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  • « Rendez-vous manqués au Love Hotel »

    Texte inédit de Roland Jaccard pour le livre de Frédéric Boilet et Benoît Peeters- 2005


  • Ce texte de Roland Jaccard devait à l’origine servir de préface à Love Hotel, de Frédéric Boilet et Benoît Peeters. Il a finalement été remplacé et reste de ce fait inédit.

    Je me suis rendu trois fois au Japon. La première dans l’intention d’y trouver la mort. Je ne voulais pas vivre au-delà de quarante ans. C’était devenu ce qu’il est convenu d’appeler en psychiatrie « une idée fixe ». Ça l’est demeuré, même si j’ai largement dépassé la quarantaine.

    Le deuxième séjour revêtit un tour beaucoup plus classique : une jeune Japonaise, couvant elle aussi une « idée fixe » : celle de m’épouser, avait décidé de me présenter à mes futurs beaux-parents. Ils étaient charmants et d’une politesse d’autant plus exquise qu’ils étaient plus jeunes que moi. L’expérience ne fut pas concluante ; je découvris une fois de plus que la vie conjugale n’était pas tout à fait appropriée à mon caractère.

    La troisième fois, je saisis l’occasion inespérée d’une drague réussie au cinéma Action Christine pour m’envoler avec une folle ingénue à Tôkyô. Elle était beaucoup plus dérangée que je n’aurais osé l’espérer et nettement moins ingénue que je ne l’avais cru.

    Toutes les conditions étaient requises pour que je m’aventure une fois au moins dans un Love Hotel. Ce ne fut pas le cas. L’idée d’être dans un lieu où je me serais senti tenu de me livrer à certaines acrobaties, ne m’attirait pas trop. Il me fallut attendre la lecture de « Love Hotel » pour en éprouver quelque regret. Frédéric Boilet et Benoît Peeters ayant balayé mes préventions, j’entraînerai une petite amoureuse, à supposer qu’il s’en trouve encore une pour endosser ce rôle, dans un Love Hotel.

    Mais à quoi reconnaît-on qu’on est amoureux ? À ce qu’on commence à agir contre son intérêt – en ce sens, le suicide est la forme la plus achevée de l’amour de soi. Et l’on peut être certain d’être aimé quand une Japonaise vous confie : « Tu vois, si je me tue, je voudrais beaucoup que ce soit avec toi. » François Truffaut ne s’y était pas trompé quand il racontait l’apprentissage sentimental d’Antoine Doinel. Rien de plus naturel que le clin d’œil complice qu’adressent Frédéric Boilet et Benoît Peeters au réalisateur de « L’Amour à vingt ans ».

    Je n’ai de goût pour les voyages que lorsqu’ils sont inspirés par le vice ou, pour parler comme Stendhal, par la quête du « divin imprévu ». Il en est de même pour David, un français quelque peu égaré dans son existence, qui s’envole pour Hokkaïdô dans l’espoir de retrouver Junko, une gamine de dix-sept ans dont il n’est pas certain qu’elle soit prête à mourir avec lui. Il est aussi ardu de gagner le cœur d’une Japonaise qu’il est facile de le briser. David l’apprendra à ses dépens au fur et à mesure qu’il s’imprégnera d’une culture qui lui collera à la peau. Si je le croise au Japon, je lui dirai combien je l’envie d’avoir fait de Tokyô son jardin.

    Roland Jaccard