Frédéric Poincelet photographié par Fabrice Poincelet

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  • Sur son parcours

    Entretien par Lionel Tran pour Jade, en 2000


  • paru sur le site http://www.pastis.org/jade/

    Depuis combien de temps dessines-tu ?

    Frédéric Poincelet : Je ne sais pas, j’ai toujours dessiné… Petit j’achetais des Bandes dessinées et après je les recopiais, comme tout le monde. C’était pas grand chose, pas très original, la même chose que tous les gamins, leurs héros de Bande dessinée, des super héros, des Goldorak pour crâner devant les copains. Disons, la caricature du dessinateur.

    C’était un refuge ?

    Je n’avais pas d’autres activités, à part lire des Bandes dessinées et dessiner. C’était la seule chose que j’aimais vraiment faire. Je n’allais pas aller jouer au foot avec les copains, et d’ailleurs dès que j’ai eu des amis, on s’est mis à dessiner ensemble. Je connais Donato Di nuno, depuis presque 20 ans. On s’est rencontré à l’école, on est devenu amis. Je l’ai poussé à dessiner et du coup on s’est mis à dessiner ensemble, à acheter les mêmes bandes dessinées.

    Comment l’envie de ne faire que du dessin a-t-elle émergé ?

    Il n’y avait que ça qui m’intéressait vraiment, même si je n’étais pas un médiocre élève. C’était une évolution lente et presque classique. Tu dessines parce que tu aimes des bandes dessinées et après tu mûris un petit peu, donc tu laisses un peu tomber la Bande dessinée parce qu’il y a des trucs plus classe que ça. Tu t’intéresse à des peintres et puis finalement un moment tu es à l’école, ça te plaît, tu te dis : tiens, finalement je veux vraiment dessiner tout le temps, je veux devenir prof. J’ai eu ma période prof d’arts plastiques. Après je me suis aperçu que ce n’était pas intéressant. Après j’ai eu ma période « je veux devenir illustrateur ». Après je me suis aperçu que ce n’était pas plus intéressant que ça parce que c’était une espèce de répétition d’un style établi, de commande, ça ne m’intéressait pas. Après j’ai trouvé un métier qui me permettait d’être tranquille, et puis voilà, je continue à dessiner. En même temps tout ça n’englobe pas l’évolution de style, c’est juste l’évolution bête et chronologique de comment les choses se font et évoluent sûrement pour beaucoup de monde. Je ne sais même pas si c’est, comme classiquement on dit un peu, un refuge ou quelque chose comme ça. C’est plutôt des choses qui te tombent dessus. Une espèce de destin, tu es fait pour ça et en même temps un truc comme ça te pousse aussi, forcément, à être plus renfermé. Je ne sais pas si c’est parce que j’étais plus renfermé que je dessinais ou si c’est parce que j’avais envie de dessiner que je me renfermais.

    Enfant, tu faisais des bandes dessinées ?

    Non. Je n’ai jamais fait de bandes dessinées. J’ai découvert le dessin par la Bande dessinée. Les dessins dont je me souvienne, ce sont les bandes dessinées qui les ont générées mais en même temps ça n’a jamais été de la Bande dessinée. C’est ce qui est assez amusant en fait. C’est la Bande dessinée qui m’a poussé à dessiner, mais en fait ce qui m’intéressait le plus c’était le dessin, sans m’en rendre compte. Parce qu’après j’achetais des bandes dessinées uniquement pour le dessin, les histoires m’intéressaient assez moyennement, c’était plutôt l’univers graphique qui m’intéressait là dedans. Après je suis passé à des peintres, à des graphistes plus underground. La volonté de découvrir des champs graphiques et visuels neufs, qui m’amèneraient chaque fois à des trucs nouveaux.

    Ton nom a longtemps été associé au graphisme. Pendant les années 1990 tu t’occupais d’une petite structure de publication, Lune Produck, et ensuite il y a eu les éditions Art Contemporain. Comment s’est fait cette évolution ?

