Kazuichi Hanawa

Partager Partager URL doc
  • Introduction à l’édition japonaise de Dans la prison

    Par l’éditeur Tomofusa Kure, en 2000


  • Le 8 décembre 1994, HANAWA Kazuichi est arrêté par la police d’Hokkaido pour infraction à la loi sur les armes blanches. Collectionneur de répliques d’armes à feu, il est fait état qu’il s’est procuré des répliques modifiées et a tiré des coups de feu d’essai dans la montagne.
    Les mangakas de génie ont tous une ou deux « déviances ». En fait, très souvent, la conception de l’œuvre elle-même constitue un exutoire de ces troubles. Le résultat est que la vie quotidienne du mangaka est ainsi équilibrée. Les exemples de ce type, sans être légion, ne manquent pas mais ce n’était pas le cas de HANAWA Kazuichi. Pour lui, au contraire, la conception de l’œuvre a accentué les déviances, qui sont apparues sous la forme d’une véritable monomanie des répliques d’armes à feu.

    L’année suivante, au début du printemps 1995, j’ai comparu avec ABE Yukihiro au tribunal de première instance de Sapporo en tant que témoin des circonstances. ABE a exprimé la position d’un psychiatre selon laquelle l’acte criminel de HANAWA n’était pas à classer dans la catégorie des crimes susceptibles de récidives ; Moi, en tant que critique littéraire, j’ai expliqué combien l’œuvre de HANAWA était réputée, y compris sur la scène internationale. Nous avons tous deux demandé la clémence. Après tout, c’est juste une excentricité d’artiste. C’était la première infraction de HANAWA et il n’y avait, bien entendu, rien derrière cette affaire. Au préalable, j’avais interrogé des amis avocats et tous, optimistes, prévoyaient qu’il recevrait une peine d’emprisonnement avec sursis.
    Pourtant, contre toute attente, le jugement fut sévère : trois ans d’emprisonnement ferme. Il est probable qu’à l’époque la conjoncture n’était pas favorable. Après l’effondrement du bloc soviétique, des soldats russes libérés d’une certaine discipline et en quête d’argent, faisaient fréquemment du trafic d’armes sur les côtes d’Hokkaido.
    A Sapporo, on voyait souvent des affiches rappelant la proscription du port d’arme illégal. On peut facilement penser que ce procès a voulu servir d’exemple.

    La défense, non satisfaite du jugement, voulu porter le procès en appel mais la demande fut rejetée. A l’origine, HANAZAWA Kazuichi lui-même ne souhaitait pas faire appel. Il fut donc mis en prison.

    A plusieurs reprises, lorsqu’il était en prison, je lui ai écrit. Nous n’étions pourtant pas particulièrement proches. Nous nous connaissions, certes, depuis longtemps mais nos rapports étaient ceux d’un mangaka et d’un critique. Pas davantage. Mais si je lui ai envoyé des lettres de temps en temps, c’est parce que je ne voulais pas que HANAWA soit anéanti.
    Les lettres que l’on reçoit en prison ont la particularité de nous redonner courage encore davantage lorsque leur contenu nous est complètement indifférent. C’est quelque chose que j’avais ressenti lorsque j’étais étudiant et que j’avais le rôle de celui qui écrit, de l’intérieur. Je n’ai pas été détenu assez longtemps pour être en position de recevoir des lettres mais j’ai écrit beaucoup de lettres à destination de la prison. Par la suite, lorsqu’ils sortaient, mes amis me disaient immanquablement que mes lettres étaient les plus agréables. Je leur parlais des saisons, des livres que j’avais lus, de mes secrets pour garder la santé… etc. Bref, des sujets légers, que j’avais pris soin de choisir pour le peu d’importance qu’ils avaient. « Dans tout le Japon, c’est la jungle et ça ne s’arrange pas. Alors accroche-toi », voilà bien le genre de choses que je n’ai jamais écrites. Mais au fond, c’était peut-être ça dont il n’avait vraiment rien à faire.

    HANAWA m’envoya une réponse, très poliment. Les livres de la prison qu’il avait lus, les menus de la semaine… Il avait lui aussi écrit des choses sans aucune importance. Et c’est ce qui m’a rassuré. En prison, si l’on intellectualise trop, on risque de trébucher en route et de se sentir inadapté en regagnant la société après. Le mieux est d’adopter une attitude indifférente pendant la période d’emprisonnement.
    En février 1998, le premier numéro de Ax (Kakugetsukan ed.) est sorti. C’est un magazine créé par des éditeurs de feu « Garo » (Seirindô ed.) qui se sont mis à leur compte. Dès le premier numéro, l’histoire de HANAZAWA a été publiée. Les deux premières fois, c’était « la maison de dépôt » (le procès de l’accusé est en cours) ; à partir de la troisième fois, c’était « la prison » (le verdict a été rendu et le coupable est emprisonné).

