Fabrice Neaud photographié par Fabrice Poincelet

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  • Postface à la réédition du Journal (3)

    Pour l’édition augmentée du livre, en 2009


  • Pourquoi une augmentation du tome 3 du Journal et pourquoi aujourd’hui ?

    Pour répondre à ces questions, il m’a semblé que dix ans était un chiffre idéal pour ce genre d’entreprise : ce livre commence à avoir suffisamment de bouteille et de rééditions pour qu’une augmentation soit envisageable. Dix ans est un pur hasard et non un calcul : il se trouve que le tome 3 du Journal était en rupture de stock courant 2008. Une réédition s’imposait. N’ayant aucun projet neuf à publier, ayant depuis longtemps nourri le désir de « corriger » certaines scènes du tome 3, nous avons estimé, mon éditeur et moi-même, que le moment était venu. Certaines scènes publiées jusque-là ne m’ont jamais totalement satisfait. Les corriger revient aussi à rompre le tabou propre à la bande dessinée consistant à ne jamais rien retoucher, ce qui n’est pas pour me déplaire. Les augmenter me permettait d’ajouter une scène que j’avais volontairement autocensurée dès le départ.

    Les ajouts, pour ceux qui auront déjà lu ces pages, sont de quatre ordres. Je les appelle : la scène du sergent, la scène de la vidéo, la scène de l’engueulade avec le prof et l’épilogue. Elles ne sont évidemment pas aussi grossièrement intitulées dans le livre, heureusement.

    Je commencerai surtout par la scène de la vidéo car elle est, à mon sens, l’ajout le plus substantiel à l’ouvrage. Dans la première version et les éditions passées, celle-ci se résumait à une seule et unique case (page 214), toujours présente dans l’actuelle version (page 237), une grande image où l’on voyait la figure de Nicolas face à celle du « pédiatre », le visage voilé, lui tendant ce qui était décrit comme une carte de visite. Toute cette scène était réduite à cette case dans laquelle courait un long texte off pour la résumer. J’ai longtemps tourné autour de cette scène, à m’interroger sur son intégration ou non dans le livre. J’en avais même fait une version fictionnelle parue dans feue la revue Bananas, n°4 en 1994, l’année des faits qu’elle relate… Je me doutais déjà que le lecteur « glisserait » sans s’arrêter sur cette scène, même à l’époque, même sans le recul d’aujourd’hui. J’ai toujours su qu’il y avait ici un manque, peut-être invisible pour le lecteur, mais je lui fais confiance pour comprendre toute sa nécessité maintenant qu’elle est là. Je me disais à l’époque qu’elle y était malgré tout, entièrement décrite dans cette unique case, expliquée, présente bien qu’anecdotique. L’avenir éditorial de ce livre me conforta dans l’idée que personne ne l’avait lue, ni même vue, et qu’elle passait totalement inaperçue dans l’ensemble de l’ouvrage. Bien que les réflexions qui découlent directement de cette anecdote soient présentes dans le tome 3 ancienne version, bien qu’une attentive lecture du livre amène à comprendre (je l’espère) les enjeux éthiques qui règnent autour d’elle, il me parut regrettable d’avoir dû faire l’impasse sur la réalité qui leur donnait chair et naissance. De surcroît, il se trouvait que la réalité de cette scène et l’interprétation que j’en fis dès les événements qui la constituaient, me valurent d’être, en quelque sorte, définitivement écarté du groupe de personnes dont j’étais proche à ce moment-là : elle constitue, dans ma vie et dans celle du narrateur, le moment du basculement et de la révélation. Il se trouva qu’elle coïncida précisément avec les agressions que j’ai subies à l’époque et leur donna un éclairage particulièrement éloquent bien que désagréable. La prise de conscience politique du narrateur se cristallise à ce moment précis. La mienne se cristallisa également à ce moment-là. Si je ne l’ai pas intégrée in extenso à l’époque, c’était par crainte et par refoulement. Mais aussi par incapacité à la raconter telle qu’elle est décrite désormais dans cette édition. La réalité m’a convaincu qu’avec ou sans elle, les gens « concernés » ne m’en voudraient pas plus ni moins. Il devenait évident que, n’ayant rien à attendre de ceux que je voulais convaincre, il me fallait tout dire au nom de plus de vérité.