    Quand j’ai découvert les graphzines je ne faisais pas des dessins underground, de cette teneur là. A la fin des années 1980, le graphzine c’était pas si trash que ça, c’était un peu la continuité sauvage de la figuration libre, toutes ces portes qui avaient été ouverte. Le graphzine des années 80 et début 90 était plutôt un truc sympa. Sauf certaines personnes, comme Bruno Richard, et d’autres, qui avaient vraiment un univers et qui racontaient quelque chose de plus fort que de simples images curieuses ou colorées. Et derrière il y avait leur vie qui transparaissait, il y avait un univers vraiment curieux, en plus du dessin, qui m’attirait vraiment. C’est Sébastien Morlighem qui m’a fait découvrir ces choses là. Au lycée, il débarquait tout fiérot d’une journée à Paris où il avait acheté les derniers bouquins de Bruno Richard. Il m’a montré ça et moi je ne comprenais pas : qu’est ce que c’est que ce machin là ? Pour moi le top du dessin ce sont les dessinateurs américains de la nouvelle tendance années 90 et là je comprenais difficilement. En même temps ce qui m’attirait chez ces gens là, c’était le fait qu’ils fassent des petits livres, plutôt qu’attendre, comme je pensais le faire, bêtement, de trouver un éditeur. En même temps que trouver un éditeur, il fallait faire de la Bande dessinée et je n’en faisais pas, donc c’était bizarre. Tout d’un coup je découvrais un univers où on pouvait faire des livres que de dessin. Voilà, c’est ça que je voulais faire. Donc j’en ai fait avec Sébastien et après, avec mon frère, on a continué, on a monté notre petite maison d’éditions Lune Produck. Où on faisait nos petits livres néogothiques ruraux, des histoires grotesques, des choses de ce style, des délires post adolescents, scato libidineux.

    Il y a eu plusieurs publications collectives…

    Pas tant que ça. J’essaie de m’en souvenir, je ne me rappelle pas de collectifs que j’aurai édités. Bien après il y a eu une coproduction Lune Produck et Capharnaüm, c’était une autre aventure quand j’ai débarqué à Paris. Lune Produck c’était quand j’étais encore chez mes parents et on faisait ça avec mon petit frère. Par Sébastien Morlighem on avait quelques adresses de Fanzines qui chroniquaient ce genre de choses, où de gens dont on aimait le travail et à qui on envoyait nos petits bouquins et on attendait une réponse. Quand dans La langouste de Dominique Leblanc, grand moment de cette époque là, on a eu un petit truc disant « pas mal » - je ne me rappelle plus la teneur de la chronique, c’était quelque chose... Pour la première fois on existait. Même si c’était un bouquin qui avait été fait à 10 exemplaires, on l’avait envoyé à ce mec là et à deux trois autres pour attendre un hypothétique retour. On allait à Paris pour mettre quelques bouquins aux Yeux Fertiles, à l’époque (ancien nom de la librairie Le Regard Moderne.) On pensait que ça allait intéresser tout le monde. Voilà. Parmi les gens que ça intéressait, justement, il y avait Alexis Lemoine, avec qui après j’ai fait des collectifs avec tous ces dessinateurs. Mais ça c’est plus une histoire d’Alexis Lemoine et de ses envies. Moi j’ai participé parce que je faisais des livres, j’avais les moyens de les faire et de les maquetter avec lui, donc c’est plutôt cette amitié là qui nous a fait faire des livres. C’était plus une envie à lui, qu’à moi. Je n’ai jamais été vraiment attiré par l’envie de faire des collectifs. En plus à l’époque je n’étais pas du tout prêt à parler, à contacter des gens pour leur réclamer des dessins.

    A cette époque là tu es parti à Paris, où tu as pu rencontrer ces personnes. Cela a-t-il été une transition ?

    Oui, j’ai rencontré Paquito Bolino, Y5P5, Bruno Richard, des gens comme ça. Cela m’a donné envie de faire d’autres livres. De rencontrer les gens avec qui j’avais des affinités graphiques, avec qui j’avais envie de monter une collection de livres pour déjà à l’époque monter une direction, je ne sais pas, une voie graphique qui me touchait, qui m’intéressait plus, mais pas faire de collectif de mecs. Pas de faire un 50 pages avec 50 dessins. C’est débile, ça sert à rien, c’est un catalogue à la con. Ce qui est intéressant c’est de voir ce que les gens ont à raconter, ce n’est pas en un dessin qu’on le voit. Même si, quand on aime les dessins de quelqu’un, on est content de le voir dans un bouquin, ça fait plaisir, c’est un peu comme si on avait des nouvelles de la personne. Mais c’est pas plus intéressant que ça, c’est vraiment pour les gens qui sont déjà dans le truc. Il vaut mieux un livre conséquent. A l’époque c’est pour ça que j’ai sorti des bouquins de Paquito de 200 pages, des bouquins de Bruno Richard de 200 pages, de Pigassou de peut-être 200 pages aussi. Là, je trouvais que ça correspondait d’avantage à quelque chose. En plus les bouquins je les faisais aussi pour moi. J’étais fan de ces mecs là, il n’y avait pas de bouquins comme je le voulais d’eux, en plus je les connaissais, donc on en parle et je fais le livre, comme ça j’ai le livre pour moi. En général, même, le premier fini, je suis content, après il y a la corvée de faire la suite pour que ça existe. Pour légitimer la chose, mais en même temps moi j’avais mon exemplaire, c’était pour ma bibliothèque à moi. Si ça me plaisait, ça pouvait plaire à des personnes qui étaient touchées par cette chose là. Et même la dizaine de personnes, d’amis proches qui baignaient dans la même ambiance que moi, étaient contente de les avoir.

