la vivez-vous ? Poser ces questions, c’est induire que les fondements de l’hétérosexualité ne sont peut-être pas aussi stables que les hétérosexuels voudraient bien le croire. Mais c’est surtout remettre en question sa souveraineté, en particulier sur les processus de production du sens. C’est remettre en question l’hétérosexuel (et surtout le mâle hétéro) comme seul sujet pensant qui regarde le reste de la création comme un objet d’étude.
    L’hétérosexuel, quand il questionne un gay, à tendance à se placer d’emblée comme une incarnation unique du cogito cartésien. C’est, comme je le disais plus haut, bien lui qui tient la lampe de l’interrogatoire. C’est lui qui « pose les questions ». Sitôt qu’on remet en cause sa souveraineté, il prend peur et son hétérosexualité révèle son vrai visage : celui d’une dictature, une dictature du langage, une dictature du sens.
    L’hétérosexualité, en fait, n’est pas une sexualité, c’est un « régime politique ».
    Le mot est de Monique Wittig. Qu’on ne vienne pas dire que ce n’est qu’un problème de « tolérance ». Ce n’est pas ce pauvre sentiment qui résoudra le problème.
    La tolérance s’assortit toujours d’un « mais » et d’un seuil : ce qu’on accepte « en attendant », car on n’a pas encore « étudié la question », qu’on garde son « quant-à-soi », mais surtout ce qu’on accepte indifféremment faute de pouvoir techniquement s’y opposer...
    Dans cette « indifférence »-là, il y a la substance toujours en germe d’un possible désaccord, voire d’un possible déni d’existence ou de reconnaissance d’un droit. La tolérance, dans le terme même, induit bien qui la décide et donc de quel côté se place la norme. Seulement, donc, si la tolérance consiste à laisser filer ce qu’on ne peut empêcher, une sorte de renoncement, à défaut même d’un poliss(ç)age, je ne vois pas où réside le progrès intellectuel qu’elle suppose. Je ne vois pas en quoi ce concept mérite autant d’éloges. Je ne vois même pas quelle supériorité la ferait triompher de la simple politesse, beaucoup plus opérante, à mon sens, pour la paix sociale et celle des ménages.

    Vincent : Vous ne supportez pas la “tolérance” car c’est quelque chose de mou, de fade et parfois au contraire vous semblez la réclamer lorsque vous êtes confronté à l’intolérance...

    Fabrice Neaud : Je ne réclame pas la tolérance. A aucun moment. Jamais. Et confronté à l’intolérance, je ne crois pas qu’il faille opposer la tolérance, justement.
    L’intolérance est une chose violente et forte. A cette violence, il faut opposer quelque chose d’au moins aussi violent et d’aussi fort. Et la tolérance en question est loin d’avoir cette force, puisque dans sa définition même, elle prétend à une bienveillante neutralité. Contre l’intolérance (mais dans le cas qui nous préoccupe, nous dirons l’homophobie), il faut opposer des interdits, des lois, des droits et des devoirs, mais surtout des ACTES et les actes présupposent de quitter cette « bienveillante neutralité ». C’est un travail collectif, c’est un devoir démocratique qui exige des prises de position radicales.
    La tolérance ne propose rien de tel. Elle n’est qu’un petit exercice du quotidien consistant juste à s’abstenir de dire « je n’aime pas les pédés » ou à se forcer de penser « chacun fait ce qu’il veut de son cul » (ou tout autre scie bien-pensante). Mais lorsqu’il y a réel danger, lorsque des lois empêchent les homosexuels d’être des citoyens à part entière, lorsque des homophobes actifs viennent nous insulter, nous frapper ou nous tuer, que fait la tolérance ? Rien. Elle se contente, et ceux qui l’adoptent avec, de trouver cela malheureux et de sortir son mouchoir, quand elle (ils) n’a (n’ont) pas le culot de dire « mais faites quelque chose ! ». Faire quelque chose, c’est AGIR collectivement. Si seuls les gays défendent les gays, les Noirs défendant les Noirs et les Juifs les Juifs, où est la démocratie ? Il ne s’agit donc pas de les « tolérer », mais de les défendre et de se battre avec et pour eux.
    Tolérance et intolérance sont les deux faces d’une même pièce, celle d’une monnaie de singe.
    Je crois qu’il n’y a rien de plus contraire à l’exercice de la citoyenneté que la tolérance. Un gay n’est pas là pour être toléré, il est là pour être défendu quant il est victime d’homophobie. Et l’homophobie ne commence pas avec les insultes et les coups, mais bien avant. Quand un citoyen se réclame de la tolérance, nous pouvons être assurés que sa citoyenneté à l’égard de ce point de la démocratie qu’est la défense des droits gays (c’est-à-dire les mêmes que ceux de tous les autres citoyens) ne relève aucunement d’un devoir actif, mais d’une passivité voire d’une indifférence. Cette indifférence s‘applique donc également vis-à-vis de l’homophobie, cas très fréquent, mais dont les malades atteints de cette atrophie d’empathie démocratique se cachent avec soin. C’est d’ailleurs à leur intention, sans doute, et par elles-mêmes, que fut inventée la catégorie précieuse, et secourable entre toutes, de la tolérance. (Je paraphrase ici Renaud Camus, dans Le Département de l’Hérault, qui parle ainsi de « la catégorie de l’intéressant », secourable « entre toute » quant à l’appréciation des œuvres d’art.)

    Vincent : Justement, pour en revenir au chapitre du Tome 3 que j’appelle du “coup de gueule” j’aime beaucoup quand vous accusez les cools d’être en fait des hédonistes intéressés, impliqués par rien ! Ce n’est pas un discours courant et je le trouve très bien vu !