    Il s’agissait de montrer qu’un groupe de personnes, en l’occurrence des étudiants d’art, pouvaient pérorer ad nauseam sur l’image, son statut et les questions éthiques que celle-ci soulève, et tout cela dans un cadre universitaire. Mais que lorsque la réalité de ces questionnements les rattrapait, ils n’étaient plus capables de suspendre leur jugement avec la même acuité et redevenaient de petites singularités politiques assez banales, entendues et bourrées de pas moins de préjugés sur le « droit à l’image » que le premier quidam venu. L’ironie du sort était de montrer combien ces jeunes gens, soudain redevenus aussi prévisibles qu’un individu lambda face à une caméra, ne continuaient pas moins, en schizophrènes deleuziens qu’ils étaient, à exiger d’autrui qu’il se prêtât à la même humiliation qu’ils étaient incapables d’accepter pour eux-mêmes : être filmé et exposé à la vindicte publique via écran interposé.

    Évidemment, je ne peux redonner ici, littérairement, une nouvelle interprétation de cette anecdote qui, par ce qu’elle soulève de questionnements, cesse d’en être une : les pages désormais dessinées suffisent à en faire, si ce n’est la démonstration, au moins le témoignage qu’une personne (le narrateur) osa opposer à l’opinion commune qui prévalut à ce moment-là. Du moins est-ce mon naïf espoir.

    Cette crispation générale autour du « droit à l’image » voit des personnes devenir d’autant plus monstrueuses, lorsqu’il s’agit d’humilier publiquement un homme à l’aide d’une caméra, qu’elles sont hystériques lorsque les projecteurs sont braqués sur elles-mêmes, se dilue et se justifie ici étroitement et étrangement à un sentiment homophobe généralisé. En effet, selon l’idée issue de la démonstration de Badinter que l’homme n’est homme que par une triple négative (ne pas être le fils à maman, ne pas être une fille, ne pas être homosexuel) il n’a de définition positive que dans l’affirmation d’être non seulement Sujet de Droit, mais ne saurait l’être que seul, à l’exclusion de tout autre. Sa manière ici d’être Sujet de Droit l’est à travers la souveraineté de son regard, regard comme organe et manifestation même de son jugement. Répondant ainsi à l’antienne biblique « tu nommeras les choses de la nature », l’homme, Sujet de Droit, nomme, observe, dissèque et devient « maître et possesseur de la nature » en y régnant seul. Nous pourrions résumer cette théorie par l’aphorisme suivant : le cogito est ici un mâle hétérosexuel. Seul le mâle hétérosexuel aurait le droit de regarder et, ainsi, par réduction, de filmer l’Autre, de le montrer comme objet, puis de le juger pour, enfin, le condamner (monstrare, censare, trinicare).

    Je pourrais aller loin dans cette observation en renvoyant tout lecteur potentiel à la réalité actuelle, où les enjeux du regard sur la place publique sont d’une telle importance entre sujets masculins : les hommes regardent (et sifflent) les femmes dans la rue, les femmes se doivent de baisser les yeux. Regarder en face, c’est défier. Regarder en face, c’est provoquer en duel. La rue appartient aux hommes et le regard sur les choses également. Tout mâle hétérosexuel s’arroge le droit de regarder/juger les autres, tout droit de regard et de jugement sur autrui est l’apanage du mâle hétérosexuel. La consubstantialité de l’un à l’autre est organique : c’est sa conception même du Sujet. Un hiatus de l’un à l’autre (être une femme qui regarde/juge, être un homosexuel qui regarde/juge, etc.) devient une hérésie condamnable : nul n’a le droit de prétendre aux droits souverains du club des mecs.

