Jeffrey Brown photographié par Fabrice Poincelet

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  • A propos de la « Trilogie des petites amies »

    Entretien pour le site Xeroxed, en 2005


  • nicolas Verstappen– Dans Clumsy, vous remerciez Chris Ware (1) de vous avoir « lancé ». Comment l’avez-vous rencontré et comment cela s’est-il passé ?

    jeffrey brown – J’ai rencontré Chris lors d’une séance de dédicaces. Nous avons un peu parlé parce que je suivais un cours dans le même département d’Etudes Artistiques pour mon M.F.A. (2) que celui où Chris avait étudié pour le sien. Je lui ai montré quelques-uns de mes croquis et il est venu visiter mon studio. Il m’encouragea à plus exploiter les idées autobiographiques que j’avais déjà explorées, à aller vers un travail plus personnel et il m’a permis de m’éloigner de la peinture pour me rapprocher de la bande dessinée. Ses propres comics m’avaient déjà beaucoup inspiré. Il m’encouragea aussi à faire publier mon travail et quand je rencontrai un refus, il me conseilla de m’autoéditer allant jusqu’à me présenter Paul Hornschemeier (3), lequel est devenu depuis un ami. Paul m’a lui aussi beaucoup appris sur la façon de faire des bandes dessinées et sur le fonctionnement de ce milieu tout en réalisant ses propres albums.

    n. – Diriez-vous que Paul serait une sorte de « coach » pour vous puisqu’il travaille à la production de quelques-uns de vos livres ?

    jeffrey brown – Paul a été une sorte de mentor pour moi. Il m’a indiqué les conventions auxquelles me rendre et il m’a aussi aidé à me lancer dans l’autoédition. En plus de tout cela, il a beaucoup travaillé sur mes albums tout au long de leurs conceptions. Il m’offre un feed-back et de nombreux encouragements. Sans lui, je n’aurais pas pu dépasser le stade des mini-comics photocopiés aussi rapidement.

    n. – Quand est venue l’idée de créer l’association de dessinateurs baptisée The Holy Consumption of Chicago (4) ? Comment cela s’est-il mis en place ?

    jeffrey brown – C’était une idée de Paul. Au départ, il voulait offrir une plus large diffusion aux comics de ses amis et c’était aussi une façon de vendre des mini-comics et autres petites choses au-delà des librairies locales. A part Paul, aucun de nous n’était présent sur internet. Il gère seul la maintenance du site ce qui est assez surprenant quand on sait à quel point il est occupé par son propre travail. Le site est devenu assez populaire et a certainement participé à nous faire mieux connaître. En mai, nos originaux furent exposés dans la vitrine d’un bouquiniste ici à Chicago, et nous avons fait deux séances de dédicaces ensemble. C’est génial de faire partie de cette aventure.

    n. – Pouvez-vous vivre de vos bandes dessinées ?

    jeffrey brown – J’ai besoin d’un autre travail. Je viens juste de passer à mi-temps le mois passé. Mes finances vont être un peu serrées mais j’espère qu’ainsi je pourrai maintenant passer le plus clair de mon temps à dessiner.

    n. – Dans Unlikely, vous expliquez que vous avez grandi en refoulant beaucoup de choses. Pensez-vous que votre « insatiable besoin de tout coucher sur papier » (comme le signale Chris Ware) provient de cet état de refoulement durant votre enfance ?

    jeffrey brown – Je ne pense pas que le refoulement joue un rôle ici car j’ai toujours eu ce besoin de tout coucher sur du papier. Ou peut-être qu’il y en a un… J’ai toujours été assez introverti et il y a beaucoup de choses que je n’exprime qu’au travers de l’art. J’ai la réputation d’être un gars assez calme. J’ai toujours dessiné et je dessinerai toujours quelque chose, que ce soit ou non réprimé en moi.

    n. – Vous avez parlé de vos peintures plus haut. Vos toiles sont-elles proches des thèmes abordés dans vos albums ?