    C’était un moyen de commencer à montrer ton travail, aussi ?

    Ouais. En même temps c’est plutôt les débuts de collection, les prototypes que je faisais avec moi. Par exemple la collection Putain de lettres d’amour, qui sont des gros livres reliés en spirale, j’ai fait le premier qui était un petit bouquin que je n’ai pas tiré à beaucoup, puis tout de suite après je me suis attaqué aux autres. Dans le nombre de livres que j’ai édité, j’en ai publié très peu de moi. Même dans la collection Art Contemporain, j’en ai pas sorti de moi. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que du coup je trouvais ça moins magique, puisque c’est moi qui aurais tout fait, j’aurais fait les photocopies, tout l’aspect technique de la chose. Ça perd de sa magie, j’ai plus le plaisir de recevoir le livre, l’avoir dans les mains le porter aux autres auteurs, voir leur satisfaction. Là, il y avait de la magie. Pour moi il n’y avait pas cette magie là. Peut-être que j’étais trop prétentieux, donc que j’avais envie de plus. Que quelqu’un d’autre me le propose. D’avoir le même plaisir que je procurais aux gens à qui je proposais des livres. J’avais envie qu’on me le propose. En même temps ce n’est pas venu tout de suite. Donc j’ai continué à faire des petits bouquins, à participer à quelques collectifs. Après, quand des gens comme Paquito Bolino te proposent de faire un livre, c’est un truc qui compte, c’est important. Ce n’est pas rien.

    Qu’est ce que t’a apporté cette expérience de faire tes bouquins toi-même ?

    De comprendre comment ça marche. Parce qu’il y a des éditeurs qui font tout faire par des imprimeurs, des façonneurs et le bouquin est moche simplement parce qu’ils ne savent pas le faire, ils ne sentent pas le livre, ils ne savent pas ce que c’est d’avoir une masse de papier dans les mains, de la travailler pour obtenir un certain format, de la relier d’une certaine façon, de choisir un papier, d’agencer les pages d’une telle façon, de mettre des blancs là où il faut, de faire des respirations, toutes les choses qui font qu’un livre est un objet. Un livre ce n’est pas une réunion de dessins, c’est pas un tas de feuilles agrafées. Ça doit être autre chose que ça. C’est une œuvre en soi. Toute cette période là, où je m’occupais des livres, où je faisais de la maquette m’a apporté beaucoup. Comme dans ma formation je suis graphiste, c’est bien de pouvoir utiliser ce métier à une fin utile et intéressante. Faire des livres, c’est la véritable utilité que je trouve au graphiste. Et donc tout ça m’a aidé après, quand j’ai eu à maquetter mes propres livres au Dernier Cri ou chez Ego comme X.

    Est-ce que tu as fini par ressentir ce milieu de l’undergraphisme comme un ghetto ?

    Non. Enfin, c’est un ghetto, par exemple avec Paquito, c’est moi qui lui avais proposé d’utiliser le mot « le Ghetto », quand on voulait faire un catalogue regroupant tous les ghettoïsés. C’était amusant de pousser le truc au bout, d’appeler ça le ghetto. Mais c’est certains éditeurs qui ont voulu s’approprier les auteurs underground et les sortir du ghetto qui ont vraiment presque créé ce ghetto. Des gens comme Jean Pierre Faure (* éditeur et propriétaire de la librairie Le regard Moderne), qui ont voulu sortir Pierre La Police, qui ont voulu en faire quelqu’un qui marche, parce qu’il le méritait, et lui dire que ça suffisait, qu’il ne fallait plus traîner dans le ghetto. A une époque j’avais un projet avec Jean Pierre Faure et il me sortait la même chose en parlant du ghetto.
    Enfin... le ghetto existe forcément, parce que c’est un réseau de dessinateurs et d’acheteurs qui sont presque les mêmes : Les dessinateurs achètent les bouquins, donc on ne se mord pas la queue, mais ç’en est pas loin. Parfois ça peut être énervant, mais bon, je ne me pose pas de questions, je m’en fous un peu.