    Ce combat de coqs peut nous paraître archaïque mais, hélas, il faut observer la réalité : le club des mecs n’a pas attendu notre accord de gens « civilisés » pour réinvestir la place publique. Osez soutenir le regard d’un mec dans la rue et vous êtes à peu près assuré de provoquer, si ce n’est une agression, au moins un terrible malaise : l’homme-sujet-de-droit, l’homme-regard-prédateur, l’homme-possesseur-de-la-nature ne supporte pas d’être regardé. Il suffit, pour achever le portrait de cette nouvelle appropriation du réel par ce retour du refoulé masculiniste en marche, d’imaginer le regard croisé de deux mecs. Dans le règne animal, le défi pour la souveraineté de la harde, du clan ou de la meute rend le combat inévitable : il y aura un vaincu et un vainqueur. Les lions se battent, les cerfs se défient de leurs bois, les loups se déchirent, mais aucun des deux belligérants ne songerait à faire de l’autre sa proie : il sait qu’il a affaire à un concurrent, mais aucunement à une proie. Il attaque pour redéfinir qui sera le nouveau mâle alpha mais certainement pas pour faire de l’autre son repas, son terrain ou sa femelle. Il en va de même dans la société des hommes : le combat ne peut se faire qu’entre deux hommes qui se reconnaissent, l’un et l’autre, comme mecs. Ils se battront pour la domination de l’entreprise, l’appropriation d’un bien, la conquête d’une femme, mais jamais ne confondront l’autre avec l’objet convoité. Que l’un d’eux soit autre chose qu’un mec, par exemple un homosexuel supposé, et les termes du combat seront biaisés d’avance : il n’y a pas de combat possible puisque celui-ci ne se fera pas sur le terrain des objets à posséder, des femmes à céder ou des territoires à conquérir, mais un piège auquel l’homme se voit nié dans son statut de mec et relégué à son tour au rang d’objet, de femme-objet ou de territoire. Il cesse d’être le mâle possesseur, il devient la chose possédée. Il disparaît en tant que Sujet du désir au profit de l’objet désiré. Il se voit dépossédé de son privilège épistémologique qui le rendait maître en concurrence avec d’autres maîtres du club des mecs pour n’être plus qu’esclave, babiole de brocanteur, chose à vendre, objet d’échange et de troc, femme à soumettre. Ce changement de paradigmes, opéré par le regard, arme appartenant par décret au club des mecs, dénie au belligérant, ainsi défié, son statut même de mec. Il n’est pas défié par un autre mec, il est nié en tant que mec, « réduit » au rang d’objet. Possédé plutôt que possesseur, esclave plutôt que maître, objet plutôt que sujet, femme-objet plutôt qu’homme-Sujet et (enfin), chose regardée plutôt que Sujet regardant, peut-être est-ce ici que naît l’incompréhension totale qui règne autour de l’homosexualité, peut-être est-ce ici que s’enracine précisément l’homophobie. Un homme qui regarde un autre homme dans l’espace public, sans le défier pour convoiter ce qui lui appartient, mais le regarde comme il regarderait une femme (pour conserver l’ontologie masculiniste), en tant qu’objet de désir - selon la loi tacite du club des mecs - est une chose absolument insupportable pour qui est regardé. Cette loi qui ordonne le monde en proies et prédateurs, en objets et sujets, en possesseur et possédé, en pénétrant et pénétré, ne peut jamais considérer un homosexuel autrement que comme un enculé. Or être regardé par qui ne peut être nié comme mec et c’est se sentir soi-même enculé. La chose est insupportable pour un mec du club des mecs (c’est dire le mépris qu’ils ont de ce qu’ils désirent…), elle est une hérésie, elle est un crime, elle doit être éradiquée comme une lèpre : l’homophobie émerge. Elizabeth Badinter ne dit pas autre chose quand elle divise sa troisième définition par la négative de l’identité masculine en deux propositions : « je ne suis pas un homosexuel » et, surtout, « … et je ne souhaite pas en être désiré ».

