Joe G. Pinelli photographié par Fabrice Poincelet

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  • « Se représenter »

    Entretien paru dans ArtPress en 2005


  • par Christian Marmonnier et Bernard Joubert, parue en 2005, dans ART PRESS spécial n°26 “Bandes d’auteurs”.

    Depuis une vingtaine d’années, de façon trouble et troublante, Pinelli mêle souvenirs et fiction, dans des bandes qui ne circulent parfois qu’à quelque dizaines d’exemplaires, en photocopie. Joe Giusto Pinelli est hors des normes, à l’écart même du mouvement de la BD autobiographique.

    BJ : Tu te représentes dans nombre de tes albums, mais le lecteur ignore si ce sont des faits réels ou de la fiction.

    C’est de l’autobiographie distanciée : en montrer beaucoup pour en cacher un maximum, et ainsi se révéler en masquant.

    CM : Le masque, dis-tu, est important pour raconter des histoires.

    C’est de la pudeur ! D’autant que mes premières publications, aux Pays- Bas, la pentalogie des Marteaux-Piqueurs, étaient dans un rapport direct, voire brutal avec la réalité. Là, il n’y avait pas de masque ! À 18 ans, mon objectif était d’associer Kerouak, Jijé et Van Gogh. Associer peinture, littérature et bande dessinée en un seul objet. Et créer du roman. J’en étais incapable à l’adolescence et je suis donc passé par l’autobiographie pour apprendre à raconter des histoires. Je suis parti de ma chambre, située dans une cour intérieure, pour arriver au monde en passant successivement par le jardin, le commerce de façade, et puis la rue. Des cercles concentriques de plus en plus larges. Et quand on découvre le cercle extérieur, il n’a plus de lien avec les précédents, mais c’est la même pierre qui les a formés.

    CM : Quels autres modèles littéraires avais-tu en tête ?

    J’ai toujours eu du mal avec le Nouveau Roman, mais j’avais ça en tête. C’était la musique de l’époque. Entre 18 et 23 ans, Duras m’a pas mal accroché, et ensuite Djian. Après, il y eut le choc Céline. Un choc très fort. Et après, la découverte de la littérature américaine avec James Lee Burke, James Crumley et Cormack McCarthy.

    CM : Je crois que tu t’intéressais autant, sinon plus, au parcours personnel des écrivains qu’à leurs œuvres.

    J’en avais besoin pour me situer. Depuis l’adolescence, c’est une relation systématique que j’ai avec la création. Comme il n’y a pas de cours sur soi, pour savoir qui on est, je regardais comment les autres avaient fait, comment Debussy travaillait, dans quelles conditions, et pourquoi... Tu écoutes Debussy, c’est formidable, et puis tu lis sa vie et tu t’aperçois qu’il n’avait pas un sou, jusqu’à la fin. Comme Monet. Ça ne les a pas empêché de créer, et c’est rassurant quand tu rames. C’est formateur !

    BI : N’as-tu jamais éprouvé le besoin de tenir un journal intime ?

    Je fais ça aussi depuis que j’ai 16 ans, mais pas de façon obsessionnelle, et ce journal a pris des formes variées, sur des papiers divers. Ces dernières années, j’ai moins écrit. Avant tout des sensations : le lever du jour, la lumière, un rare merle qui chante sur Liège, ou des soucis professionnels. Mais ces derniers jours, justement, j’ai recommencé. J’appelle ça « Ce que j’ai fait la veille », inspiré du journal de Beckmann, et je note précisément ma journée, point par point. Là, c’est vraiment pour seconder ma mémoire qui, avec l’âge, devient floue. Ce n’est pas destiné à un public.

    B J : Utilises-tu toujours la photo comme base à tes dessins ?

    Non. Un matin, au réveil, j’ai découvert mon appareil cassé, et je n’en ai pas racheté. Pendant cinq ans, je n’ai plus fait une seule photo. Mon appareil actuel, c’est le pinceau, le carnet à croquis. Disons que mon travail sur photo s’inscrivait dans une volonté de représenter mon environnement. Je voulais identifier, comprendre ce que j’avais vu... Dans les années 1980, c’était très mal vu d’utiliser la photo. En fait, on ne pouvait même pas le dire !

    CM : Cette représentation du réel t’a-t-elle posé des problèmes ?

    Avec les proches et d’autres, oui, dès le départ. J’ai eu droit à toute une série d’adjectifs, et il fallait un solide moral pour s’accrocher. Ça ne m’a pas empêché d’aller jusqu’au bout du cycle de la Dinde sauvage. Puis j’ai naturellement posé la plume... Autobiographie et autofiction sont des exercices éprouvants. Accaparants.

    CM : Que te reprochait-on précisément ?

    Eh bien, le « je » qui, dans le texte et dans l’image, était une inconvenance, une indécence. C’était nombriliste, vulgaire, il n’y avait ni histoire, ni scénario... Bon, je ne vais pas te faire la liste de toutes les méchancetés. Il a fallu résister !

    B J : As-tu l’intention de recommencer ?

