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  • Créer un être

    Article de l’auteur, pour Regard sur, en 2009


  • Pour Regard Sur, le bulletin d’information du Centre Contre Les Manipulations Mentales (CCMM).

    Fruit cabossé des tentatives communautaristes et idéologiques post-soixante-huitardes, j’arrive sur terre au sein d’une secte d’inspiration chrétienne en 78.
    C’était Les Enfants de Dieu, ou La Famille, dont le réseau s’étend encore sur le globe. Je vais être dressée à l’image de leur vision révolutionnaire, comme les nombreux enfants qui sont nés dans la libération sexuelle de leurs géniteurs.
    Dans la Famille, il est évident que c’est la communauté au sens large qui est la famille, avec comme figure patriarcale, le leader, que nous appelions Dad, ou Grandpa. Les enfants doivent obéissance inconditionnelle à tout aîné, au même titre que des parents. Si on fait montre de sensibilité à cet égard, l’enfant est arraché, catapulté ailleurs, pour ne pas dévier du « droit chemin ». De toutes façons, les adultes ont renié leurs origines de sang, leurs propres géniteurs en joignant La Famille. Le lien « naturel » n’existe plus.

    Il se trouve que je suis l’aînée d’une grande fratrie. Leur existence d’aujourd’hui se situe du coté de l’insertion par le travail, et de tentatives de vie « normale »… tout comme moi. Nous avons chacun une expérience différente, le dénominateur commun étant en conclusion que nous sommes tous malades de notre mère. Un des petits-frères est mort à 25 ans au début 2009, d’un cancer rare et foudroyant. Il a laissé ronger le mal. Pas les moyens d’exprimer son mal-être. Rien qui le retenait sur cette terre.
    Un peu comme des bombes à retardement, le spectre intégré de l’autodestruction peut émerger en nous à tout moment.

    CRÉER UN ÊTRE

    Élever un enfant, c’est avoir carte blanche sur la création d’un humain.
    Le pouvoir le l’homme c’est de créer, de se créer, créer son monde et se créer au monde.
    Les parents/tuteurs sont des Dieux qui introduisent l’enfant dans l’univers. Leur pouvoir de création permet tous les possibles.

    Lorsque l’on naît dans le placenta psychique d’un groupe coercitif, c’est la réalité présentée qui est assimilée et introjectée. Sur un terrain vierge, sans références extérieures, c’est l’expérimentation de nouvelles formes de civilisation qui est mise en œuvre. Il est admis que les enfants sont les premières victimes de l’Histoire.
    On commence à vous dresser petit en vous refusant l’accès à l’identité par le contrôle du quand et du comment de tous les besoins vitaux : manger, faire ses besoins, dormir. On devient ainsi une possession vivante sur pattes : un esclave. Et notre réalité ne peut être autre que celle-ci.

    Ceux qui nous possèdent occupent notre mental de pièces-montées d’arguments (lectures, rapports à remettre, interrogatoires…), mobilisent l’affectif (contacts physiques, idéaux scintillants, jeux de séduction…), nous maintiennent dans un contenant très serré : régulation en tout geste du quotidien, musiques et images en boucle, prise de parole et son contenu, tâches et rituels abrutissants. On ne peut exprimer que ce qui est attendu de nous, c’est à dire une pure illustration de transparence et de porosité pour incarner une fonction, un objectif, une projection qui n’est pas la notre en tant qu’enfant.

    Utiliser la terreur (facile à susciter chez l’enfant) appuie le jeu de pouvoir. Une Fin des Temps imminente, la mort, un extérieur diabolisé ou nié, des violences répétées et des châtiments absurdes permettent à l’enfant d’être maintenu en mode survie/urgence. L’adhésion à la vision collective est l’évidence, l’unique possible. D’autant plus que tous servent et reconnaissent cette voie dans le groupe.

