Grégory Jarry photographié par Fabrice Poincelet
Jean Teulé photographié par Fabrice Poincelet

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  • A propos de Gens de France et d’ailleurs

    Entretien paru dans le catalogue Ego comme x, en 2005


  • GJ : Une chose me frappe dans Gens de France et Gens d’ailleurs, c’est la spontanéité des gens que tu as rencontrés. Comment se livrent-ils autant alors que tu ne les connais pas ?

    JT : Je crois que c’est une histoire de contact, avoir de bons contacts ou pas. C’est comme dans la vie il y a des gens avec qui tu as un contact facile. Moi, quand je faisais des reportages, j’avais une mécanique : j’arrivais toujours la veille pour voir les gens le soir, pour boire un coup, papoter un peu avec eux, les mettre en confiance. Puis, je revenais le lendemain et je m’arranger pour avoir l’air le moins professionnel possible. J’avais un petit appareil photo qui faisait pas peur aux gens. Même, parfois je prenais des photos avec un appareil en carton, ça n’avait aucune importance puisque j’allais les retravailler. Pour la télé, je faisais pareil, j’avais une toute petite caméra amateur. Je devais bien m’y prendre, bien les aborder, ils étaient en confiance.

    GJ : Pour moi, c’est la photo qui donne cette spontanéité… Quelqu’un aurait dessiné ces gens, ça n’aurait rien donné. Il y a aussi toute la spontanéité des dialogues. Tu les enregistrais ?

    JT : Oui, j’avais un dictaphone. On papotait et ils l’oubliaient. Et puis, je faisais ça un peu de façon joueuse. Ils se sentaient à l’aise.

    GJ : Dans tes photos, il y a un côté album de famille… très accessible…

    JT : Je ne faisais pas des reportages, finalement j’allais voir des gens comme on aurait été voir des cousins, on faisait des photos, je les écoutais, je leur faisais dire des conneries…c’était tout simple…
    Au début, pour Gens de France, je me renseignais, il y avait des journalistes de province qui me disaient : « là, il y a un mec qui est bizarre, il est pour vous ».
    J’allais dans les villes sans rien savoir, je devais y passer trois jours et ramener un reportage et je les rencontrais les gens et je tombais sur un allumé ce qui fait que Choron, ça le faisait marrer, il disait « quand Teulé arrive dans une ville, les fous sortent ». Le mec avec la soucoupe volante, je l’ai rencontré comme ça pratiquement par hasard. C’est une histoire de contact.

    GJ : Y a un truc qui me frappe, tu dis : « c’est des reportages, je me balade, je rencontre des gens, je fais leur portrait », mais Gens de France et gens d’ailleurs c’est pas ça. L’intérêt de ce bouquin ¬—c’est pas une révélation que je vais faire¬— c’est pas du reportage, c’est pas des portraits de gens, c’est d’abord le portrait de Jean Teulé.

    JT : Oui mais bien sûr. C’est un portrait en creux. Absolument. Moi dans tous mes romans, je n’ai jamais écrit à la première personne même si maintenant c’est la mode de l’autofiction, finalement, hypocritement, je faisais exactement la même chose mais je passais par les autres.

    GJ : C’était assez novateur quand tu l’as fait ? Tu avais trouvé un truc qui t’appartenait complètement ?

    JT : Oui, et c’est venu naturellement…

    GJ : Mais en plus c’est venu petit à petit car tu as d’abord fait les bouquins avec Vautrin avant de trouver cette écriture.

    JT : Oui avant d’aller vers cette glissade, d’aller vers les gens un peu curieux. J’aimais bien faire ça. J’ai pris beaucoup de plaisir.

    GJ : Ensuite tu es passé à l’écriture mais tu n’as pas l’impression que quand tu faisais ce boulot tu avais trouvé une autre forme d’écriture ? Qui était entre le mot, l’image et la mise en page ? Mais c’était quand même une écriture.