    Le fait que tu sois sur Paris et que tu aies publié tes bouquins dans ce cadre là t’a donné une étiquette d’undergraphiste. Tu l’acceptes ?

    Oui. C’est pas déplaisant. Peu me chaut.

    Que représente pour toi Le Regard Moderne ?

    Le Regard Moderne, c’est là qu’il y a tout. Moi j’y vais quasiment tous les jours. A la limite je suis un peu fier de continuer à m’intéresser vraiment à tout ce qui se fait et je suis assez friand des petits graphzines, des petits bouquins de gens qui ne connaissent même pas forcément le mot graphzine et qui font des livres à 10 exemplaires, qui ont entendu parler du Regard Moderne, qui amènent leur truc. Et là tu es en face d’un bouquin super touchant, super mal foutu et où il se passe vraiment quelque chose en ce qui concerne le dessin, ou autre, ça peut être du texte. Je suis content de continuer à farfouiller là dedans. De ne pas me la jouer parce que je vends 300 exemplaires au lieu de 10.

    Qu’est ce qui te plaît dans ce type de publication ?

    Ce qui me plaît, c’est le côté vain de la chose. Ça sert à rien et c’est bien. Les gens font ça, ça ne va pas forcément beaucoup plus loin –enfin moi je vois ça ainsi. Ils se sont fait vraiment plaisir à faire exister leur truc. Ils avaient des dessins, il fallait en faire quelque chose parce qu’ils avaient un truc à raconter. Je crois qu’il y a des gens qui ont des choses à raconter. Je ne suis pas forcément pour l’imagination mais il y a des gens qui ont des choses à véhiculer. Ils ne le savent pas forcément eux même mais ils le font et après ça devient quelque chose. Voilà comment les choses se font.

    Ton travail a beaucoup évolué ces dernières années, tu as délaissé ces influences de dessinateurs de Bande dessinée américains des années 8O. Comment s’est passée cette transition ?

    Ça s’est passé vraiment en dehors de la Bande dessinée. C’est une période où je ne m’intéressais plus –c’est super prétentieux de dire ça- au milieu de la peinture, de l’art contemporain, voir du dessin contemporain, qu’à la Bande dessinée, qui ne m’apportait plus grand chose. En même temps ce sont les influences de l’époque de Bruno Richard, de Gary Panter, qui m’ont marqué. Tout le monde pique des trucs pour se construire mais au bout d’un moment, si on n’est pas trop con ça devient quelque chose d’autre, parce qu’on n’aura pas forcément les mêmes trucs à raconter que le mec à qui on a piqué un truc graphique. Et donc ce qu’on a derrière nous va transformer ce qu’on a piqué en quelque chose de personnel. Au bout d’un moment le truc piqué se dissout complètement et après on peut peut-être se rappeler avec nostalgie des choses sensibles qui nous avaient marquées là dedans. Ça devient ce que ça doit devenir. Ce sont des recherches purement formelles, de dessin, de travail de réalisme ou de défiguration qui nous pousse et qui font évoluer le dessin jusqu’à sa maturation. Mais bon, en même temps je n’ai pas envie que mon dessin soit figé maintenant. Quand on me dit que c’est un peu tout le temps la même chose, ça, ça fait mal. Parce que moi entre deux dessins je vois vraiment l’évolution qu’il y a, je vois ce que j’apporte en plus et même si ça ne se voit pas entre deux dessins je pense que le livre que j’essaierai de faire un jour, un gros recueil de dessins, montrera de façon chronologique la chose et on verra comment les choses grouillent et évoluent là dedans. En même temps c’est pareil pour tout le monde. Pour des gens ça se voit plus parce qu’ils ont des humeurs où des choses qui les influencent de façon plus remarquable. Moi c’est plus quelque chose que j’ai envie de fouiller et de gratter dans mon dessin, pour arriver à je ne sais pas quoi. Je ne sais pas d’ailleurs… Pour aller plus loin.

    Qu’est ce que tu entends par « contemporain » ?

    C’est maintenant.

    Tu as toujours utilisé la photographie pour dessiner ?