    Fabrice Neaud : Merci. Ce que j’ai essayé de dire dans ce chapitre, en effet, c’est que la tolérance des « cools », au lieu d’être une humilité de comportement à notre service, je veux dire au service des gays, n’est qu’une extension du territoire de chasse hétérosexuel. Sous couvert d’acceptation des gays, de leur manière de vivre, de leur culture, comme de leur sexualité, les hétérosexuels « tolérants » ne font que se servir de cette nouvelle corde pour l’installer sur l’arc de leur désir.
    Les gays veulent être acceptés ? Fort bien, alors à la condition qu’ils pénètrent dans l’économie de marché sexuel global, au service des plus forts, évidemment, au même titre que les femmes, exploitées par ce même marché sexuel depuis l’aube des temps.
    Cela commence de la manière suivante : les filles en ont assez d’être draguées par des machos dans les boîtes hétérosexuelles ; elles demandent alors l’asile politique chez les gays qui, comme on le sait, sont plus « cools ». Suivent alors les premiers mecs hétéros « tolérants » parce que, pour eux aussi, l’ambiance gay leur paraît plus détendue, moins gouvernée par l’emprise de cette économie de marché sexuel qui exploite les femmes, en un mot, plus « sympa ». En plus, des femmes sont là. Ça tombe bien pour eux, car elles ne sont pas lesbiennes, semblent plus détendues et, leur garde baissée pour les raisons évoquées plus haut, deviennent plus accessibles que dans une boîte « normale » (puisque les machos ne sont plus là pour les draguer lourdement). C’est vraiment une aubaine, la boîte homo est devenue l’endroit « hype » où l’on drague.
    En revanche viendrait-il à l’idée de ces jeunes mâles hétéros « tolérants » que si le milieu gay paraît plus « sympa », c’est que les gays mâles, n’ayant rien à foutre des femmes, ne sont justement pas intéressés par leur exploitation ? Leur viendrait-il seulement à l’idée que la compétition et le marché sexuels des gays est tout aussi impitoyable que ceux des hétéros qu’ils sont (c’est ce que j’entendais en évoquant Houellebecq plus haut) ? Ne leur viendrait-il donc pas à l’esprit que leur présence mâle complique scandaleusement cette compétition déjà fort compliquée ? Non. Ça ne leur vient pas à l’esprit. Pourquoi ?
    Parce que cette compétition qu’ils refusaient sur leur territoire, puisqu’ils étaient directement concernés par elle, ne leur apparaît plus si cruelle quand ils n’en sont plus les victimes. Et créer de nouvelles victimes, cela ne les dérange guère.
    C’est donc bien l’exercice de la tolérance qui vient lui-même détruire ce qu’ils croyaient protéger. La « tolérance » homo/hétéro n’est tout simplement pas symétrique. La présence hétérosexuelle en lieu gay n’est tout de même pas aussi anodine que celle de gays tombés par hasard ou par défaut en lieu hétéro ! Je veux dire qu’un lieu gay sera toujours l’exception minoritaire à la règle majoritaire hétérocentrée. On ne peut exiger d’un gay, minoritaire par excellence, qu’il ait la même attitude vertueusement « tolérante » vis-à-vis d’un hétéro en lieu gay, car même si ce dernier se retrouve en minorité absolue dans le lieu en question, il sera toujours représentant symbolique de la majorité.
    Regardons, dans les faits, comment se passe la présence hétérosexuelle en lieu gay : qu’il vienne à un gay l’idée saugrenue de draguer un de ces jeunes types, que se passe-t-il ? « Pas de bol, mec, ch’uis hétéro ! (répondra-t-il) Mais ch’uis »tolérant« , alors respect ! ».
    Voilà comment un lieu homosexuel devient ce que j’appellerai « hétérosexuel branché ».
    Mais entendons-nous, cette branchitude n’est pas le résultat de la « tolérance » (ou alors, elle ne l’est que trop) : c’est, en effet, une décision hétérosexuelle unilatérale qui force l’assentiment d’homos n’ayant aucun problème de concurrence sexuelle avec les femmes et suffisamment de confiance en eux-mêmes (ils « assument », comme on dit) pour ne pas se sentir menacés dans leur niche ; autrement dit, les plus forts d’entre eux.
    Et qui sont les plus forts ? Ceux-là même qui s’accommodent de la compétition sexuelle gay. Les plus forts reconnaissent les plus forts. Il n’y a de tolérance qu’entre eux. Dans le cas qui nous préoccupe, la grande majorité des homos qui fréquentaient les lieux gays, car c’était le seul endroit où ils pouvaient draguer, ne font plus partie que de la déco. Ils sont passés du centre à la périphérie.
    En effet, lorsque vous êtes dans une ville qui ne possède qu’un, deux, voire trois établissements gays (c’est-à-dire le lot d’à peu près TOUTES les villes de France), le tour d’horizon est vite fait et les places vite saturées. Il faut ensuite se justifier pendant des heures avec ces hétéros pour les convaincre qu’on est, nous aussi, « tolérants ». Parce qu’ils finissent invariablement par vous reprocher que vous, vous ne l’êtes pas, du fait que vous les draguez. Cet hétéro « tolérant » a fait totale abstraction du fait qu’il pouvait être aussi (et surtout) objet de désir. Pire : il s’en fout. Surpris par ce qui est pourtant une évidence, il vous regarde alors avec une déception empreinte d’une pointe de mépris en ne vous considérant plus que comme un névrosé enferré dans ses pulsions, qui ne pense « qu’à ça » et est incapable d’en rester à une relation « cool » (entendons, d’en rester à ce qu’EUX étaient venus chercher chez vous).
    La tolérance est donc devenue le discours substitutif à celui de l’économie de marché (et du marché sexuel). Renversée en faveur de la majorité dominante, elle annule la protection de la minorité qu’elle était censée défendre. Avec l’avènement de la tolérance, les homos sont maintenant obligés de subir la leçon hypocrite des hétéros qui les côtoient.
    Faut-il, dès lors, interdire l’entrée des établissements gays aux hétéros, même « tolérants » ? C’est une option intellectuellement très défendable. Après tout, les hétéros « tolérants », lestés des « hédonistes intéressés et impliqués par rien », comme vous dîtes, je les fréquente toute la journée. Je n’ai pas spécialement envie de me retrouver encore face à eux quand je souhaite passer à autre chose. Le biotope gay est minuscule (ce qu’on en voit n’en est que la représentation marchande). C’est un territoire fragile qui se pollue très vite. Il n’est ni une terre d’asile pour les minables sur le plan de la compétition sexuelle hétéro ni un terrain d’expérimentation du désir façon tourisme sexuel version Deleuze (l’homosexualité comme découpe arbitraire opérée par le capitalisme sur le flux indifférencié du désir). Homo, je le suis 24 heures sur 24. Je ne fais pas de tourisme avec. Et la tolérance, ça ne restera jamais que la forme la plus aboutie du tourisme.
    Pour résumer, je dirai que la tolérance est un « luxe » que peuvent se permettre les hétérosexuels, car fréquenter des lieux gays ne remet pas en cause leurs privilèges symboliques : il suffit qu’ils quittent ces lieux pour que tout rentre dans l’ordre (1).
    Je pourrais toujours utiliser pour me faire comprendre la dialectique un peu simpliste mais plus explicite du bourgeois et du prolétaire. Qui peut le plus peut le moins. Se révolter contre sa condition, c’est un luxe que peuvent se permettre les bourgeois, pas les prolétaires. Un prolétaire sera toujours un chien, soit un bon chien, soit un chien enragé, mais un chien. Pour les gays, c’est pareil. Un gay sera toujours, quelque part, un « pédé ». Soit c’est un bon pédé (cool, fun, avec son « sens de la fête »), soit c’est un activiste enragé qu’on accuse d’« hétérophobie » s’il a le malheur de trouver anormal la surreprésentation des hétéros « tolérants » sur son territoire : encore une fois, on passe très vite du tabou au cliché, et sans transition. La tolérance est le luxe hétérosexuel (c’est le luxe de toute catégorie sociale dominante, d’ailleurs). La relation hétéro/homo restera fondamentalement asymétrique et cette asymétrie sera toujours en faveur des hétéros.