    jeffrey brown – Je n’ai plus peint depuis que j’ai commencé à vraiment travailler en bande dessinée. Mes toiles étaient pour la plupart très différentes des idées sur lesquelles je travaille dans mes albums. J’ai fait un peu d’abstraction générique et beaucoup de peintures de type surréaliste dans la veine de Matta et de Tanguy. J’ai aussi fait de nombreuses peintures dans un style assez étrange, proche du cartoon et qui n’exprimaient pas grand-chose. Dans l’ensemble, j’ai le sentiment que je ne suis jamais parvenu à exprimer quelque chose de valable au travers de mes œuvres peintes même lorsqu’elles rendaient bien. La seule exception était ma dernière série de peintures qui représentait Theresa d’après photos ou d’après nature.

    n. – Vous avez débuté l’écriture de Clumsy durant votre relation avec Theresa, trois mois avant votre rupture. Ce besoin d’écriture était-il lié à une détérioration de votre relation ?

    jeffrey brown – Non, tout allait bien lorsque j’ai commencé à dessiner. Pour autant que je sache en tout cas. La détérioration était de ces choses intangibles ; j’ignore vraiment quand elle a débuté. Mais au moment de démarrer Clumsy, tout se passait à merveille et j’étais vraiment heureux.

    n. – Lorsque vous avez débuté Clumsy, envisagiez-vous que ces planches seraient un jour publiées ?

    jeffrey brown – Elles étaient destinées à Theresa et moi. Je les ai montrées à quelques amis. Même après avoir terminé le récit, je n’ai pas envisagé de le publier. Je considérais que l’album original (Clumsy a été entièrement dessiné dans un carnet cartonné) serait l’unique exemplaire et qu’il serait comme une œuvre d’art mais sous la forme d’un livre plutôt que de celle d’une peinture ou d’une sculpture.

    n. – Clumsy et Unlikely partagent une même séquence. Dans le premier (page 3) et le second (page 204-205), nous retrouvons la description d’une même nuit mais le personnage féminin porte le prénom d’Allisyn dans l’un, de Kristyn dans l’autre. Qu’est-ce qui vous a poussé à modifier son nom ?

    jeffrey brown – Quoi ? C’est bizarre. J’ignore comment cela a pu se produire. Je vais me renseigner auprès de mon éditeur.

    n. – Cette erreur tient du lapsus ?

    jeffrey brown – En fait, il s’agit bien de la même scène. Ma réponse était sarcastique mais les sarcasmes se traduisent difficilement par e-mails. Je sais quel est le problème mais je préfère éviter d’en parler.

    n. – Y a-t-il une raison particulière à l’utilisation du « gaufrier » (six cases identiques par planche) dans Clumsy et Unlikely ? Est-ce pour éviter l’excès mélodramatique et aller au principal ?

    jeffrey brown – Au départ, j’ai essayé de traiter la question autobiographique en quatre cases, ce qui est le format utilisé dans les quotidiens américains, mais très souvent je trouvais qu’il me manquait deux cases pour exprimer ce que je voulais. Le carnet de croquis que je viens de finir de remplir avait pile le format adapté à une page de six cases, aussi je m’y suis habitué. Une des raisons pour laquelle je reste surtout fidèle à ce format relève d’une idée bien précise – la volonté de laisser la participation émotionnelle et intellectuelle des lecteurs déterminer l’importance de certaines parties de l’histoire. Par exemple, utiliser une seule case, c’est utiliser une page entière pour indiquer l’importance de ce qui y est montré. J’aime aussi le rythme des répétitions de cases et la façon dont on peut jouer avec ce rythme sans se perdre dans des trucs trop formels.

    n. – Pendant la conférence à Angoulême (5), Igort (6) parlait d’une nouvelle vague qu’il qualifie d’« anti-spectaculaire ». Pensez-vous que l’on puisse définir clairement l’origine de cette nouvelle manière (plus minimaliste) de raconter le quotidien en Amérique du Nord ?

