Frédéric Boilet photographié par Laia Canada (2012)

Partager Partager URL doc
  • A propos de son travail érotique

    Entretien paru dans Bang en 2005


  • Propos recueillis par Vincent Bernière et publiés dans Bang n°2 en 2005

    Initiateur de la « nouvelle manga », Frédéric Boilet perpétue les valeurs de la Nouvelle Vague, mais en bandes dessinées. Exilé au Japon, il publie dans les années 90 deux albums entre fiction et reportage : LOVE HOTEL et Tokyo est mon jardin. Et puis, avec L’ÉPINARD DE YUKIKO, il explorait avec finesse une relation amoureuse entre un jeune Français et une Japonaise un peu farouche. Il a également collaboré à la revue Manga Erotic, dans laquelle il passait des annonces pour ses modèles. Une fois les jeunes filles contactées, il prenait des photos avant de composer de petits récits en couleur, qui ont été repris dans le livre ELLES.

    Dès vos premiers albums vous abordez la sexualité frontalement. Pourquoi ?

    Une chose me frappait dans la bande dessinée franco belge de l’époque : on y parlait très peu d’amour. Et quand on évoquait les femmes, c’était une vision toujours simpliste, très adolescente. Dans leurs albums, Baudoin et Teulé avaient un regard adulte sur les femmes, sur les gens, mais à part eux, pas grand monde. Ce qui était très fort dans le cinéma français, notamment depuis la Nouvelle Vague, n’était pas présent dans la BD. Ce qui m’intéresse, ce sont les rapports entre les hommes et les femmes. La relation sexuelle en est l’un des aspects les plus naturels, je ne vois aucune raison de la séparer de la relation amoureuse. C’est un angle intéressant : il se passe tellement de choses curieuses quand deux êtres partagent leur intimité. Mon album l’Épinard de Yukiko a été traduit en anglais et j’ai été très surpris, agacé, de le voir systématiquement catalogué, dans les pays anglo-saxons, comme BD érotique. Pour moi, c’est une histoire d’amour, rien d’autre. D’ailleurs, La BD dite « érotique » m’ennuie, notamment quand elle ne s’adresse qu’aux hommes.

    Dans l’Épinard de Yukiko, il y a une scène de cunnilingus qui s’étend sur une douzaine de pages, ça ne se voit pas dans la BD classique...

    Au début d’une relation amoureuse, le sexe prend une importance particulière, il est normal qu’il puisse être dessiné sur plusieurs pages. Mais dans celle que vous évoquez, le cunnilingus ne représente que quelques cases. Le couple se brosse aussi les dents, lui se rase, elle fait des étirements... Quant aux cases finales, ce n’est plus un cunnilingus, mais un anulingus ! Ailleurs dans l’album, le couple se promène, ils vont au restaurant, etc. Ce qui change de la BD européenne, c’est une manière de raconter liée aux mangas, l’écoulement du temps est plus lent. Depuis que je vis au Japon, il est certain que cette façon de raconter m’a influencé.

    Depuis Love Hotel ou Tokyo est mon jardin, on sent chez vous une certaine joie dans votre manière de représenter la sexualité. Est-ce une influence de la culture japonaise ?

    Pas particulièrement, je n’ai pas attendu de venir au Japon pour avoir le sexe joyeux ! C’est vrai que quand on regarde les comics américains, le sexe est souvent montré de façon très sombre, tortueuse, sous l’angle du fantasme. Nos amis Japonais placent le tabou ailleurs. Par exemple, beaucoup de mangakas croient encore qu’ils n’ont pas le droit de représenter les poils pubiens. Il n’y pas de loi, c’est seulement une habitude contractée depuis la commission de censure du cinéma japonais créée dans l’après guerre sur le modèle du code Hays américain. Les Japonais baignent depuis dans des images où les sexes sont remplacés par des flous, des mosaïques, ou des petites culottes. Quand j’ai dessiné quelques histoires pour Manga Erotic en 1999, avec des sexes apparents, les gens étaient parfois déstabilisés. En remplaçant l’objet du désir, la mosaïque était devenue l’objet du désir. Même dans les BD porno, vendues sous le manteau, les dessinateurs mettaient des mosaïques pour que cela paraisse plus excitant. Avec l’histoire courte reprise dans Mariko Parade, j’ai voulu faire l’inverse : montrer tout naturellement, en gros plan, une vulve et des poils pubiens. En France, on connaît ça depuis les toiles de Courbet. Je crois que ça ne choque plus personne, mais au Japon, c’est différent. Avec parfois un côté un peu ridicule : on en était arrivé au point où l’on voyait plus de poils dans les photos « artistiques » d’Araki que dans les magazines porno. Les dessinateurs ou les photographes masquaient les poils pubiens, mais laissaient l’anus apparent. Bon, les choses ont enfin un peu évoluées ces dernières années...

    Hormis ces histoires de poil, les Japonais semblent moins coincés que nous. Pourquoi ?

    Il faut comprendre qu’au Japon, le sexe n’est pas un péché : personne n’a jamais enseigné aux Japonais(es) que le sexe était sale, qu’ils devaient se sentir coupable de faire l’amour. Débarrassé de ses interdits, et donc de ses perversions, le sexe est avant tout considéré comme un jeu, dans la vie de tous les jours mais encore plus dans les fictions. Je crois que les Japonais font souvent mieux que nous la part entre réalité et fiction. Ils savent que, comme les rêves, l’imaginaire est un lieu privilégié où tout est possible, où l’on peut tout se permettre... Pourquoi l’acte sexuel devrait-il être forcément pornographique ou déviant ? Un temps, j’ai cherché des modèles pour mes histoires dans Manga Erotic. Je passais une annonce en fin de magazine. Eh bien, je peux vous assurer que les lectrices qui y répondaient étaient tout à fait normales. Je me demande si cela aurait été la même chose si j’avais mis des annonces dans l’Écho des savanes. Peut-être que j’aurais récolté toutes les barges du coin. D’ailleurs, j’ai toujours une annonce sur la partie japonaise de mon site Boilet.net, et je reçois encore des propositions. Seulement, j’ai trop de travail et je n’ai plus le temps de recevoir ces jeunes filles. C’est bien dommage...

  • Les livres de

  • TÔKYÔ EST MON JARDIN
  • coffret LOVE HOTEL / TÔKYÔ EST MON JARDIN
  • ELLES
  • LOVE HOTEL
  • 36 15 ALEXIA
  • EGO COMME X n°8
  • L’ÉPINARD DE YUKIKO



  • Autres propos:
    > La Nouvelle Manga en 2007
    > A propos de la réédition de Love Hotel
    > « Les vieilles lunes se couchent à l’Est »
    > Boilet / Taniguchi
    > A propos de Tôkyô est mon jardin
    > A propos de Tôkyô est mon jardin
    > A propos de Love Hotel
    > A propos de 3615 Alexia