    Vincent : Dans le tome 3, vous vivez comme une infamie d’être attaqué indirectement par Dominique dans ses travaux de fin d’études - il joue sur le mot “pédé” - alors que vous-même aviez auparavant réalisé et diffusé à votre entourage commun une bd humoristique sur lui. N’était-ce pas uniquement la réponse du berger à la bergère ?

    Fabrice Neaud : Je n’aurais pas la prétention de considérer ces travaux comme une réponse du berger à la « bergère », loin de là. Ses travaux, pour la plupart, sont bien antérieurs à notre rencontre. Je ne voudrais pas qu’il y ait de confusion, ni d’avanie supplémentaire. L’« infamie », vécue à ce moment-là - qui n’est qu’un minuscule détail dans le tissu d’un cauchemar plus général, dont Dominique n’est même plus ou pas responsable -, fut que dans l’ambiance de suspicion sans doute réciproque dans laquelle nous vivions, Dominique et moi, ce premier n’ait pas jugé opportun d’exclure de son exposition des travaux qui, comme par hasard, faisaient appel à des insultes homophobes, même de « second degré ». C’est bien qu’il n’en ait pas tenu compte qui fut mal vécu. Cette vitrine d’exposition sonne alors comme un total déni d’existence autant qu’un déni de crise : il ne s’était rien passé. Peut-être est-ce que je me donne de l’importance, mais il me semble que la situation était suffisamment critique pour que ce genre de blagues ait mérité un peu plus de réflexion.
    Quoi qu’il en soit, la petite BD humoristique en question était une totale erreur de stratégie de ma part, imputable à la blessure narcissique que je vivais à ce moment-là. Elle est d’ailleurs analysée comme telle dans le tome 3 du Journal. En revanche, soyons honnêtes : Dominique et moi, depuis, (je parle ici, donc, du « vrai » Dominique), sans avoir reparlé ni de cette période ni de cette crise, qui nous opposa dans une souffrance réciproque bien qu’asymétrique, vivons désormais ce que j’appellerai un « protocole de cordiale distance », n’en déplaisent à ceux qui voudraient encore nous diviser.
    2 - Les Riches heures, quatrième tome du Journal.

    Vincent : Pour la première fois, vous donnez un titre au tome de votre album, pourquoi ?

    Fabrice Neaud : Tout simplement parce que cela permet de différencier les tomes entre eux. « Journal » pour la continuité et un titre pour la distinction. Je me suis dit qu’arrivé au tome 18, le lecteur ne saurait plus faire la différence entre le 18, le 17 ou le 16... Et par là même éviter des commentaires du style « Neaud continue son Journal »... Enfin, c’est beau, un titre, un esprit, de suite, se dégage... Nous avons rejeté les dates vers l’intérieur, également, et transformé la numérotation des tomes en chiffres arabes et non romains... Car, « 8 » prendra moins de place que « VIII » qui, à l’heure de la maquette du tome « I », « II » et « III », occuperait le même espace que « Journal ». Cela posait des petits problèmes d’élégance de maquette...

    Vincent : Le quatrième tome s’ouvre dans la continuité du troisième, au pays Basque. Mais cette fois, on passe de l’effervescence à la sérénité. Je trouvais surprenant d’avoir fini le T3 sur cette scène. C’était pour permettre cette ouverture du T4, en retenue et donner directement une tonalité différente au livre suivant ?

    Fabrice Neaud : A peu près... Vous savez, même si la vie réserve toujours des surprises, avec le décalage temporel qui sépare le présent du passé que je dois raconter, j’ai quand même le temps de ménager des effets. Il était prévu de longue date que Les Riches Heures débutent le lendemain ou deux jours après la fin du tome 3, donc... au pays Basque ! Dans la réalité, c’était quand même ce qui s’était passé : les Fêtes (de Bayonne) hystériques avaient été une sorte de vidange psychique pour moi, annonçant un changement ultérieur de beaucoup de paradigmes. Certes, la « balade » romantique que j’effectue à la fin de cette grande ouverture Basque n’a jamais existé, c’est une balade fantasmée, ou plutôt reconstituée. Mais je tenais à faire cet hymne au Pays Basque (que je redécouvrais à l’époque) pour faire effectuer un « tampon » avec les trois premiers tomes avant de rentrer à nouveau dans le fil des événements qui ont changé (un peu) ma vie à ce moment-là. Il faut entendre les quarante premières pages comme une pastorale psychique...

    Vincent : Ce livre est celui de l’apaisement et celui de l’amitié. Les deux semblent liés. Précédemment on parlait d’amour, sentiment qui semblait plus difficile à vivre pour vous ?