    L’attachement est amputé au plus tôt pour mieux servir la Cause, que ce soit aux êtres, aux lieux, aux objets, à soi-même. Je me suis habituée à cette prédation de mon âme , sans rapports sécurisants en confiance. Tout n’est que défi, exigence, épreuve et évaluation pour briser la moindre solidification de l’être. La réalité est lue et interprétée au travers d’une grille de symboles, de légendes, de rituels, (à vrai dire, comme le folklore de toute civilisation mais en plus prégnant) qui font qu’on échappe pas à cette gangue qui imbibe tout. Pas de moments paisibles simples et naturels.

    On obtient une négation de soi, et par extension, des autres aussi. De la chair à canon, des martyrs, des bons exemples, des bons soldats qui ne tiennent debout que pour la Cause, quelle qu’elle soit. Je me suis entraînée toute mon enfance à être exécutée. C’était le projet de vie proposé, un élevage morbide, donc. Ou une production instrumentaliste ?

    L’enfant ne doit pas avoir de rêves, de désirs, d’attentes, de goûts ou de dégoûts.
    En le dépossédant de lui-même, on crée un monstre social déshabité. Habitué au viol physique et psychique.
    Juste présenter au monde l’ectoplasme galvanisé qu’on attend de moi en trimballant ma carcasse comme un être qui s’ignore. Les spécialistes parleront de sur-adaptation, de « faux-self » mu par une hyper-vigilance. D’autres vont aborder la dissociation et le syndrome de stress-post-traumatique (PTSD). Les motifs de papier peints sont devenus mes jardins suspendus où je me réfugiais. Pour ne pas qu’ils me tuent, je me suis cachée, et je me suis perdue. Afin de survivre, ma conscience s’est extraite de mon corps pour naviguer à qui mieux mieux aux alentours, souvent occupée à scanner les potentielles sources de danger.

    Je me rendais compte que tout n’était que fausseté et mensonge. Que derrière les belles paroles, il n’y avait que de bas-instincts et de l’avidité de pouvoir. Que ça ne raisonnait pas à l’intérieur de moi comme à l’extérieur, surtout sur le thème de l’Amour. A vrai dire, la saturation d’horreurs, de violences et d’abus ont bien entériné le processus de séparation au moins mentale du groupe dans lequel je suis née. Même en étant devenue un de leurs produits le manque de cohérence (ex : devoir ressembler à Jésus alors que personne n’y ressemble), les paradoxes (ex : la chair est vaine v.s. le sexe est divin) me sautaient aux yeux. J’ai vite compris aussi le système patriarcal et phallocrate et les jeux de masques. Si mon dressage avait été plus gratifiant, plus riche relationellement, plus cadré ou sécurisant, peut-être que je serais encore un membre. Mais la vision de chaos à peine maquillée de saintes intentions me révulsait. J’ai donc exprimé des doutes en grandissant et suis devenue ce qui ne fallait pas : une « pomme pourrie », une « rebelle », un « mauvais esprit ». On me reprochait une amertume, on m’a fait subir un programme pour me briser encore et enfoncer les résistances. Je n’explique ma survie que par l’élan génésique.

    Je n’aborderai même pas le sujet des cadres et des limites, ou des valeurs. L’humain sent-il initialement ce qui est bien et ce qui est mal ? Comment faire souffrir quelqu’un peut-être bien ? Il n’existe pas vraiment de manuels ou de lois universelles sur le cadre sain, les valeurs à transmettre, et les limites à construire chez un enfant pour sa sécurité intérieure. C’est là une question de morale. Les notions de liberté, de respect, de droit au bonheur appartiennent à l’interprétation de chacun. D’autant plus que le « mauvais parent » est encore sujet tabou. La liberté de s’appartenir ou d’être pleinement est un don des géniteurs/tuteurs. L’exploration de l’espace d’expression qu’on laisse à l’enfant par l’écoute de ses besoins débute à peine. Moi, j’ai eu la sensation qu’ils voulaient « bonzaïser » un arbre trop grand. De contraintes en amputations, la pression des tours d’écrou sur ma tête… Ils maîtrisaient le temps, l’espace, l’utilisation de mon corps, le remplissage de ma tête. Le projet de mort devenait salutaire pour moi.

