Virginie Cady

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  • A propos de L’Illusioniste

    Entretien pour le site Evene.fr, en 2006


  • Commençons par la question obligatoire. L’Illusionniste est-il un récit autobiographique ou est-ce que vous avez juste joué là-dessus pour renforcer le réalisme du roman ?

    C’est autobiographique, mais ce n’est pas du tout géré comme une autobiographie, ce n’était pas le but. Je me suis servie de cette histoire pour faire le premier roman que j’ai terminé et qui a été gardé par un éditeur. Ce que vous dites dans votre critique est très juste : finalement, on se moque que ce soit une autobiographie ou pas. Il se trouve que le matériau, c’était moi, mais ça aurait pu être totalement fictif, ça n’aurait rien changé.

    Par contre, au niveau de l’écriture, vous avez fait un réel effort pour faire croire à l’autobiographie, pour rendre l’histoire très introspective.

    La chose que j’ai travaillée le plus, c’est le style. Durant l’écriture, je suis passée dans un état physique très dur : j’ai notamment eu mes premières crises d’asthme. J’avais commencé à écrire une première mouture, qui n’était pas intéressante. Progressivement, j’ai trouvé la voie : il faut que le lecteur soit dans le même état physique que moi à la lecture. Donc le style très haché, très heurté, est complètement voulu. Je voulais retranscrire la sensation d’étouffement permanente qu’ont ces gens-là. Ce n’est pas vraiment un livre sur l’adultère, mais plutôt un prétexte pour parler de la perte de soi. La perte de soi, presque la perte de la vie. La perte de son identité aussi, puisque la raison pour laquelle j’ai écrit, c’est peut-être pour donner du sens, réussir à me rattraper, moi, à travers cette histoire. Il y avait un désir de plonger le lecteur au centre d’un état physique éprouvant. Je sais, c’est totalement sadique… (Rires)

    Cette écriture minimaliste, est-ce qu’elle vous est naturelle, est-ce que vous écrirez à nouveau de cette manière, ou était-elle spécifique à cette histoire ?

    Ce qui est amusant, c’est que dans ma jeunesse, les profs de français s’acharnaient sur moi à cause de mes phrases trop longues, mes phrases « proustiennes » disaient-ils. Du coup je suis allée lire Proust et ses phrases qui pouvaient s’étirer sur plusieurs dizaines de lignes. Mes maîtres en littérature ont toujours été des gens comme Huysmans, des gens du XIXe qui avaient une écriture que l’on pourrait qualifier de volumineuse. J’avais donc tendance à écrire comme on écrivait il y a cent ans ! Un jour, il a fallu que je trouve ma propre voie. Comme je suis extrêmement bavarde - vous l’aurez remarqué - cela me demande un travail surhumain. Par nature, je peux écrire comme je parle, des lignes et des lignes, et je fais facilement deux pages sur un truc inintéressant. Depuis des années, j’ai travaillé mon écriture, pour qu’elle devienne elliptique, ramassée, condensée et, surtout, épurée.

    L’Illusionniste pose le problème de l’amour et de la liberté. Pensez-vous vraiment que ces deux notions sont inconciliables ?

    Dans cette histoire là oui. C’est une histoire de captation. Ce n’est pas une histoire d’amour atypique, parce que je pense que l’on vit tous ça au moins une fois dans sa vie. Le danger c’est de croire que c’est ça l’amour. Et quand on est plongé dedans, on le croit. On est tellement dans le don à l’autre qu’on en vient à penser que cette espèce d’exacerbation des sentiments est l’amour. Alors que non : dans l’amour la liberté de chacun est possible, le respect et la confiance sont présents, en harmonie. La relation passionnelle, puisque ici on parle plus de passion que d’amour, on ne vit que ça, on ne mange que ça, on ne respire que ça. C’est quelque chose qui prend toute la place. On n’est plus à soi.

    Vous écrivez, lorsque vous parlez de la relation épistolaire du couple du roman, que l’amant doit : « Se hisser à ma hauteur, me mériter. Puiser au plus profond. Ecrire avec son sexe, avec ses tripes. Enfin. Etre vrai dans les mots. Dans toute leur crudité. Plus que de l’amour, il y a entre nous un enjeu littéraire. » Est-ce que c’est la relation à laquelle vous aspirez avec le lecteur, au moins dans cet ouvrage ?

    C’est très juste ! Je n’avais pas réalisé, mais maintenant que vous me le dites, je pense que la réponse est oui. C’est bizarre, parce que quand on écrit, on ne pense pas à tout ça. La différence entre ce que j’écrivais avant et ce que je publie maintenant, c’est la différence qui existe entre un journal intime et un roman publié : on écrit pour quelqu’un. C’est destiné à être lu, on cherche à toucher l’autre. J’ai rédigé des dizaines de journaux intimes : ils n’ont pas le moindre intérêt, hormis peut-être pour mes enfants. Dans l’écriture dite « professionnelle », on écrit pour quelqu’un : c’est de l’art, mais c’est aussi de la communication.

    Il y a une attention à capter.

