Joe G. Pinelli photographié par Fabrice Poincelet

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  • Sur son parcours

    Entretien par Bernard Joubert, en 1995


  • Entretien avec Bernard Joubert paru dans « Bédé X » n°84 en juin 1995

    Établissons ta fiche signalétique, pour commencer…

    Je suis né en 1960 et je suis Belge.

    Tu utilises ton pseudonyme depuis tes débuts ?

    Depuis la fin de mes études, en 1983. Pinelli, c’est le nom de mon arrière-grand-père du côté maternel de mon père. Je vivais avec une moitié italienne à ce moment-là, ça a un peu influencé le choix. Heureusement que ce n’était pas une Japonaise ! Quant à Joe Giusto, il n’y a pas eu de raison particulière.

    Tu as fait des études de dessin ?

    Quatre ans à l’Académie royale des Beaux-Arts de Liège, dans une section spécialisée BD. J’ai quitté cette école avec l’idée de ne plus y revenir et maintenant j’y suis prof !

    J’imagine que tu as commencé par démarcher des éditeurs.

    Oui. Je suis allé voir tous les gros, Casterman, Albin Michel… Ça n’a jamais marché. Et puis en 1985 j’ai découvert l’existence des fanzines. Il n’y en avait pas dans les librairies de Liège. Je trouvais leur adresse dans les Cahiers de la BD.

    Il y avait déjà autant de sexe dans tes bandes ?

    Au début, il y en avait moins. C’est venu tout doucement après que la moitié italienne m’ait plaqué. Je dirais… à partir de la troisième.

    Dès le départ tu as fait de la BD autobiographique ?

    Oui, toujours, toujours, toujours… J’avais une vie fort pleine avant, jusqu’en 83. Et j’ai de nouveau une vie fort pleine maintenant !

    Tu te basais sur des souvenirs anciens ou tu relatais ce que tu vivais au jour le jour, comme dans un journal intime ?

    Je dessinais presque sur le moment, avec très peu de recul. Par la suite, il y a eu plus de décalage. Pour les trois albums parus chez PLG [NDLR : No mas pulpo, No mas chorizo, Que cigares], c’est plus compliqué que ça. Le sujet, c’est une fille que j’ai connue quand j’avais quinze ans et que j’ai retrouvée à plus ou moins trente ans. C’est toute une histoire sur elle et la relation qu’on a démarrée quinze ans plus tard et qui a duré trois ans. J’ai fait les bouquins pendant ces trois ans. Je la voyais de temps en temps. Quand je ne la voyais plus, je dessinais ce qui s’était passé.

    Il me semblait que le sujet principal de l’histoire était le voyage en Espagne.

    Non, c’est elle. Même si c’est très discret. Et puis elle est repartie et je suis revenu…

    A la base, comme pour tes autres bandes, c’est une histoire que tu as réalisée pour ton propre plaisir, sans te préoccuper de savoir si elle allait être publiée ?

    Oui. C’est le principe, ça. C’est quand même fait pour être vu, mais je me dis que, même si je ne suis pas publié, la photocopie existe et que ça suffit. Vingt, quarante, six cents lecteurs c’est pareil. Avantage ou désavantage de la chose : quand tu n’as que vingt lecteurs, tu les connais.

    Ça ne t’a pas étonné que PLG qui a une image de marque très bon-chic-bon-genre publie une bande aussi hard ?

    Je ne savais pas qu’ils étaient BCBG et je ne savais pas que ce que je faisais était vraiment hard… Alors voilà, ça s’est fait comme ça…

    En plus, c’était le premier album qu’ils éditaient.

    Ça aussi je ne le savais pas, je l’ai appris après.

    Ils ne t’ont rien demandé de changer ?

    Juste un passage dans le troisième volume où il y avait trop de fesse. J’étais d’accord avec eux, c’était une scène que je n’avais pas vécue et qui faisait basculer le bouquin dans trop de porno gratuit.

    Tu as lu Henry Miller ?