    Fabrice Neaud : Complètement. Et elles continuent à l’être et le seront, je crois, toujours pour moi. Mais avant cette amitié que vous soulignez, il n’y avait rien, absolument rien. Il faut considérer qu’une vie ne se façonne pas que de ses propres changements intérieurs, sinon je n’aurais pas réalisé le tome 3 dans cette période qui se prolonge au-delà du tome 4 « Les Riches heures » et qui est celle d’un « apaisement », en effet. Je ne dirai pas que les choses « semblaient plus difficiles à vivre » pour moi, elles étaient plus difficiles. Dans « Les Riches Heures », je me stabilise et le narrateur avec. Le travail que j’effectue à ce moment m’apporte une relative stabilité financière et la découverte d’un groupe de gens qui deviendront des amis participe à cette stabilité non pas retrouvée mais trouvée : il ne faut pas oublier que du tome 1 au tome 3, ce n’est qu’une immense descente aux enfers sans quasiment aucun moment heureux. Il serait difficile de nier que la découverte et la présence d’amis n’est pas un apaisement...

    Vincent : Vous êtes cette fois, toujours liés aux gens mis en scène. Avez-vous du coup travaillé différemment ? Avec leur assistance par exemple ?

    Fabrice Neaud : Tout à fait ! Il est quand même plus confortable et plus gratifiant de pouvoir dessiner des gens qu’on aime et qui vous aiment ! Les vrais « Denis », « Richard », « Christophe » m’ont aidé pour cela. Ils n’ont pas forcément vu les planches qui leur étaient consacrées, mais ils en ont connu l’essentiel du contenu et ont accepté de se laisser prendre comme modèles d’eux-mêmes. J’ai explicitement fait poser « Denis » et « Richard » pour quelques séances photographiques. En revanche, le travail n’a pas été différent, je n’ai juste pas eu à craindre, ou moins eu à craindre, leur réaction. J’espère que cela continuera avec eux, à l’avenir, aussi longtemps que possible. J’espère faire un portrait le plus complet possible des amis qui m’entourent. Dans « Les Riches heures », ce n’était pas forcément simple, même avec l’accord de mes « modèles », tout bonnement parce que, narrativement, il me fallait les amener chacun dans le récit, n’y ayant jamais été présentés avant, tout en faisant des portraits indépendants de ceux que je pourrais faire aujourd’hui... Pour finir, il a été difficile de ne pas dire tout le bien que je pensais d’eux dès ce tome, car à la mi-96, nous n’étions pas encore aussi proches qu’aujourd’hui. J’ai même eu une période de méfiance assez prolongée. Je n’avais pas envie d’essuyer les déboires que j’avais essuyés avec le groupe précédent, avec lequel, décidément, je n’étais pas fait pour m’entendre.

    Vincent : Vous vous faites l’écho de leurs propos en témoin passif, en étant souvent même absent de l’image. Vous vouliez leur “faire la place” ? Certains de leurs propos – comme ceux de Denis – semblent très proches de vos points de vue.

    Fabrice Neaud : Oui, je m’absente pour leur laisser la parole. Comme je suis narrativement très présent (c’est un journal, ne l’oublions pas, il est donc difficile, tout de même, pour son « narrateur » de s’en absenter !), ne serait-ce que par le discours, je voulais leur laisser « la place », en effet. Mais c’est un exercice difficile. Comme je le mets dans mes remerciements, le lecteur n’a aucune garantie de la vérité et eux non plus. Je leur fais dire ce que je veux. J’essaie juste d’être le plus honnête possible, au moins avec mon souvenir de leur parole. Ce qui m’importe, c’est aussi la vérité de leurs gestes. A cet égard, je trouve Denis plus réussi que Richard, mais cela, je suis le seul à pouvoir en juger, avec eux... et ceux qui les connaissent ! J’essaierai d’être aussi juste avec Richard la prochaine fois, mais avec Christophe, aussi, qui se réduit quand même un peu là à un compère d’émission de radio, il est et a été bien plus... Ceci dit, ce procédé n’est pas neuf dans le Journal, il ne faut pas oublier le grand monologue de Dominique dans le tome 3, où j’estime avoir été très proche de la vérité du jeune homme...
    Pour répondre à votre seconde question, je pense que vous faites référence à une mienne interview que vous avez menée dans le premier Calliope, où je parlais de mes influences par les comics de la Marvel... Oui, on peut dire que « nos » propos sont proches... Mais c’est aussi peut-être là-dessus que nous nous sommes rencontrés ! Nous sommes proches, je pense, sur bien d’autres choses encore. On pourrait dire cela des propos que je fais tenir à Richard aussi bien... Et à Xavier, dans une autre mesure, au début des Riches heures.

    Vincent : On a l’impression qu’avec cette bande d’amis, vous avez accédé à une vie d’étudiant que vous n’étiez pourtant plus ?

    Fabrice Neaud : Oh ! Ce n’est pas très gentil de dire ça ! C’était ce que je craignais un peu au début, d’où ma méfiance à leur égard et que je décris dans les premières pages des Riches heures après le pays Basque... Cette bande d’amis n’était plus des étudiants, même si la plupart avaient quitté l’école peu de temps auparavant. Denis était même au début de sa carrière professionnelle, tous l’étaient, d’ailleurs. Si nous sommes devenus amis, c’est aussi, sur le long terme, parce que nous n’avions plus ces réflexes d’étudiants, justement, ce que vous appeliez, jadis, un « hédonisme impliqué par rien »...
    Vincent : Je vous trouve des côtés Céliniens dans vos digressions, comme ce cours de marche en appartement...
    Fabrice Neaud : Je crois que je ne partage quand même pas les mêmes mythologies que Céline... Non, si je devais me sentir proche de quelqu’un avec ces pages de « cours de maintien », ce serait de l’écrivain Renaud Camus, dont la moitié de l’oeuvre et sur la perte des usages, l’impolitesse, la discourtoisie, la barbarie des rapports humains... Je crois, entre autre, qu’il n’y a pas loin entre ce que je dénonce, avec légèreté, tout de même, si j’ose dire, dans les pages que vous décrivez, et celles du tome précédent.

    Vincent : Passez-vous par une étape de montage des séquences afin de vous assurer d’un équilibre, d’une dynamique de votre propos ?

    Fabrice Neaud : Cette étape est maintenue en continue... Le travail se fait au fur et à mesure. Ici, comme ailleurs, j’improvise tout le temps. Ensuite, je monte les scènes entre elles et chaque nouvelle scène peut remettre en cause l’ordre des scènes déjà exécutées. Nous sommes dans une pratique de maillage, ou de réseau, si vous préférez.