    C’était d’un intérêt surprenant. Des choses sans aucune importance étaient décrites avec précision. Le petit déjeuner, les livres de la prison, l’envie de fumer… « Tiens ? Mais c’est le même contenu que les lettres qu’il m’a envoyées ! » La seule différence venait du fait que les phrases étaient devenues des dessins. Mais c’était une grosse différence. Dans le cas des lettres, il s’agissait juste d’un rapport de situation. Alors qu’avec les dessins, cela devenait un récit de prison que l’on peut qualifier d’exceptionnel.

    Il existait déjà toutes sortes de récits de prison écrits par toutes sortes de personnes. Il est évident que c’est une expérience peu commune, que de ce fait, ceux qui l’ont vécue veulent la raconter par écrit, et les autres, la lire. Des classiques de Dostoïevski (« Souvenirs de la maison des morts » ) à Wilde (« La ballade de la geôle de Reading ») à des œuvres modernes de divertissement comme celle d’ABE Jôji (« Hori no naka no korinai menmen »). Cependant, le type de récits qui est de loin le plus fréquent (qui est aussi celui qu’on oublie le plus vite) se trouve être celui où l’on critique les restrictions, où l’on dénonce la tyrannie des matons. Inutile de lire un ouvrage tout entier pour en trouver. Les articles des magazines ou les brochures de gauche s’en font régulièrement l’écho. Inutile de dire que c’est inintéressant. Par définition, la prison est un lieu de restriction et il n’y a pas réellement de quoi s’étonner des violences internes. Bien évidemment, il doit y avoir une réflexion pour savoir si c’est juste ou pas, une réflexion sur les possibilités d’amélioration, mais la prison est ainsi et le métier surveillant est ce genre de métier. Le monde aura beau changé, les cellules ne deviendront jamais des annexes des suites de l’hôtel impérial et les gardiens ne se mettront pas à traiter les hôtes comme des gens de la noblesse. Malgré tout, si les récits de prison de ce type, bourrés de dénonciations stéréotypées, continuent de sortir, c’est parce qu’il y a l’expression d’une opinion politique et un grief personnel.
    Les épisodes en prison de HANAWA Kazuichi sont originaux parce qu’ils sont loin de tout ça. En entrant en prison, il n’a pas particulièrement fait pénitence. Il a certainement dû regretter mais je n’ai pas vu en lui quelqu’un qui se repentait. Non, il n’avait peut-être même pas de regret. Néanmoins, il semble que sa folie des répliques d’armes lui paraisse aujourd’hui complètement stupide. A l’origine, c’était une simple déviance accentuée par ses processus de création et de ce fait, il a suffit de peu de choses pour l’en guérir. Dans son cas à lui, ce « peu de choses » a été la prison.

    Ce que l’on peut découvrir ici est un document attaché aux détails et une déclaration sentimentale étrange dépourvu de désir de pénitence ou d’expiation.

    Les dessins de HANAZAWA sont au départ très fins et très beaux. C’est dans la lignée des traits de TAKAHATAKE Kashô et ITÔ Hikozô. Et c’est avec cette sensibilité de trait qu’il dépeint l’intérieur de la prison. Il n’avait évidemment pas le droit d’avoir un carnet de croquis et s’en est donc remis à sa mémoire mais c’est d’un réalisme effrayant. La force des traits de HANAWA a été soutenue ainsi par une mémoire visuelle impressionnante.

    Cependant, au milieu de ces dessins réalistes, apparaissent de temps en temps des cases qui créent une sorte de cassure. Des dessins le représentant passablement caricaturé et d’autres décrivant ses sentiments. Il y a l’expression d’une situation burlesque mais aussi celle d’un certain isolement. Ce qui ne veut pas dire que ce sont des sentiments partagés par tous les autres détenus. Il s’agit en fait d’émotion dont il a pris conscience lorsqu’il a porté un regard sur lui-même.

    Beaucoup de détenus pensent à leur famille qu’ils aiment et qui est dehors, et leurs émotions sont ressenties à partir de ce repère. Mais dans le cas de HANAWA, cette famille qui devrait servir de repère de comparaison n’apparaît nulle part. Il le dit lui-même dans un passage du récit : son cadre familial n’était pas vraiment celui dont on peut rêver. Aujourd’hui, il n’a d’ailleurs toujours pas de famille. Malgré cette absence de repère chez lui, on parvient néanmoins à comprendre. La drolatique et l’isolement de HANAWA ont en fait une part universelle et absolue. Un facteur commun à toute son œuvre.

    Jusqu’alors, HANAWA Kazuichi avait exprimé cela dans des histoires imaginaires. Les légendes du Moyen-Âge, l’univers féerique des contes folkloriques se prêtaient idéalement à son expression. Mais, par un caprice du destin, il s’est retrouvé enfermé pendant trois ans dans ce lieu on ne peut plus réel qu’est la prison. Et là encore, le prodige HANAWA est allé chercher en lui bouffonnerie et désolation, et en a fait une œuvre. Et c’est ainsi qu’est né ce récit de prison incomparable.

  • Les livres de

  • DANS LA PRISON



  • Autres propos:
    > A propos de Dans la prison