    C’est ici tout l’enjeu de la scène de la vidéo, que j’explicite d’une autre manière. C’est aussi l’un des buts du tome 3 du Journal. Si « Dominique » ne supporte pas tant d’être aimé par un autre homme que d’être dessiné et exposé au public par celui-ci, c’est avant tout parce que le regard d’un homosexuel (ou le regard homosexuel) le dépossède de son identité masculine. Du moins est-ce que croit un mec du club des mecs. Cet homosexuel n’est alors pas seulement vu comme prédateur réifiant « Dominique », le reléguant au rang de proie, il est vu comme traître, comme hérétique du club des mecs et, finalement, pour retourner la situation, la rendre à la fois plus supportable tout en tâchant de redonner une légitimité à l’idéologie masculiniste, qui sous-tend cette incapacité à envisager d’autres regards, comme enculé. La chose insupportable se traduit notamment dans une petite scène, ultérieure et déjà publiée dans la première version, où le narrateur observe, page 324 (ici, page 370), un travail exposé de « Dominique » pour un contrôle de fin d’année. S’y trouve décliné un petit personnage qui harangue le lecteur d’une injonction unique et réitérée : « pédé » et/ou « pédé du cul ». Évidemment, même le narrateur n’est pas dupe : ce travail ne s’adresse pas à lui. Mais c’est ce qui est pire encore. Ne s’adressant pas à lui, « Dominique » le nie totalement, en retour de ce qu’il a sans doute ressenti de négation envers son propre statut du mec. Ce dernier déclame une injure homophobe, « à la cantonade », afin de bien faire entendre que ne sauraient s’en offusquer que des enculés qui, bien entendu, puisque l’espace public appartient au club des mecs, ne sauraient qu’en être absents, y être inexistants ou… enjoints à se taire.

    Le délire qui suivit la publication du tome 3 du Journal sur les questions liées au « droit à l’image », ne furent rien d’autre que l’écume et l’excuse qui permettaient de recouvrir un même statu quo, une même idéologie, un même mensonge politique : impossible d’admettre publiquement que ce livre remettait en cause une souveraineté entendue, celle qu’il existe un Regard autorisé (le regard masculiniste hétérocentré) et un regard interdit (le regard homosexuel et/ou féministe et/ou féminin…). Preuve en est : cette scène de la vidéo où l’on interdit à un homme, visiblement homosexuel, d’avoir des vues sur un jeune homme hétérosexuel, tout en s’autorisant soi-même, entre mâles hétéros Sujet-de-Droit et seuls autorisés à avoir un regard et un droit de regard, à le filmer, à l’exhiber au bout d’une pique dans une enceinte universitaire, à le juger puis à le condamner aux tourments éternels de la honte.

    En outre le pire est, dans ce panopticon idéologique, qu’il est impossible de se soustraire à cette vision, précisément. Les gens « concernés » m’accusèrent de ce qu’ils étaient eux-mêmes, finalement. Tout fut entendu au sujet de mon travail et de ce livre : « regard prédateur », « pervers », « harceleur ». Je fus accusé de tout et n’importe quoi : « harcèlement sexuel » (sic), « absence de générosité » dans la démarche (?), « réduction de l’Autre à un objet-de-désir », privation de son « libre-arbitre » (?), de son « droit-de-réponse » (sic, comme si une œuvre se plaçait dans la catégorie théorique de la conversation, avec son obligation à un droit de réponse, ou du débat), etc. Mais toutes ces critiques et accusations ne seront jamais que le reflet de l’idéologie même qui les sous-tend, à savoir que le regard masculiniste qui en est à l’origine obéit parfaitement à ces aphorismes péjoratifs, étant précisément un regard de mutilation et de castration imposé d’une catégorie de personnes, d’une caste, d’un clan, le club des mecs, à tout le reste de la population (femmes, homosexuels…).