    Vincent : Votre attachement au “terroir basque” est très ambigu puisque vous dites ne pas aimer la notion de territoire... (vous me faites d’ailleurs penser à Brassens quand ils parlent des “gens d’ici”)

    Fabrice Neaud : Je ne l’aime pas trop quand elle est revendiquée par ceux qui y sont attachés par fait de naissance. Je suis pour un territoire d’élection : celui que le coeur choisi. Comme dit Renaud Camus, d’ailleurs, « l’origine est une raison d’aimer », l’étranger aussi, l’ailleurs également. Je ne suis pas Basque, j’aime le pays Basque et je peux revendiquer cet amour d’autant plus fort que je n’y suis pas né. Jaillissent alors des qualités propres à ce pays (ou à tout autre), même si l’amour que je lui porte est moins objectivement lié à son essence propre qu’à l’alchimie entre lui et moi. Mais l’amour, n’est-ce pas quelque chose qui se passe “entre” ?

    Vincent : Autre ambiguïté, votre énervement de voir Le Journal encensé en raison de la valeur de sa sincérité. Je me souviens pourtant de vos propos sur Le Journal d’Anne Frank...

    Fabrice Neaud : J’apprécie votre précision... Je crois dire qu’on ne peut récuser le journal d’Anne Franck pour des raisons littéraires puisque se joue là l’Histoire en marche. La valeur de témoignage du journal d’Anne Franck est un absolu puisque le drame qui s’y joue est celui de la tentative de génocide global des Juifs d’Europe lors de la seconde guerre mondiale. Pinailler sur la valeur littéraire d’un tel témoignage n’a donc pas de sens. Dans mon cas, le témoignage (et sa sincérité) ne peut suffire à sa qualité esthétique, puisqu’il ne s’y joue justement pas tout un pan de l’Histoire... C’est aussi simple et bête que ça ! Néanmoins j’estime que mon vécu illustre bien un malaise social profond et, se faisant, historique. Comme le seul témoignage de ma petite vie et de mes petits malheurs ne peut suffire à universaliser ce malaise, il faut des vertus esthétiques dont peut se passer (et dont se passe) le journal d’Anne Franck... C’est pour cela que je me démène tant à donner au Journal d’autres valeurs que celles de la seule sincérité : des qualités de forme, de structure, la tentative de transcendance du seul témoignage par le filtre d’une pensée qui essaie de s’élever au-delà des seules contingences circonstancielles...

    Vincent : Dans la période couverte par ces Riches Heures est donc paru le 1er tome du Journal. Vous n’en faites pas un événement capital. Pourtant cette parution a dû vous aider à vous réaliser, non ?

    Fabrice Neaud : Je n’en fais pas un événement capital car Les Riches heures s’achèvent cinq mois après la parution du tome 1... C’était beaucoup trop tôt pour en avoir des répercussions, positives ou négatives. Il faudra attendre encore un peu pour voir tout le tableau. Dans le tome 6, je vous le promets !... Puisque le 5 ne sera qu’une immense balade dans les Pyrénées, comme annoncée à la fin du 4.

    Vincent : Formellement, vous semblez encore plus maître de votre sujet, plus libre aussi Vous abandonnez parfois le cadre de la case, vous insérez des dessins cartoons ou juste ébauchés... Ces “libertés” sont au service de la narration ?

    Fabrice Neaud : Je l’espère...

    3 - L’accueil réservé au Journal

    Vincent : Vos albums ont eu un excellent accueil critique, même des prix. Cela vous a surpris, fait plaisir ?

    Fabrice Neaud : Si vous voulez parler de l’Alph’Art coup de cœur 97, il commence à prendre un peu la poussière sur ma cheminée. Excellent accueil critique ? C’est plutôt le désert, non ? Le dossier de presse du tome 3 est bien maigre et j’ai plutôt l’impression que ce qu’on appelle « accueil critique » n’est le fait que d’une hallucination de la maigre marge collective de gens « concernés » par le livre, une sorte d’effet loupe. A l’échelle macro, il n’y a rien. On pouvait rêver. Citez-moi un seul article digne de ce nom - c’est à dire critique, justement - sur le tome 3, par exemple. Il n’y en a pas. Peut-être l’éditorial de Beaux-arts Magazine de février 2000, parce qu’il a été écrit par Fabrice Bousteau, son nouveau rédacteur, sous le coup d’un élan du cœur et que le dossier du numéro précédent parlait des problèmes liés au droit à l’image ; peut-être mon interview dans L’œil électrique, assez réussie, bien qu’elle se soit extrêmement mal passée avec les journalistes. Sinon rien. Quelques lignes pour dire que « Neaud continue son Journal », qu’il s’y « met à nu », « sans pudeur », qu’il y parle de son « moi intime personnel à lui », que des imbécillités, quoi.
    Avec le tome 1, le journalisme et sa vision totalitaire étriquée du monde voyaient un joli produit qui pouvait permettre de faire quelques lignes sur la « tolérance », justement ou sur le « droit à la différence ». Mais du tome 3 et de la pensée théorique qui le sous-tend : que dalle. Normal, d’un coup, je cessais d’être une petite victime consentante, je cessais de servir la soupe au discours dominant qui exige que nous soyons tolérants puisque nous ne sommes plus capables d’être autre chose, je cessais d’être un type « sympa ». Ça me convient. Ce n’est pas très grave, c’est également comme ça pour le reste de la bande dessinée.
    Bien entendu, depuis quelques mois et depuis la sortie du tome 4, les choses ont un peu changé... Un sémiologue, Pierre-Yves Carlot, a achevé son Mémoire traitant de l’ancrage référentiel dans le Journal (il travaillait dessus depuis quelques temps déjà), un universitaire de l’Université de langage et technologie, Murray Pratt, a rédigé deux grands textes concernant la critique de l’hétérocentrisme dans le Journal et ces deux personnes organisent pour moi deux sessions de conférences/débats en université. Le premier m’invite à Lyon fin janvier 2000 pour une semaine assez ardue ou plein d’enthousiastes universitaires vont passer au crible sémiologique mon travail. Je devrais intervenir pour parler du « rapport au temps » en bande dessinée (et dans le Journal, bien entendu) et aussi de musicalité. Le second m’invite à l’université de Leicester pour parler d’autobiographie et d’homophobie... D’un côté une vision purement formaliste, de l’autre, une vision sur l’un des contenus principal du Journal. Je crois que ça devrait être particulièrement stimulant !