    Avant je ne l’utilisais pas, je dessinais comme ça et je trouve qu’au bout d’un moment on a des systématisations formelles qui se marquent de façon gênante. Dessiner toujours de la même façon des bonhommes, des mains, des nez… et puis l’imagination est limitée. Je ne sais pas. C’est venu comme ça bêtement. Parfois soit dessiner d’après nature, soit tout à coup on bosse d’après une photo et là on découvre… J’ai commencé à dessiner d’après photo pour progresser graphiquement et puis c’est devenu la façon de travailler qui me convient le plus. De toute façon c’est ma façon de travailler.

    Qu’est ce qui te plaît là dedans ?

    Ce qui me plaît c’est que justement on a la photo, on a la réalité et on gratte dedans –c’est pour ça que j’ai envie de parler de gratter dans le dessin, pour essayer d’aller au fond des choses. Je sature de plus en plus dans mes dessins pour montrer tout ce qu’il y a. Il y a des tonnes de choses qui grouillent en nous, qui sont là et moi je trouve qu’il faut tout noter, tout marquer, il faut qu’on voie tout. La photographie laisse justement le temps de le faire. De se plonger dans quelque chose où il faut du temps, où il faut penser, mais en même temps où il faut aussi s’énerver et décortiquer et travailler. Je dessine maintenant sans photo mais je ne savais pas le faire avant très récemment.

    Tu ne dessines pas d’après nature…

    Non, je ne dessine pas d’après nature, je ne fais pas de croquis. Ça ne m’intéresse pas, c’est du temps perdu. Je ne vois pas à quoi ça sert. C’est gâcher du dessin. Quand je dessine, c’est pour faire un dessin bien précis. C’est comme maintenant, parfois on me demande des dédicaces, ça m’énerve, c’est un dessin qui ne sert à rien. C’est une démonstration de dessin et je ne suis pas là pour faire de la démonstration de dessin. Je ne suis pas un virtuose, c’est autre chose.
    Je comprends l’acte sensible de dessiner d’après nature, mais ce n’est pas ce que j’ai à raconter. Même si ça m’est arrivé, je ne suis pas dogmatique à ce point là.

    Tu travailles d’après tes propres photos ?

    Pas uniquement. Au début, justement, dans les petits bouquins que j’avais sortis dans la collection Putains de lettres d’amour - les premiers dessins que j’ai fait d’ailleurs, j’avais les pieds sur la table et j’ai dessiné mes pieds- et après j’avais beaucoup de bouquins de cinéma d’horreur, des choses comme ça et je me suis retapé tout le truc. J’ai fait des tonnes de dessins de ce style. Au bout d’un moment je pourrais m’amuser à redessiner le catalogue de la Redoute, mais ça n’a pas grand intérêt. Au fur et à mesure on a envie de raconter quelque chose de plus personnel. Une fois qu’on a acquis des choses, un langage graphique, une plus grande maîtrise et sûreté de son trait et donc forcément on fait ses propres documents. Il y a des images que j’ai envie de faire. Je sais que c’est telle chose que je veux faire, donc je fais mes photographies mais ça revient au même que de faire poser des gens comme au 19e siècle. Degas, dès qu’il a eu un appareil photo, il ne s’est plus fait chier à faire poser les modèles, il a fait des photos. Donc ça revient au même, c’est un confort. En même temps c’est autre chose aussi, on gratte comme je disais –je suis toujours en train de gratter- on gratte plus de choses sur une photographie que d’après nature, pour moi.

    Quelle relation entretiens-tu avec la photo ?

    J’y vois du matériel. Du matériel de travail. Quand je vois des bouquins de photos contemporaines, il y a des trucs qui me plaisent vraiment, des bouquins que j’ai envie de m’acheter mais je vais me les acheter que s’il y a l’alibi d’un éventuel pillage graphique. S’il y a des éléments que je vais pouvoir utiliser, des décors, des attitudes. Je suis tout le temps en train de photographier mais ce sont des photos comme celles de tout le monde. Ce sont des photos à la con comme ça. En même temps je demande souvent à la personne : tiens, ne bouge pas, où reste bêtement statique comme je l’aime et je fais la photo. Après, quand je dessine, je fouille là dedans pour trouver ce dont j’ai besoin. Soit ce sont des photos faites exprès pour un dessin précis, soit je me mets à travailler et donc je fouille là dedans. Je ne sais pas avant ce que je vais faire. Aucun de mes dessins n’est pré-établi. Même si je fais une photo pour un dessin, je ne sais pas ce que ça va être à la fin. Parce que j’en trouverais peut-être une autre qui sera plus intéressante et puis je vais la mêler. C’est un principe de collage.