    Plus que ça, pour moi, l’essentiel n’est pas de capter mais d’être comprise. Ce qui me perturbait le plus dans les six mois qui séparaient la fin de l’écriture de ’L’Illusionniste’ et sa sortie en librairie, c’était cette question. On a le droit de ne pas aimer le livre, de trouver que le sujet est nul ou l’écriture mauvaise. Etre aimé n’est pas l’essentiel, il faut être compris. C’est ce qui régit mon rapport avec les autres : que les gens ne s’arrêtent pas à la surface. Je pense que j’écris pour comprendre le monde qui m’entoure, les gens qui m’entourent. Pour les aimer. Ca fait un peu Miss Monde ces propos… Grâce à ce livre, j’ai fait quelques rencontres formidables. Peut-être que dans le fond, le livre ne sert qu’à ça : faire des rencontres. Et c’est déjà énorme.

    Quand vous dites « écrire avec le tripes », vous pensez qu’il faut mettre beaucoup de soi pour être compris ?

    Il y a toujours de nous dans nos écrits. Dans la bande dessinée, j’ai fait de la science-fiction : même si la projection est différente, elle existe toujours. Dans ’La Tranchée’, qui se déroule pourtant pendant la guerre 1914-18, j’ai mis par exemple beaucoup de moi. Pas parce que je l’ai vécue - je ne suis pas si vieille que ça ! - mais j’ai connu quelqu’un qui l’avait vécue et m’avait raconté des choses touchantes. C’est de soi qu’on accouche quand on écrit. Encore une belle phrase… (Rires)

    Le travail d’écriture du scénariste et celui de l’écrivain sont différents ?

    Ce n’est pas du tout le même boulot. La BD, c’est un travail technique. Une fois que j’ai l’idée, je fais un premier synopsis, je fais une bible sur les personnages, des recherches de documentation, et j’en tire un gros corpus. Après je reviens sur le synopsis, je le développe. Puis je fais le séquencier, puis le découpage, etc. Une des raisons qui fait que je n’ai pas publié de roman plus tôt, c’est que ça me mettait trop en danger. Le scénario c’est un travail en équipe, alors que le roman est un produit fini, on est seul. Si la BD est nulle, on peut s’appuyer sur les autres, on est plusieurs dans l’échec. Si le roman est mauvais c’est de ma faute. Par exemple, je n’ai jamais eu mal à me lever le matin et à écrire un scénario. Pour le roman, je voyais que certains jours, je m’en tenais éloignée volontairement, j’étais dans l’évitement, je n’assumais pas ce que j’étais en train de raconter.

    C’est aussi pour ça que vous n’avez pas choisi le support de la BD : pour rester seule.

    Tout à fait. Je ne pouvais pas confier cette histoire-là à quelqu’un. En plus, mon approche des deux domaines est différente. Pour le roman, je me sers beaucoup de mon passé de musicienne ; pour la BD, j’utilise mon expérience de danseuse ou de comédienne. Je n’écris jamais en musique, par contre, j’ai toujours une musique en tête. Comme si j’avais un métronome qui me guidait, je sens des choses sur un certain rythme. Tant que ça rentre dans la musique, ça fonctionne. Si je ne suis plus dans le tempo, je dois tout recaler. Cette musique n’est pas traduisible en BD. En ce moment, je suis sur le projet d’une BD elle aussi autobiographique mais très onirique, et là au contraire j’avais dans la tête des images, c’était graphique. Le choix se détermine très vite : soit je vois des images, des couleurs, soit je pense à des phrases.

    Maintenant que vous avez publié votre premier roman, vous allez privilégier la voie littéraire au détriment de la bande dessinée ?

    J’aimerais bien continuer à être éclectique. Petite, je voulais être danseuse, journaliste, comédienne, écrivain... et vétérinaire. En vieillissant, les choix se réduisent, tout bêtement parce qu’on n’a plus le temps. J’ai envie de mener de front écriture, bande dessinée, et d’autres choses, comme le cinéma. Ce n’est pas l’imaginaire qui me restreint, c’est le temps. C’est terriblement frustrant.

    Un mot sur Ego comme X, votre maison d’édition, qui sort ses deux premiers romans à l’occasion de cette rentrée 2006 puisqu’elle se cantonnait jusqu’ici à la bande dessinée. Comment s’est passée cette rencontre ?

    C’est une belle histoire. Un de mes meilleurs amis, Fabrice Neaud (’le Journal’), est un de leurs auteurs phares. C’est quelqu’un de bien qui compte beaucoup pour moi, à qui j’ai fait lire la première vingtaine de pages du livre dès qu’elles ont été écrites. Lui ne voulait pas commenter. Il l’a transmis à son ami Loïc Néhou, directeur des éditions Ego comme X. Loïc est quelqu’un de très cultivé dont je respecte énormément le travail. Il a beaucoup aimé mes pages. Frustré de ne pas pouvoir les publier, il en a parlé avec Fabrice, et, en quelques semaines, il a décidé de se mettre à publier des romans - le mien et celui de Lionel. Nos deux textes ont servi de déclic. Des bruits ont couru sur ma possible signature dans une grosse maison. Mais j’ai fait le choix d’un petit éditeur parce que je savais que mon travail serait respecté, que mon roman ne serait pas présenté de manière racoleuse. Ego comme X fait un travail extrêmement intéressant, atypique, exigeant. Je n’ai jamais été déçue par un bouquin de chez eux. C’est un vrai éditeur, et ça c’est inestimable.

    Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Septembre 2006

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