    Vincent : Avez-vous rencontré des lecteurs dans des salons, conférences ? Quelle était leur réaction ?

    Fabrice Neaud : Rencontrer me paraît un verbe un peu excessif. Pour quelqu’un qui part de l’hypothèse que la discussion est inutile, la rencontre est impossible. Je ne sais même pas si elle est souhaitable.
    Vous savez, c’est un peu comme les lettres de lecteurs. Vous en recevez de très touchantes, vous vous faites un devoir d’y répondre, flatté, mais la réponse à votre réponse est déjà beaucoup plus nuancée, pleine de bémols… C’est vraiment curieux, ça se reproduit presque systématiquement. Confiant, vous avez laissé la porte entrouverte et, à sa deuxième visite, votre invité se tient déjà beaucoup moins bien.
    J’en ai discuté avec Denis Bajram, et pour lui c’est pareil. Il en souffre beaucoup. Même Valérie Mangin, sa femme, pour la sortie de son album le Fléau des Dieux, a rencontré les mêmes problèmes. Quel que soit le livre, le lecteur se sent toujours obligé de nous faire son petit rapport, de nous dire comment il a aimé ou pas aimé tel ou tel passage, comment il lui a tourné autour avant de le lire, comment il s’est retrouvé à le faire parce que ce jour-là il s’ennuyait, de nous raconter sa petite vie… Ce que le lecteur ne sait pas, c’est qu’on s’en fiche de savoir ce qu’il pense et comment il le pense. Un auteur, lui, il se plie en quatre pour formuler ce qu’il pense, il met un an, deux ans, dix ans à pondre son œuf, parce qu’il sait combien la pensée c’est difficile, il sait combien se faire comprendre c’est le travail d’une vie, alors la rencontre avec le lecteur, derrière un stand de dédicace ou, dans le meilleur des cas, à la buvette d’un festival, quelle tristesse ! Quelle pitié ! Si les mêmes schémas se reproduisent un peu partout, sans guère de surprises, si les mêmes structures de la rencontre, justement, se reproduisent de la même manière, je n’en vois pas l’intérêt.
    Je développe de plus en plus une méfiance vis-à-vis non pas du lecteur, mais des modalités de la rencontre avec lui - comme avec le reste de mes contemporains, d’ailleurs - qui se traduit par une terreur à l’idée de lui parler, de lui écrire, finalement, de satisfaire à ce que la machine culturelle, et surtout commerciale, « livre » impose.
    Lecteur de l’écrivain Renaud Camus, je suis d’accord avec lui quand il déclare que les livres ne sont pas faits pour que les gens nous disent ce qu’ils en pensent, mais pour que ceux-ci les lisent. Si opérer dans le champ de l’art se fait en partie sur un constat d’échec quant à la communication traditionnelle - l’œuvre ne communique pas -, c’est justement parce que créer ne supporte aucune négociation et entendre les pointes, les pas de deux et les envois du lecteur, c’est faire encore dans le social. L’art est d’essence monarchique, il règne seul où abdique. Avec lui, on sort du champ hypocrite de la démocratie et de sa prétention à tout vouloir égaliser et surtout à tout vouloir résoudre par le dialogue.
    Une œuvre n’est pas là pour engendrer un débat, elle est là, absolument. Proust est là absolument, Joyce, Mahler, Bach, Richter sont là absolument. Ils dialoguent entre eux. Les œuvres dialoguent entre elles, ça oui, mais pas avec nous. Nous n’avons rien d’intéressant à leur dire, elles n’ont rien à apprendre de nous, nous avons tout à apprendre d’elles. Ce sont les œuvres qui nous jugent, pas le contraire.
    Je reçois quand même de très belles lettres. Il existe des lecteurs précieux, intelligents, pleins de tact. Ils disent qu’ils aiment ce que vous faites et ne se sentent pas obligés, au bout du second paragraphe de leur lettre, de vous dire qu’ils n’ont pas aimé tel ou tel passage, au nom de la sincérité, de la franchise, au nom de la peur qu’ils auraient, les pauvres choux, de vous voir « enfler des chevilles » ou de je-ne-sais-quoi. Mais ils sont rares. Ils existent tout de même. J’entretiens quelques rapports épistolaires ou électroniques avec quelques-uns qui sont d’une grande finesse d’analyse et qui ne se la jouent pas « à l’aise » avec moi ou « pas dupe », parce que la société leur a appris qu’un auteur se devait d’être « comme tout le monde », ou « comme vous et moi », c’est-à-dire essentiellement « comme eux ». En toute honnêteté, j’aime leur répondre, même si je ne peux pas répondre à tous, parce que là aussi, je peux être trop bavard : l’art de la correspondance est un art difficile et à trop se sentir « aimer », on peut vite céder à la tentation d’être cabot, et j’y cède bien souvent. Mais soyons clairs : ce n’est absolument pas pour rencontrer qui que ce soit, sauf miracle, mais pour « créer » encore, prolonger le travail du livre. Je pense que ces lecteurs précieux sont à même de le comprendre…
    Je ne crois qu’il faut souhaiter « rencontrer » les auteurs. Physiquement, je veux dire. La « rencontre », elle se fait avec le livre. Qu’est-ce que le lecteur veut trouver de plus au-delà du livre ? Si on réalise des livres, c’est pour être lu, non ?

    Vincent : Vous n’avez pas le sentiment d’être parfois très exigeant avec le lecteur ?

    Fabrice Neaud : Si. Mais c’est amusant, non ?

    Vincent : Vos bandes dessinées vous permettent-elles de vivre ? Sinon, que faites-vous en plus pour vivre ?