    JT : Oui c’est vrai que c’est l’ensemble qui faisait une écriture. C’est le mélange des dessins, des photos des gens, des textes, de moi qui me retrouvais en photo avec eux. Tout ça mêlé devenait une écriture comme ces crayons quatre couleurs où toutes les mines seraient sorties ensemble. D’ailleurs, ce que j’aimerais faire si j’y arrivais, ce serait la même chose mais avec des images filmées ; que tout soit mêlé, des mots, des dessins, des choses filmées, des photos que ça devienne comme une mine de crayon, un outil pour raconter des histoires… Mais toi aussi tu fais un peu ça. Il y a un truc que j’ai bien aimé dans L’os du gigot, c’est un moment il y a une rupture, une page de dessins de pieds… ça j’aime bien, d’images de roman photos on passe au dessin et puis on revient à la photo… ça donne une nervosité, ça donne de la vie, ça relance l’attention…

    GJ : Sur ces problématiques d’écriture justement, pour moi ce ne sont pas que des problématiques littéraires, aujourd’hui la bande dessiné « indépendante » se cherche dans l’écriture mais dans l’écriture des images et des mots et de la mise en page… et puis petit à petit on s’écarte de la bande dessinée et on fait des carnets de voyages, des roman photos, … on revient à des trucs que tu as essayés en 1986. Et puis toi tu t’es barré…

    JT : Je dois y revenir inconsciemment parce que dans le dernier bouquin sur Verlaine j’ai mis des dessins qui ne sont pas de moi et je fais la même chose sur Villon avec toujours des images qui ne sont pas de moi mais que je vais commencer à retravailler. Et donc en fait j’ai l’impression que je suis en train de refaire le même chemin mais dans l’autre sens peu à peu. Je commence à glisser des images dans mes romans.

    GJ : D’où tu es parti en fait pour faire ça ? Qui l’avait fait avant toi ?

    JT : Cabu avait fait quelques reportages dans Charlie Hebdo et j’aimais bien ça. Évidement il dessinait tout. Et puis tout ça est venu par hasard, par un canard, Circus, qui pour un mois d’été avait décidé de faire un numéro spécial stars. Tout le monde devait faire une bande dessinée sur une star et puis moi à l’époque je me suis dit que la plus grande star qu’il y avait en France c’était Christine Villemin avec toute cette fameuse histoire. C’est comme ça que j’ai fait ce premier reportage. Je devais le livrer à Circus et je suis passé par Hara Kiri et Gébé à qui je le montre me dit : « je le garde ». Moi : « non, c’est pas possible je dois le livrer dans une heure » alors Gébé : « je te laisse repartir avec que si tu m’en ramènes un toutes les semaines à partir de maintenant ». Et donc c’est donc comme ça que ça c’est fait.

    GJ : Pourquoi tu mettais de la peinture sur tes photos ?

    JT : J’avais envie de pinturlurer les images, de tout mélanger. Il y avait beaucoup de dessinateurs qui voulaient faire du Hergé ou des gros nez. Je ne voyais pas l’intérêt de refaire au plus prêt ce qui avait déjà été fait. Adolescent, je faisais des affiches de concerts avec des copains, avec des photos qu’on contrastait, on en faisait des sérigraphies, inspirées des images mai 68. Du coup quand j’ai commencé à faire de la bande dessinée, une dizaine d’années après je me disais, qu’un autre type d’images était arrivé même à l’insu des dessinateurs sous forme de tracts, d’affiches, de dessins sur les murs. Et les outils de notre époque, la photo, la photocopieuse, étaient comme de nouveaux crayons, de ces nouvelles machines pour faire des images.

    GJ : Le ton de tes histoires un peu noires et la façon dont tu traites les images évoquent tout une époque. J’ai l’impression de relire les années 80 avec les médias, les histoires qu’on entendait, une certaine façon de voir les choses, de causer…

    JT : Moi aussi. J’ai l’impression d’une photographie d’un moment de l’histoire de la France. Je voulais à la fois que ce soit dur mais aussi mettre de l’humour, des choses tendres…
    C’est un portrait de la vie, c’est plutôt pas mal d’être au plus près de la vie.

    GJ : En ce moment nous sommes dans un « âge d’or » de la bande dessinée d’auteur…

    JT : Oui, je trouve que cela redevient vachement intéressant. Je crois bien que la bande dessinée n’a jamais été aussi intéressante, aussi intelligente, aussi personnelle, détachée des fantasmes de « puceaux boutonneux ». J’ai l’impression qu’il y a vraiment des auteurs. Je suis surpris que ça m’arrive —j’en lisais plus du tout— d’en prendre et d’en lire mais vraiment comme on dit lire un livre, pas de se poser la question est-ce que je lis une BD, un roman, … mais un livre…

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