    Oui, il y a quelques années. Et puis j’ai décroché. Sexus, Nexus, machinchose… j’ai laissé tombé, ça m’embêtait. J’ai lu Jours tranquilles à Clichy, aussi, parce qu’il était court.

    Et Opus pistorum ?

    Ah oui, avec celui-là je me suis bien amusé !

    Il t’a inspiré ?

    Pas sur le coup. Mais je suppose qu’après, oui, il y a quand même eu une influence.

    Je te trouve proche de Miller non seulement par la démarche autobiographique, mais aussi dans tes dialogues. Le côté exagérément obscène. Le porno qui est un concentré de porno. Ça frise la distanciation, la parodie. [Pinelli a l’air très troublé par cette révélation !]

    Ça doit être de la pudeur alors… Parce que je ne cherche pas à mettre de second degré dans mes dialogues… De la pudeur pour mieux masquer… On cherche à dire, mais en masquant quand même… Je ne m’en étais pas rendu compte…

    Tu connais vraiment des filles qui, au lit, parlent autant et avec une telle vulgarité ?

    Ah oui, il y en a parfois ! [Sur le ton de la confidence :] Et c’est très bien, ça ! Ça rajoute du piment. Mais c’est très rare…

    Alors que dans tes bandes c’est fréquent.

    Ben, c’est un truc que j’aimais bien, alors je l’ai mis en scène. C’est dommage que ça n’arrive pas plus souvent…

    Tu as pu contrôler que les dialogues étaient restés très crus dans l’édition hollandaise ?

    Oui, ils avaient gardé cet aspect. C’est même encore plus grossier dans cette langue.

    Les séquences hard sont très cloisonnées. Elles pourraient être supprimées sans qu’on remarque leur absence dans le reste de l’histoire. Elles n’ont pas été ajoutées après ?

    Non. Ça venait comme ça. Des fois il y avait du cul, des fois pas. Je ne dessine pas forcément les histoires chronologiquement. Je dessine des saynètes que je classe à la fin avec parfois de grands changements d’ordre et des pages de liaison.

    Tu dessines beaucoup d’après photos ?

    Oui. J’aimerais bien dessiner d’après nature, mais ça me pose des problèmes. L’idéal c’est de prendre ses photos soi-même. C’est ce que je fais la plupart du temps.

    Même pour les séquences hard ?

    Je le faisais. Mais j’ai dû arrêter parce que je vis dans une petite ville et que j’ai attrapé une mauvaise réputation. Ce n’était plus possible. Bon, ça s’est calmé maintenant. Et puis là, j’ai une vie rangée, je ne peux plus.

    Fabrice Neaud qui, lui aussi, réalise des bandes autobiographiques, m’a raconté ressentir que ses amis avaient des rapports différents avec lui à partir du moment où ils savaient qu’ils pouvaient se retrouver dans ses BD. Tu as connu un tel phénomène ?

    La grosse blague à Liège c’est “Pinelli est là, ne dites plus rien !” Les copains se censurent ! En plus, j’ai toujours un carnet avec moi et je note. Parce que si on fait de l’autobiographie, sans même parler de cul, il faut attraper les mots, les clichés de phrases, pour que les personnages soient proches.

    Et dans tes relations sentimentales ou sexuelles, on t’a déjà dit “Attention, que ceci reste entre nous ! Tu ne dessineras pas ce qu’on va faire !”

    Chaque fois ! A la fin, je ne disais plus que j’étais Pinelli ni que je faisais de la bande dessinée, c’était devenu infernal… Encore maintenant quand je prends une photo, on me dit “Ah non ! non ! Pas de photo !” Y sont drôles les gens !

    Mais tu as peut-être tendance à exagérer, à les caricaturer. Je ferais un rapprochement avec Louis-Ferdinand Céline qui transformait ses connaissances en des personnages d’infâmes salauds.

    Ça m’est arrivé rarement.

    Tu m’as un jour présenté un de tes amis qui n’avait pas un rôle très brillant dans la trilogie.