    Fabrice Neaud : J’étais en Contrat Emploi Solidarité puis Consolidé dans une structure associative depuis 1994. J’y travaillais trois jours par semaine. Je gagnais 3 500 F par mois (environ 500 euros...). Mais l’aide de l’État ayant pris fin en octobre 2001, je n’ai pas été embauché et j’ai été mis dehors du jour au lendemain. C’était une fin de contrat, rien que de très normal, n’est-ce pas ? Sauf que j’ai été prévenu la veille, sans aucun préavis. Mon employeur aurait pu avoir l’obligeance de m’annoncer la situation un peu à l’avance, mais comme en CDD, il n’y a pas besoin de se fendre d’un préavis, il n’a pas tenu à se formaliser avec ce genre de détails.
    Je remercie donc ici Bruno Roy, le directeur de l’ADCCA où j’ai travaillé pendant sept ans, petit chefaillon de structure associative en goguette, incapable de gérer les conflits qu’il générait par harcèlements moraux divers (ironie, mise au placard…), surfeur idéal sur les vagues virtuelles de la « flexibilité » de l’emploi, parfait petit adjudant capable seulement de faire briller les outils de production le temps d’un cocktail d’inauguration pour le confort intellectuel de ses chefs et le sien mais incapable de faire émerger les talents des salariés à ses ordres, plutôt capable, même, de les étouffer.

    Vincent : Quand des dessinateurs tels que Rabaté - auteur d’Ibicus - vous citent en exemple, ça vous fait quoi ?

    Fabrice Neaud : Plaisir, bien sûr. Mais cité en exemple de quoi ? Il me revient souvent qu’on parle de mon travail comme d’une limite que celui qui parle n’oserait jamais franchir. J’ai tendance à me méfier. Le Journal est-il donc si terrible que ça ? J’en frissonne d’extase. Certains appellent ça de la paranoïa… J’aime assez. Hélas, je connais mal le travail de Rabaté.

    Vincent : Les propos de Rabaté ou également de Davodeau – auteur de Rural ! - ne sont qu’élogieux, considérant que vous avez ouvert de nouveaux horizons en terme et de fond et de forme.

    Fabrice Neaud : Mon Dieu ! Tant que ça ? Bon, ne boudons pas le plaisir, je suis très content. Je connais un peu Davodeau, il m’a d’ailleurs invité récemment à participer à une exposition qu’il a organisée vers chez lui, dans une galerie de Rablay-sur-Layon. Peut-être même ferai-je bientôt un « reportage » pour sa collection, mais rien n’est sûr, encore. Ça ne tient qu’à moi.. C’est quelqu’un de très humble, de droit et qui a des idées claires et précises sur la bande dessinée, son rôle, sa force. Quant à Rabaté, ne le connaissant pas et très mal son travail, je ne peux donc faire autant d’éloges en retour ; la situation est donc des plus fâcheuses, pour moi.

    Vincent : Pensez-vous qu’une BD comme la votre aurait pu exister il y a quelques années vues les structures éditoriales d’alors, le goût des lecteurs ?

    Fabrice Neaud : Non. Mais toute la mouvance de l’Association n’aurait pas existé non plus.

    Vincent : Vous semblez craindre les interviews. Vous avez eu de mauvaises surprises, de quel genre ?

    Fabrice Neaud : Lorsque vous vous expliquez largement à un journaliste sur ce que vous pensez de la tolérance - comme j’espère l’avoir fait ici - que vous concluez pour l’aider en disant que « dans le cas d’une agression homophobe, la tolérance n’a aucune espèce d’efficacité, puisqu’il faut lui substituer un acte beaucoup plus engagé qui prendrait alors la forme d’un secours concret d’urgence » et que ce même journaliste taille pour traduire cette idée par « moi, je ne veux pas de la tolérance, je veux du secours » ; lorsque face à un autre vous expliquez que l’Alph’Art coup de cœur - comme dit plus haut - n’a eu que peu d’influence sur votre travail, que nul n’étant prophète en son pays, vous pouviez vivre, après avoir publié le Journal, sans trop de problèmes de voisinage, que vous concluez d’un air complice en disant que « les Parisiens n’ont pas pour habitude de visiter la Tour Eiffel » et que ce butor traduit par « je suis comme la Tour Eiffel, on ne me visite pas souvent » ; lorsqu’un rédacteur en chef vous réveille en pleine nuit, deux jours avant la clôture de son magazine pour vous asséner qu’il n’aime pas le travail qu’a fait une de ses journalistes avec vous et qu’il compte bien le refaire derechef et sans concessions, qu’il vous assomme d’un interrogatoire en bonne et due forme sur cette façon que vous avez eue de dire que « le milieu gay étant extrêmement codifié, parfois très rigide, il était difficile de trouver ses marques sans froisser quelques susceptibilités au passage », qu’il utilise vos réponses faites ici à brûle-pourpoint sans vous prévenir davantage et transforme cette dernière subtilité par « je n’aime pas le milieu homo » ; lorsque après ce genre de gag de bon goût, vous exigez que l’interview se fasse par écrit, que l’ami de la presse vous garantit qu’il n’y a aucun problème, que vous ajoutez qu’au moindre doute vous êtes prêt à lui envoyer des corrections dans la nuit et que malgré toutes ces précautions il ne vous envoie ni la relecture ni le torchon final dans lequel il sévit mais qu’au résultat vous vous rendez compte qu’il a tronqué votre texte des cinq/sixièmes (!!!) en prétextant des « impératifs de maquette » - je suis maquettiste, tronquer un texte des 5/6e, on ne me la fait pas -, alors que trois semaines auparavant tout allait bien, qu’il vous achève en vous disant que ses sombres coupes sont justifiées du fait du caractère « inintéressant » des 5/6e en question, vous êtes tout à fait en droit de craindre les interviews, de vous méfier de tous les journalistes, si ce n’est de les haïr. Ce serait à rire, d’ailleurs, si vous étiez le seul à subir leur indigence, mais comme vous êtes logé à la même enseigne que les autres, c’est plutôt à pleurer.

    Vincent : Pour le Tome 4, Ego comme X s’est assuré les services d’une “redoutable” attachée de presse (Sylvie Chabroux). Cela vous a-t-il permis d’avoir des contacts plus riches, plus denses avec les journalistes ? Vous prêtez-vous de bonne grâce à cet exercice ? Un mal nécessaire ?