    Tu as commencé à publier des petites histoires autobiographiques dans Hôpital Brut et Ego Comme X, où le trait que tu présentes est beaucoup plus spontané.

    C’est vrai. Ça fout tout le beau discours que je viens de dire en l’air. (rire)

    Est-ce que ce trait plus relâché correspondait à un besoin particulier ?

    Ce n’est pas un besoin de dessin du tout. C’est un besoin de raconter. C’est comme ça que je me suis mis à la Bande dessinée. J’ai eu autre chose à raconter. C’est venu ainsi, bêtement, j’étais en voyage et j’ai raconté le voyage en faisant des petits dessins mal foutus. C’est mon style Bd. En fait je ne savais pas que je savais dessiner sans photo. Je ne savais pas que j’avais autant d’imagination. Et puis au bout d’un moment ça se met au point. Il y a des stylisations qui viennent. C’est le métier qui rentre. Donc il va falloir faire attention pour ne pas que ça rentre trop. Mais dans ce genre là, je dessine vraiment mal parce que je n’ai pas vraiment envie de bien dessiner. Ce sont des choses qui se dessinent forcément vite, qui doivent être légères. C’est un dessin qui est plus de l’écriture. Ce dessin là pour moi n’a pas grand intérêt en dehors de l’histoire que j’ai à raconter là dedans.

    Tu fais une séparation nette entre cela et ce que tu appelle ton « dessin d’art » ?

    Il y a des trucs que je réutilise dans mes petits dessins de Bd, qui sont issus de mes dessins d’art. Les petits traits, je mets du volume n’importe où, je hachure. Il paraît que quelquefois les gens ne voient pas la différence. C’est étonnant. Qu’on retrouve une part de mon dessin réaliste dans mon dessin Bd, je ne sais pas trop quoi en penser. Ou plutôt je n’y ai pas réfléchi. Mais bon, c’est avant tout de l’histoire, c’est pour ça que c’est facile de séparer les choses. Je ne raconte pas la même chose dans les dessins que dans les petites bandes dessinées. A côté il y a eu Une relecture, qui est encore un truc à part.

    Entre les deux ? Oui.

    C’est Une relecture qui m’a mis le pied à l’étrier, enfin avoir envie de raconter des histoires en Bande dessinée, mais de façon différente d’Une relecture, puisqu’Une relecture c’est assez « space. »

    La bande dessinée semble t’agacer. Tu as des comptes à régler avec elle ?

    Non. C’est marrant que j’en fasse, alors que finalement quand j’étais gamin, c’est ce que j’aimais lire, maintenant en fait je continue à en acheter et à aimer lire ce truc là. Finalement, ça m’agace aussi, l’investissement que je mets à aimer cette chose là, à continuer à y trouver un intérêt.

    Pourquoi tu t’es mis à en faire dernièrement ?

    J’ai fait des planches de Bande dessinée comme ça… En fait, je ne sais pas. J’avais envie de travailler de façon plus quotidienne les photographies que j’avais. Presque de plaquer les photographies côte à côte plutôt que de construire de grands dessins. J’ai fait peut-être une vingtaine de planches ainsi. C’était muet, c’était simplement des images collées qui étaient composées en planches de Bande dessinée. Et après je les ai retravaillées, j’ai intégré un texte à cette histoire là et je l’ai envoyé en candidature libre et spontanée à Ego comme X, parce que je trouvais que ce sont les seuls qui pouvaient être intéressés par ça. Et puis surtout la revue Ego comme X, c’était vraiment celle qui m’avait le plus excité, plus que Lapin –c’était évident que ça ne les intéresserait pas. Où il y aurait pu avoir Amok, mais je ne savais pas. Instinctivement, je l’ai envoyé à Ego comme X. J’ai eu un retour, on en a parlé, j’ai retravaillé le texte que j’avais fait et ça a été ma première histoire de Bande dessinée publiée dans Ego comme X. Et suite à ça Ego comme X m’ont demandé si je voulais faire un album. Alors, là : miracle. C’était presque un gros rêve de gamin. Franchement : faire un album de Bande dessinée ! Jamais j’aurais pensé en faire. Et puis faire un truc un peu médiatisé. Donc j’ai fait Une relecture, livre super grand public, qui a vraiment remporté un succès fou lors des nombreux festivals de France.