    jeffrey brown – C’est une question difficile. Je pense que cela concerne la culture en général mais qu’en bande dessinée, être subtil et sobre est déjà plus commun. Que ce soit dans les shows télévisés, dans les affiches publicitaires, dans les films, dans la musique…, partout il semble qu’il y ait une volonté de baisser les choses d’une tonalité. Pour autant que l’on constate aujourd’hui un intérêt pour la vie de tous les jours, celui-ci remonte probablement déjà à vingt ou trente ans. Comme disait Warhol, « tout le monde sera célèbre quinze minutes ». Les émissions de téléréalité sont actuellement très populaires en Amérique. Celles-ci sont généralement des chroniques du quotidien, vécues par des personnes normales. Plutôt que de vivre par procuration une vie extraordinaire, les gens se réconfortent dans le spectacle d’une vie ordinaire comme la leur : ils ne sont pas seuls. En bande dessinée, c’est tout aussi vrai. Les récits de super-héros sont remplacés ou du moins modifiés pour aller vers plus d’humanité.

    n. – J’ai le sentiment que pour beaucoup de dessinateurs nord-américains ce rapport à l’anti-spectaculaire est lié à la redécouverte des classiques de la Bande Dessinée américaine (Peanuts, Gasoline Alley, Little Orphan Annie…). Partagez-vous cet intérêt ?

    jeffrey brown – Un peu, mais probablement pas autant que la plupart des autres dessinateurs. Ma tendance à l’anti-spectaculaire est d’une part une réponse aux écoles d’Art en ce, que j’ai voulu faire un travail qui était moins dépendant des concepts du monde artistique et plus apparenté à l’expérience humaine vraie. D’autre part, c’est aussi en réponse aux médias de divertissements qui paraissent trop irréels voire trompeurs dans leur représentation de la vie.

    n. – Comment avez-vous créé le personnage de Bighead ? Est-ce que ce super-héros sert à contrebalancer vos histoires autobiographiques ?

    jeffrey brown – En réalité, je l’ai créé en 1993, lorsque j’étais en secondaire. Au départ, il n’existait que pour distraire mes amis et moi. J’ai décidé de reprendre de nouvelles aventures de Bighead alors que je travaillais sur Unlikely. C’était sans aucun doute afin d’éviter de m’enfermer dans l’autobiographie. C’est d’ailleurs pour cela également que je continue à écrire, à l’occasion, des histoires débiles ou que je forme des projets comme ma parodie des « Transformers », Incredible Change-bots. Evidemment, il arrive que même dans ces travaux-là, des événements autobiographiques viennent se greffer. Mais c’est beaucoup moins sérieux.

    n. – Le design de vos albums ne ressemble pas à celui des comics en général ni même à celui des bandes dessinées alternatives américaines. C’est un design plus proche des romans. On retrouve aussi cet aspect dans le choix du titre puisque vous indiquez « Clumsy : A Novel » (Clumsy : un roman) et non pas « Clumsy : A Graphic Novel » (Clumsy : un roman graphique). Pour quelle raison avez-vous opté pour cette approche ?

    jeffrey brown – Je ne suis pas sûr de savoir d’où me viennent les idées de design pour mes couvertures. Pour Clumsy, j’ai volontairement tenté d’imiter la maquette des romans américains. Mettre « A Novel » sur la couverture était une plaisanterie. J’ai aussi pensé que cela pourrait faire référence à l’idée de « romance novel » (roman à l’eau de rose) et bien sûr à l’idée de « graphic novel ». Je formulais ainsi mon interrogation quand à savoir ce qui fait un roman graphique – vu que Clumsy n’est ni un simple récit traditionnel ni même une « fiction » comme les romans en général. Ne pas mettre d’image sur la couverture (7) était juste une idée bizarre. Je ne suis pas encore certain de savoir pourquoi je l’ai fait. Dans l’avenir, j’aimerais faire un album qui n’aurait qu’une image en couverture, sans mot inscrit, un peu comme l’édition limitée de AEIOU.

    n. – Dans Be a Man, on peut lire que AEIOU : Any Easy Intimacy ne sera jamais réimprimé. Or il vient de l’être par Top Shelf. Pourquoi avez-vous changé d’avis ?