    Fabrice Neaud : Oh ! Sylvie Chabroux est redoutable en effet ! Mais au sens positif du terme. C’est quelqu’un d’un enthousiasme vis-à-vis de mon travail (pour ce que je constate) incroyable ! Elle s’est montrée très pugnace pour être attachée de presse sur Les Riches heures. Nous n’avons pu que nous incliner devant son énergie qu’elle a dépensé (et dépense à cette heure encore) sans compter pour m’ouvrir les portes du monde journalistique qui me boudait un peu avant elle. Si je me prête de bonne grâce à l’exercice, c’est à elle qu’il faut demander cela... Je crois que oui. Quoi qu’il en soit, je suis traité comme un pacha grâce à elle. C’est un peu déstabilisant, surtout que je ne peux pas me cacher d’être un peu en mal de reconnaissance... C’était sans doute nécessaire, oui. A savoir si c’est un « mal », pour l’heure, je ne vais pas m’en plaindre ! Grâce à Sylvie Chabroux, j’ai eu droit à quelques belles tribunes. J’espère que ça permettra au moins de faire connaître mon travail à des gens susceptibles d’être intéressés et qui ne l’avait pas encore vu. Merci Sylvie !

    4) Les coups de coeur et projets

    Vincent : Quel est le coup de coeur pour une bd récente (ou sinon film, roman, musique) que vous aimeriez partager ?

    Fabrice Neaud : En bande dessinée, pas grand chose. J’en lis assez peu, à part des comics américains. J’ai bien aimé le Jimmy Corrigan de Chris Ware, mais est-ce étonnant ? Ah ! Si. Garduno en temps de paix de Philippe Squarzoni, les derniers comics de Mattt Konture, Headbanger, Cinq heures du Mattt, etc. C’est vraiment très bien. Il me touche, Konture. Sinon, j’admire toujours autant le travail de Menu et je peste de savoir qu’il n’arrive toujours pas à s’y remettre. Bon sang ! J’attends le Livret de Phamille II, qu’il nous en fasse 600 pages et qu’il balance tout. On a encore le temps et la liberté de s’exprimer justement parce que la bande dessinée n’est pas reconnue et que les sales pattes des censeurs ne sont pas encore trop venues farfouiller dedans. Mais ça commence ! A tout « copyrighter » comme on le fait, le rouleau compresseur libéral va finir par nous emporter aussi. Regardez Isabelle Dethan, avec Tante Henriette ! Bing ! Procès ! Quant on lit son livre, franchement, il n’y a pas de quoi aller pleurer un avocat ! Mais sinon, comme personne n’a le courage véritable d’envoyer la sauce en bande dessinée, j’avoue que je me réfugie vers la littérature, le cinéma, la musique. Je suis assez peu cinéphile (il y en a qui le sont bien plus que moi), mais mes derniers chocs émotionnels furent quand même L’humanité de Bruno Dumond, La Ligne rouge de Terence Mallick, Bienvenue à Gattaca. Je dévore actuellement, et depuis quelques années, le Journal (on ne se refait pas) de Renaud Camus, au point que mes amis en ont ras-le-bol de m’entendre le citer dans toutes mes phrases. J’aime beaucoup ce qu’à écrit Houellebecq. Sinon, ce sont des classiques, Proust, Saint-Simon, Saint-Augustin…
    Je peux me définir plus honnêtement comme mélomane. La musique, j’y baigne depuis l’adolescence : Bach, Mahler, Wagner, Monteverdi, Gesualdo, Josquin Després, Pancrace Royer, le Beethoven tardif, Berg… Ces compositeurs me nourrissent davantage que quiconque.

    Vincent : Pourquoi cette préférence pour les comics américains ? Le goût de la SF bien faite ?

    Fabrice Neaud : Il doit y avoir de ça. Mais surtout, ce que j’aime, c’est l’impression de pénétrer dans un véritable univers, le sentiment de la puissance qui se dégage des récits, aussi mal dessinés soient-ils. Il y a une véritable mythologie derrière les histoires de DC ou de la Marvel. On se fiche un peu des auteurs, ça peut paraître paradoxal, mais c’est au bénéfice d’un flux énergétique incomparable. C’est un peu la même chose dans les Mangas japonaises, l’impression de quelque chose, d’une inspiration supérieure. En France, et je dirai plus largement concernant l’école franco-belge, les histoires ne sont que des résumés. Le mot « univers » chez nous se réduit au pavillon de banlieue. Il vaut mieux raconter son quotidien, ou le quotidien, ce que je me propose de faire, car à mon sens, pour s’attaquer à la SF ou à l’Héroïque fantaisie, il faut impérativement envoyer la sauce. Désolé, mais là-dessus, les Américains - et les Japonais - sont plus doués que nous.
    Le seul livre français qui m’ait donné pleine satisfaction quant au souffle et au sentiment de puissance, c’est le Conte démoniaque d’Aristophane à L’Association. Il faut dire que l’auteur connaît très bien le travail de Kirby. Sinon, je ne veux pas faire dans le copinage, mais je trouve que Denis Bajram, avec UW1, a parfaitement compris ce que SF voulait dire. Chez lui, quand il s’agit de faire péter une planète - et je gage que les tomes suivants vont monter en puissance -, on n’a pas l’impression d’entendre un pétard de l’espace qui fait « boum ».

    Vincent : Pour Vampires T2 (éditions Carabas), vous avez dessiné quelques pages en couleurs directes. Est-ce une voie que vous comptez développer ?

    Fabrice Neaud : J’ai le projet de reprendre la série Dusk, de Richard Marazano et de Christian De Metter, ce dernier ayant abandonné le dessin de la série. Je me lance dans une aventure inconnue. Ça me fait franchement peur et je ne sais pas si j’en serais capable. Mais c’est un défi que je me lance, pour me diversifier aussi...

    Vincent : Pourquoi ne jamais avoir fait de bande dessinées autres que Le Journal ? Pas d’autres envies ? Quand on vous entend parler de mangas, de comics, on se dit que vous auriez sans doute des choses à dire en fiction ?

    Fabrice Neaud : Aaaah. Ce n’est pas si simple ! Ce n’est pas l’envie qui me manque, ce sont le nombre de bras, de cerveaux et de vies. J’ai assez de projets pour remplir toute ma vie. J’espère que je ne vais pas avoir « trop » d’idées ou qu’elles se nourriront les unes les autres pour mener à bien les projets que j’ai actuellement en tête !

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