    Oui, oui. L’envie est là, j’ai des sensations, des pistes, mais le livre n’est pas encore présent, il n’a pas encore mûri. J’ai enfin trouvé le bon support éditorial. Avec Ego comme X, je suis dans la bonne écurie, ils réimpriment mes deux trilogies et cela me repositionne. Je suis vraiment soutenu. Ce qui ne m’était jamais arrivé, au fond, même si j’ai eu une totale liberté avec les autres éditeurs. Chez Ego, j’ai un rapport avec la diffusion, la presse, les libraires. Je reçois des commentaires sur mon travail et il y a une vraie volonté de maîtriser la « chaîne du livre ». Ils sont indépendants et professionnels.

    B J : Si tu recommences à te représenter, reviendras-tu aussi aux représentations sexuelles crues de tes débuts, qui avaient fini par disparaître ?

    Probablement, mais je ne sais pas encore comment. Cette disparition a été liée à ma vie de couple, je suppose, mais je ne me suis jamais bien expliqué la chose. Cela dit, j’ai régulièrement produit des fictions pornographiques qui n’ont jamais été publiées, elles étaient systématiquement refusées.

    B J : Feuilletant tes livres, des gens les reposaient dès qu’ils tombaient sur une page de sexe. Ça a joué ?

    Ça, non, Ce qui m’aurait poussé à arrêter, ce sont les quelques amateurs spécialisés qui achetaient les bouquins uniquement pour tomber sur du cul.

    CM : Est-ce que tu t’interdis des choses ?

    Je m’en interdis, et tellement que je ne veux même pas le savoir ! Je veux me donner l’impression d’être tout à fait libre, et je ne peux pas t’en parler parce qu’il y a un non-dit. De moi face à moi. Mais pour la pornographie, c’est comme un match de boxe. C’est facile à représenter, ça ne me pose pas de problème, c’est de la mise en scène.

    BJ et CM : Tu es plus sympa dans la vie que dans tes BD. C’est la manière dont tu te perçois ?

    Oh, c’est de la distanciation pudique, sans doute. Et puis c’est un travail qui n’est pas fini. Dans la suite, qui devrait paraître en couleur chez Ego comme X, je céderai probablement la place aux enfants... S’effacer pour se révéler.

    CM : Dans tes multiples techniques graphiques, tes divers modes de narration, on sent que tu es en perpétuelle recherche.

    J’ai découvert les choses sur le tard, en les pratiquant. Le décodage de soi et des outils est compliqué. Je suis pour le moment satisfait de Caz roman, mon avant-dernier livre, mais ce n’est pas une fin en soi. Tous mes travaux sont des avancées sans ordre de valeur, des avancées personnelles, et des reculs. C’est sur une vie qu’on fait le tri.

    CM : Le surgissement de la couleur est tout récent chez toi. Tu avais épuisé les possibilités du noir et blanc ?

    Non, ce n’est pas venu du jour au lendemain. J’ai dû commencer à peu près en même temps que la première trilogie, vers 1990. C’était des illustrations, pas des bandes dessinées. Une magnifique journée, mon dernier livre, est composé d’illustrations avec un texte en dessous. C’est frustrant, je ne suis pas arrivé à cette alchimie Kerouak-Jijé-Van Gogh. Mais c’est encourageant en même temps, je suis sur le début d’une nouvelle piste.

    B J : Mon avis de critique, c’est que tes meilleurs livres sont encore à venir. C’était pareil pour Baudoin. Pendant des années, il a expérimenté et a trouvé des réponses partielles, jusqu’à ce que tout se mette en place, avec l’album Couma Acò (1991). Ta bande parfaite va résulter de toutes ces recherches.

    C’est une perspective séduisante, mais je doute de l’idée de « chef-d’œuvre ». L’ensemble d’une œuvre s’éclaire aussi de ses faiblesses. Ainsi, l’intégrale Van Gogh chez Taschen est terriblement parlante. Nous en avons fait un monstre...

    CM : Te considères-tu comme un instinctif ?

    Je suis un instinctif qui réfléchit.

    B J : Il y a des années, je m’étonnais que tu aies tant de BD inédites, ou que tu photocopiais à vingt exemplaires, et tu m’avais répondu qu’avoir vingt lecteurs te suffisait.

    Ou un seul !

    B J : J’aime beaucoup cette idée de créer des BD avant tout pour soi, comme on peut peindre un tableau sans songer à être exposé.

    Si mon dernier bouquin, refusé six fois avant d’être accepté par les Requins Marteaux, m’avait été une nouvelle fois refusé, j’en aurais fait vingt exemplaires, histoire d’être lu, de partager une réflexion. L’expérience terminée, je serais passé à autre chose, au bouquin suivant. Au tableau suivant.

    CM : En travaillant ainsi, tu dois te sentir isolé ?

    Je me sens souvent isolé parce que je ne correspond pas, grosso modo, aux normes du métier. Et aussi parce que les auteurs avec qui je partage ces caractéristiques parlent peu entre eux. On est donc doublement isolés. J’ai souvent l’impression d’être un canard avec des poules, ou une poule avec des canards. Mais on est tous à plumes. Sauf dans l’autobiographie, où on est tous à poil !

    Christian Marmonnier a participé aux Artistes de bande dessinée [L’An 2, 2003], Dictionnaire Goscinny [Lattès, 2003], et Dictionnaire Larousse de la BD [2004]. Coauteur, avec Gilles Poussin, d’une monographie de la revue Métal Hurlant [Denoël, 2005] et, avec Aymar du Chatenet, de Goscinny, dessinateur [La Martinière, 2005].

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  • NO MAS PULPO
  • LA VOIX INTÉRIEURE


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