    Peut-être plus que la Bande dessinée, j’ai l’impression que ce sont les cloisonnements qui t’énervent…

    Oui, j’en ai souvent parlé, de l’incompréhension des gens face au dessin. Les gens ne comprennent pas. Il n’y a pas de public et il n’y a pas d’intérêt des gens face au dessin. Le dessin, c’est quoi ? C’est rien du tout. Les milieux artistiques ne s’intéressent même pas au dessin. Le dessin, c’est une étape qui précède la peinture et du coup c’est dénigré, on ne comprend pas forcément les gens qui ont quelque chose à raconter par ce médium là. D’un autre côté, surtout pour beaucoup de dessinateurs les graphismes utilisés, le langage graphique rappelle, forcément un peu la Bande dessinée. Donc du coup, le truc classique, c’est : dénigré par les milieux artistiques, parce que c’est de la Bande dessinée, alors que ça n’a rien à voir avec, même si cela utilise certains codes, et les milieux de la Bande dessinée ne comprennent pas cela, « parce que c’est un truc d’artistes. » Donc, là, cloisonnement.

    Te sens-tu à ta place dans le milieu de la Bande dessinée indépendante ?

    Heu, j’en sais rien. Je m’en fous, je suis bien content, on rigole bien. J’aime beaucoup les gens avec qui j’édite, j’ai presque l’impression d’être important, alors que ce pauvre Loïc Néhou doit vendre une misère d’exemplaires de mes livres, on a aucun retour de la part des gens qu’on aime bien, des gens qui t’ont ouvert les portes. Parce que c’est pas forcément des gens qui vont parler de ton travail, dans ce milieu là les gens aiment parler de leur travail, mais pas critiquer ou échanger des choses, où faire quelque chose de constructif. Mais ceci dit, c’est amusant. Comme ça, une semaine par an on se prend pour une star, on croit qu’on est important, qu’on va révolutionner le monde, qu’on est compris dans ce qu’on fait et que les histoires qu’on raconte c’est pas n’importe quoi. En même temps, de temps en temps il y a quelqu’un qui vient te voir et te dit qu’il a vraiment été touché par une histoire et ça, ça fait vachement plaisir. Parce que toi, en tant que lecteur, quand tu lis des histoires par lesquelles tu es touché, tu as envie de… (silence.) Non, peut-être pas. C’est vrai aussi qu’il y a une histoire de pudeur, t’es gêné d’aller voir la personne, lui dire… En même temps en faisant un petit effort on arrive à le faire de façon pas trop ridicule.

    La rencontre avec les éditions Ego comme X a été importante ?

    Oui, sinon je n’aurais rien fait. Si je n’avais rien fait chez Ego comme X, on ne me demanderait rien ailleurs. Tout ça c’est une histoire de rebonds. J’ai fait des bouquins au Dernier Cri, ça a fait rebondir mon travail, des gens l’ont vu, Amok m’a demandé un bouquin, le bouquin d’Amok, à la limite, plus que le bouquin au Dernier Cri, a permis à des gens de découvrir d’une autre façon ce que je faisait. Ça m’ouvre d’autres portes. Et en même temps le travail que je fais chez Ego comme X, même s’il avait été refusé ailleurs, si ça se trouve maintenant il serait accepté. En fait, je pensais que ça n’allait pas être refusé, mais en même temps si ça avait été refusé, peut-être que je n’aurais pas continué à faire de la Bande dessinée. Même je n’aurais pas commencé, parce que j’ai fait ces planches là qui étaient plus une expérimentation graphique que de la Bande dessinée, une expérimentation graphique que j’ai transformé en Bande dessinée, qui est sortie, je crois, dans Ego Comme X n°5, ça s’appelle « vie quotidienne ». Et de tout ça en a découlé Une relecture et après les Périodiques.

    Est-ce que tu cherches à montrer ton travail dans un cadre du type galerie ?