    Ah oui, lui, c’est vrai. Je l’avais arrangé ! J’avais résumé plusieurs personnes en lui.

    Beau salopard, ton nouvel album chez PLG, est, pour la première fois, un récit entièrement fictif.

    C’est un truc que j’ai commencé comme ça, pour rigoler, en faisant des petits croquis. Et puis, trois ans après, c’est devenu un livre. Mais ce n’est plus du tout autobiographique. Je vis en couple depuis deux-trois ans, en gros depuis que je suis revenu d’Espagne, et ça a changé beaucoup de choses. Je ne savais plus quoi raconter. Beau salopard s’est imposé. Là, je vais me remettre à l’autobiographie, mais pas de façon trop directe. Ça sera plus composé.

    Beau salopard est très sage.

    Oui, un peu trop. Il y a 120 pages sans beaucoup de fesse. J’aime bien mettre de la fesse, il en faut. Sinon on s’emmerde.

    Ce n’est pas pour être plus commercial ?

    Ah non ! Au contraire ! Il y a des gens qui ouvrent la trilogie et qui ne l’achètent pas parce qu’il y a du cul.

    Tu te reconnais des influences graphiques ?

    On m’a parlé de Munoz et Sampayo, de Tardi… Rien de volontaire de ma part. Je travaille toujours avec des tas de bouquins ouverts devant moi. La constante c’est Hergé, mais ça n’a rien avoir avec de la tintinophilie. Milton Caniff, Hergé, ça nourrit l’œil.

    On a pu voir, à Angoulême, quelques unes de tes peintures exposées, des nus et des images hard. Tu peins souvent ?

    C’est nécessaire pour développer le geste, sortir du petit format. Je peins par période, deux ou trois fois par an. Mais ce n’est pas de la “peinture”, c’est de l’illustration à l’huile pour me reposer des mickey. Je ne suis pas peintre. Je ne comprends rien à la couleur.

    Il y a un port-folio que tu as publié uniquement en Hollande, Wild Kate.

    C’était mes premiers essais au stick à l’huile. Le sujet c’est Catherine. On était restés trois mois ensemble, j’avais fait mon premier voyage à Barcelone avec elle. Elle travaille juste à côté, on a continué de se voir. C’était amusant de réaliser ce port-folio pendant ce temps.

    Et la première version de No Mas Pulpo ? [chez la Byrouth des épices éditeur.]

    Là c’était avec Marilyn qui était journaliste à Liège.

    Mais pourquoi présenter cette bande comme une première mouture de No Mas Pulpo alors que c’est totalement différent ?

    C’est simplement que cette bande avait déjà ce titre avant. C’est un bouquin qui a été fait très vite, en un mois, pour me détendre. J’aimais bien le titre et je trouvais que je l’avais mal exploité. Alors je l’ai repris.

    Que trouve-t-on dans Marlboro light qui demeure inédit ?

    C’est une bande porno de 60 pages que j’ai dessinée parallèlement à No mas chorizo. C’est l’histoire de Martha Pinelli, la sœur de Pinelli. Je l’ai montrée à un éditeur de BD porno, un vieux bonhomme. Il m’a dit “Les femmes sont trop laides, on ne peut pas publier”. Je ne m’étais jamais rendu compte que mes femmes étaient laides !

    Pourquoi les albums parus en Hollande sont-ils inédits en France — et vice-versa ?

    Les éditions Sherpa, en Hollande, ont commencé à s’intéresser à moi au moment de la trilogie, mais ils se sont dit qu’ils allaient d’abord publier ce que j’avais fait avant. Ils ont sorti les deux premiers volumes et la collection s’est arrêtée. PLG a sorti les trois suivants, mais pas les deux premiers qui sont moins mûrs. Le titre général des cinq volumes c’est “la pentologie des marteaux-piqueurs”.

    Ces petits labels indépendants réussissent-ils à te payer ?

    PLG me verse des droits d’auteur. Les Hollandais sont réputés pour ne jamais payer !

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  • Lecture gratuite en ligne:

  • No Mas Pulpo (première version)


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