    jeffrey brown – En tant que collectionneur, j’aime tenir entre les mains des éditions limitées ou épuisées. D’un autre côté, cela m’agace quand il y a quelque chose que je ne peux pas avoir ou que c’est trop cher. Au départ, Any Easy Intimacy devait avoir une édition « intime » et j’avais pensé qu’avec un petit tirage, seuls les gens qui aimaient vraiment mon travail pourraient en avoir un exemplaire. Du coup, j’avais dessiné chaque couverture à la main et tout ça… C’était vraiment un ouvrage très spécial. Mais quand je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de personnes qui appréciaient mon travail mais ne pourraient pas en avoir de copie, j’ai compris qu’il serait mieux que cet ouvrage soit plus largement disponible. Il manquera, dans la nouvelle version, les quelques pages en extra qui ne faisaient pas partie de l’histoire. Il n’y aura pas non plus le bout de lettre ou de note qui était à l’intérieur de la première version. Ainsi l’original conservera son caractère unique.

    n. – Clumsy racontait une relation amoureuse en cours, Unlikely portait sur une précédente relation. Dans Drawn & Quarterly Showcase book two, nous apprenons que vous travaillez sur un roman autobiographique « plus ambitieux détaillant votre adolescence ». Ces retours dans le passé ont-ils pour but de vous révéler certaines choses ?

    jeffrey brown – Une grande partie de mon travail consiste certainement à regarder dans le passé pour mieux comprendre qui je suis grâce aux expériences vécues. Il est intéressant de voir comme j’ai changé et j’aime à penser que j’ai tiré des leçons de mes erreurs passées. Il est parfois utile de disséquer le passé pour pouvoir mettre le doigt sur ce que j’éprouve à l’heure actuelle et pourquoi je le ressens ainsi.

    n. – Quand vous écrivez ces histoires passées, suivez-vous un journal intime ou faites-vous plutôt confiance à vos souvenirs ? Restez-vous proche des faits ou changez-vous certains aspects afin de mieux servir les émotions ?

    jeffrey brown – Je n’ai pas vraiment de journal. Je me base principalement sur ma mémoire. Parfois, il m’arrive de consulter mes carnets de croquis datant de l’époque durant laquelle se déroulaient les événements que je raconte. Cela m’aide car la plupart du temps, je peux me souvenir de ce qui se passait au moment où je dessinais telle ou telle chose. Je reste aussi proche des faits que possible mais je suis conscient que la mémoire modifie les choses et que même si j’ai perçu certains événements avec un certain point de vue, d’autres personnes pourraient s’en souvenir différemment. Il m’est peut-être arrivé, une ou deux fois, de changer l’ordre des événements pour servir l’histoire mais j’essaie vraiment de rendre chaque chose de la façon la plus honnête possible si pas la plus vraie. Quoi qu’il en soit, rien qu’en incluant ou non certains détails, je peux déjà servir le récit de diverses manières. C’est par ce procédé que je parviens à garder l’histoire réelle sans sacrifier son atmosphère.

    notes

    (1) Chris Ware est l’auteur des fameux Jimmy Corrigan (Delcourt) et Quimby the Mouse (L’Association).

    (2) Master in Fine Art : diplôme des Beaux-Arts.

    (3) Paul Hornschemeier est l’auteur de Adieu, Maman et Le Retour de l’Eléphant chez Actes Sud BD.

    (4) Association formée par Paul Hornschemeier, Jeffrey Brown, Anders Nilsen et John Hankiewicz.

    (5) Conférence « Rencontres autour de la nouvelle bande dessinée américaine » animée par Igort, avec Nilsen Anders, Paul Hornschemeier, Jeffrey Brown et Kevin Huizenga. Vendredi 28 janvier 2005.

    (6) Igort est l’auteur de Fats Waller (Casterman) et le responsable éditorial des éditions Coconino Press.

    (7) Cela n’est valable que pour la version américaine. La couverture de la version française d’Ego comme X reprend un dessin.

    entretien réalisé par courrier électronique entre mars 2005 et décembre 2005 - © 2006 jeffrey brown/nicolas verstappen
    traduit de l’anglais par sandra renson et nicolas verstappen

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