    Non, je suis feignant. Pas les dessins. Un moment, j’ai eu la velléité de vouloir exposer les peintures que je fais. J’avais vu une où deux galeries qui étaient, je trouvais, susceptibles, par sensibilité, d’exposer ce que je faisais et puis finalement j’étais un peu à côté de la plaque. Le discours qu’ils avaient ne correspondait pas du tout à celui que je pouvais avoir. Et j’ai laissé tomber. En fait j’attends plutôt que ça se passe. J’ai pas envie de chercher, ça m’énerve, c’est humiliant. De toute façon ça devrait être leur travail, c’est à eux de trouver les gens, c’est pas à toi de trouver un lieu où exposer. Mais c’est marrant, parce qu’à notre époque on ne parle plus d’artistes maudits –« Oui, avant ils ne vivaient pas de leur peinture, c’était dur, etc. Maintenant à notre époque, c’est plus comme ça. » Mon cul, oui. A notre époque, les gens qui font vraiment des choses intéressantes ne sont pas dans les galeries. Pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas suivi le cursus. Ils n’ont pas fait les beaux-arts, les beaux-arts qui ouvrent sur les galeries qu’il faut pour que les gens puissent exposer, les autres galeristes viennent voir le travail des étudiants des beaux-arts et après tout le monde est bien placé, bien dispatché dans les galeries qu’il faut. Si tu n’as pas suivi ce cursus, ce n’est pas la peine. Et ça, ce n’est pas de la fanfaronnade de ma part, c’est un fait établi. C’est comme ça. Des peintres connus et des galeristes le disent clairement. Si tu n’as pas suivi ce cursus là, ce n’est pas la peine. Ou alors tu peux vraiment avoir un coup de cul énorme, ça peut toujours exister – il y a des gens qui écrivent bien de la science fiction… Donc j’attends plutôt. Les fois où j’ai exposé mes peintures au Regard Moderne, c’était déplacé. Ce n’était pas l’endroit, ce n’était pas les prix qu’il fallait pour ce lieu là, ce n’était pas ce que les gens cherchent.

    Tu continue à faire de la peinture ?

    Non, je n’ai plus le temps. Je fais de la Bd !

    Est-ce que tu peux me parler de ton attachement au livre ?

    Si je fais des livres, ce n’est pas parce que je ne peux pas exposer mes dessins. Quand je fais des dessins, je pense avant au format sur lequel je vais travailler pour que je puisse le transformer en un livre. Ça va être une série de dessins de tel format, pour que je puisse après en faire telle ou telle chose. Et quand des amis me montrent leurs dessins, dès que ça me plaît vraiment, je pense tout de suite au livre qu’on pourrait faire avec.

    Qu’est ce qui te plaît dans « l’objet livre » ?

    La possession : c’est à moi. Au lieu de voir des dessins chez un copain, je préférerais avoir le livre chez moi pour pouvoir regarder les dessins comme je veux. Et faire le livre, en plus tu peux le faire avec des moyens assez modestes, même en bricolant, tu peux faire des choses très bien, les Editions Art contemporain en sont bien la preuve.

    Nous allons conclure. Il me reste une question humoristique : gagnes-tu ta vie avec ton dessin ?

    (rire étouffé) Oui. Je gagne ma vie avec mes dessins, comme je les vends extrêmement chers, ça me fait une rentrée mensuelle assez convenable. Et je n’ai pas besoin comme ça de bêtement m’aliéner à un travail inintéressant qui ne serait pas digne d’un artiste. Ça va comme réponse d’humour ?
    Bien sûr que non, comment tu veux qu’on gagne notre vie ? De toute façon, comme j’ai un travail, un vrai, c’est bien en fait, c’est bien d’avoir une assise sociale, de ne pas être un petit con prétentieux d’artiste qui fait que ça. C’est bien de se faire chier en fait. De se faire chier au travail, ça te pousse à vraiment avoir envie de travailler pour toi, de ne pas perdre ton temps, de profiter de ce qui te reste pour faire quelque chose. C’est excitant, ça te pousse. Et en même temps, le fait que j’ai un travail, c’est tranquille, je peux faire ce que je veux, je ne suis pas obligé de faire des séries de Schtroumpfs pour gagner de l’argent –séries de Schtroumpfs que je ne saurais pas faire. Il n’a jamais été question de retoucher quoi que ce soit pour que ce soit plus acceptable– chez les indépendants on ne parle pas de ça, quand même on est au dessus de ça. Si on retouche quelque chose, c’est juste pour la qualité du travail. Pour que ça soit en parfaite adéquation avec ce que l’on a à raconter.

    Est-ce que tu envisage de gagner un jour ta vie avec tes images ?

    Je ne sais pas si je l’envisage. Non, j’aimerais bien continuer à travailler, mais de façon très snob, être un peu dégagé du travail quotidien parce que j’aurais quelque chose de sérieux, de construit, d’abouti, derrière. Une œuvre, quoi ! D’être apprécié et reconnu par ses pairs.

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