    Je pourrais filer loin la métaphore du regard, de ses rôles et impacts dans notre société contemporaine, mais je préfère que les pages ici dessinées puissent donner le loisir, à qui voudra bien les lire, de les approfondir, d’en témoigner, de contribuer (politiquement) à les déconstruire et à les repousser hors de la sphère publique, où quelques-uns se sont arrogé le droit d’en être les seuls dépositaires stipendiés. Je laisse le lecteur seul juge. À lui de voir si les ambitions affichées du présent texte se retrouvent bien dans mes pages… Quoi qu’il en soit, nous nous accorderons à dire que ce qu’elles soulèvent est un peu plus ambitieux, tout de même, que ce petit questionnement sur « l’intime », que toutes les fadaises et ronrons que j’entends débiter à longueur d’articles, de fora et de conversations à propos de mes livres.

    La scène dite « de l’engueulade avec le professeur » se devait de mériter une « augmentation », elle aussi. Je l’ai rendue plus agressive, s’il était possible qu’elle le soit, tout en m’autorisant à poursuivre ici le raisonnement commencé avec la scène « de la vidéo ». Mais, là aussi, le lecteur naïf et de bonne foi serait étonné d’apprendre combien cette scène me valut, en son temps, d’acerbes critiques… Il se trouve qu’elle illustre parfaitement la théorie que j’ai toujours soutenue : il vaut mieux dessiner avec précision, dans le cadre d’un récit autobiographique, les personnes dont on parle plutôt que de laisser apparaître une figure de pure fiction. Le professeur ici dessiné (premier « personnage » à figurer dans ce livre d’ailleurs, page 5 et ici, page 7) est une pure chimère. La conversation, quant à elle, est la synthèse d’à peu près toutes les conversations eues à l’époque, que ce fut avec des étudiants ou des professeurs « concernés ». J’ai eu, pour mon malheur, le souci de peindre ce professeur plutôt blond, avec des cheveux en bataille et des lunettes de vue. Il se trouvait que, dans l’école réelle qui sert de modèle à celle dont je parle dans le présent ouvrage, un professeur enté de cheveux blonds et de lunettes de vue se sentit très « concerné » par cette scène au point de croire qu’il s’agissait de lui. Je n’ai jamais eu l’occasion de lui dire en face qu’il n’en était rien. Je n’ai jamais eu le loisir de préciser qu’à l’instar de la conversation elle-même, mix de plusieurs discours alors fragmentés, ce « professeur » n’était qu’un monstre de foire, une figure inventée, elle-même mix de plusieurs figures existantes pour en faire une sorte de caricature ou, au mieux, un type : le type du professeur d’École d’Art, précisément. De surcroît, comme je considère ne pas avoir à me justifier de mes pages auprès des névrosés obsessionnels et des narcissiques qui se croient toujours au centre du monde, j’ai attendu que ce soit lui qui vienne me faire part de ses doléances afin de lui dessiller les yeux. Hélas, j’attends encore. Baste ! Ce n’est pas mon problème. Quoi qu’il en soit, cette augmentation répond à un double désir : à la fois celui de rendre à cette conversation la violence de toutes celles que j’ai eues ou eues à subir sans pouvoir vraiment y répondre à l’époque, et, à la fois, celui de la resserrer autour des enjeux soulevés plus tôt par la scène « de la vidéo ». On pourrait me rétorquer que cette conversation n’a, dès lors, pas existé. J’objecterai que si, finalement. Fragmentaire dans la réalité, jamais aussi complet et charpenté que dans ces nouvelles pages, sans aucun doute, mais, d’une manière ou d’une autre, l’ensemble de ce qui est dit ici fut dit à l’époque. Je n’ai fait que synthétiser. Enfin, le temps ayant passé, je l’avoue, je n’ai pu m’empêcher d’ajouter à cette scène quelques révélations croustillantes sur les us et coutumes du corps enseignant issu du ministère de la Culture, à savoir : ce droit de cuissage insolent et à peine caché qui a lieu à peu près dans toutes les écoles d’art de France (et les autres) et qui ne fait jamais qu’illustrer ce que je disais plus haut. Même au sein du sanctuaire que devrait être une école, sévit la pire lie idéologie qui soit : ce même discours masculiniste en marche incarné ici dans des agissements frisant le viol et le rapt de séduction.

    S’ajoute une courte scène, entièrement inédite, sur une des dernières fêtes étudiantes où le narrateur fut en compagnie de tous les autres protagonistes, scène dont je laisse au lecteur le soin de juger de la pertinence. J’y tenais, pour ma part, et par honnêteté.

    Entre les deux, cependant, deux pages où nous retrouvons la figure du « sergent » qui est l’objet de la première augmentation paginée dans ce livre. Apparaissant de manière plus anecdotique dans la première version, je souhaitais que ce « sergent » occupât une place plus essentielle. Sorte de pendant sexué et sexuel de la figure « Dominique », peut-être le « sergent » est-il ici une figure plus transversale ? Fantasme sur pattes, il correspond à une construction mentale qui court et sera reconduite de livres en livres, peut-être dans la globalité de tout mon travail. D’où la nécessité pour moi d’augmenter la scène initiale de son apparition. Ce sont quatorze pages supplémentaires, plus les deux évoquées à l’instant, au bout du compte. Son « augmentation » peut paraître non nécessaire ; il ne s’agit là que de « sexe ». On pourrait me reprocher avoir cédé à cet argument infaillible qu’un peu de sexe fait vendre… Ce serait oublier que dans notre sous-culture « bédé » archaïque, familialiste et hétérocentrée, un peu de sexe homosexuel n’est certainement pas un argument de vente (ou alors dans des niches commerciales extrêmement spécialisées, guère visées ici). Si j’ai choisi de poursuivre et prolonger cette scène, c’est à la fois pour me mettre au défi de la représentation du sexe et de l’acte sexuel en bande dessinée « réaliste » autant que pour mettre plus de chair et de corps à cette figure (celle du « sergent ») qui, dans mon histoire personnelle, occupe une place toujours aussi fondamentale.

    Le « sergent » est et restera pour moi l’éternel figure du mec, plus encore que « Dominique » ou que « Stéphane ». Il est un archétype. D’aucuns diront qu’il est plutôt un stéréotype mais nous savons tous, ici, que l’érotisme des uns est la pornographie des autres. Le « sergent » est donc « un homme, un vrai ». Je l’ai représenté comme tel : musclé en diable avec sa bonne tête de boxeur. Il est resté tel dans mon souvenir et, pour mon malheur, il était aussi charpenté que ça dans la réalité… Il est aussi la figure plus synthétique du ratage si ce n’est du râteau. Des centaines de pages à venir ne suffiront jamais à dépeindre la frustration ressentie à la fuite de ces figures éreintantes de la virilité, à leur disparition, à leur évanouissement dans les silences téléphoniques, à leur brusque revirement d’attitude : charmeur et excellent baiseur côté lit, parfaitement hostile côté rue. Si j’ai choisi d’augmenter cette scène, c’est sans doute parce que mon travail à venir explorera plus avant les rapports sexuels masculins, m’éloignant pour cela de la figure (adolescente ?) de l’amour platonique.

    Voilà. Je crois avoir fait le tour, désormais, des raisons, des explications et des divers avertissements que je me devais de donner pour la réédition de ces pages. J’espère que les ajouts ne déflorent pas le livre tel qu’il est et qu’elles sauront conquérir le cœur de ceux qui l’ont connu sans eux. Mais, je le répète, quelles que soient les raisons qui ont motivé l’ajout de ces nouvelles pages, il était indispensable à mes yeux qu’elles figurent désormais dans le tome 3 du Journal.

    Bonne lecture à vous, si ce n’est déjà fait, vu la place de ce texte.

    FABRICE NEAUD,
    15 novembre 2009.

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