    Aujourd’hui, ça fait plus de douze ans que je suis physiquement hors de cette réalité, de cette culture initiale. Ça a été difficile d’abord de passer d’une vie très intense à un calme inhabituel, de l’exigence exiguë à la permissivité panoramique. C’est très angoissant. J’ai voulu un certain temps jouer à la société après avoir appris ses codes par la consommation éperdue de biens, les tentatives de socialisation, le gavage culturel. Je me sens toujours bancale entre les degrés de réalité de chacun, du groupe, et mon incapacité à en avoir une moi aussi. Je me suis beaucoup projetée dans le désir des autres au lieu d’en avoir. Mon exigence me pousse à m’interroger souvent : Ai-je fait de mon mieux ? En quoi puis-je être meilleure ? et ce dans tous domaines. Évidemment, je me plante souvent. Un sentiment vague d’imposteur et d’exilé honteux me hante après avoir vécu la mort symbolique en m’extrayant et en trahissant mon clan initial. Je me sens toujours en disgrâce et écorchée vive. J’ai intégré en moi des instances castratrices qui inhibent ma créativité. Dès que je profite de la vie, la peur de recevoir un truc sur la tête, un malaise au ventre.

    Mon rapport avec la réalité est malaisé. Par le biais de diverses pratiques sportives, méditatives et thérapeutiques, j’ai pu réintégrer mon corps. Mais à mon grand malheur rien n’est acquis définitivement. Je me dois d’investir affectivement cette enveloppe de chair en continu, pour ne pas m’en extraire. Parallèlement avec le quotidien et son réel de gestion-espace-temps-argent-énergie, je dois ici aussi rester en prise avec ce plancher pour ne pas m’envoler encore. Accepter la banalité de l’existence est encore d’actualité. Cesser de tout sur-interpréter spirituellement. Apprendre aussi à me donner une réalité psychique substantielle et authentique, qui fasse le poids avec celle de l’autre et du groupe.

    Une absence/défaillance de limites peut être très invalidante pour être respectée, et avancer sainement dans la vie. Ma réalité psychique est bien plus faible que celle des autres. Un problème d’insécurité intérieure peut me pousser à des dépendances aux substances, aux sensations… Je peux aussi régresser malgré moi par des situations, des mots, des ancrages déclencheurs (« triggers »). J’oscille entre dissolution dans le collectif, lutte maladroite pour exister socialement, fuite dans l’ascétisme. Comment être au monde ? Beaucoup de peurs, beaucoup d’envies. Accepter de vivre une vie de désirs, et par extension, de déceptions. Je vis un échec comme si je courrais sous les bombes. Espérer un jour accéder à cette précieuse individuation. Heureusement, j’ai le désir de vie pour me battre contre les pensées morbides. J’ai l’espoir d’un meilleur en moi, et autour.

    Ce qui importe à présent, c’est de mettre du temps entre cette expérience et moi, et de construire positivement. Rien n’efface ce qui à été fait. Mais le fait d’ériger autre chose, une autre réalité en adéquation avec des désirs profonds peut aider. C’est un long travail de réappropriation. Récupérer les morceaux épars, pleurer ceux qu’on ne retrouvera jamais, trier ce qui n’est pas soi, traquer le tyran et le martyr intérieur. Parfois, comme une chasse au trésor, exhumer un éclat ou deux de psyché, retrouver comme un jouet d’enfant perdu un pur élément de soi. Et pouvoir s’appuyer dessus pour étayer sa pensée et avancer un peu. Quand ça fait un écho de vérité à l’intérieur, que ça touche à une émotion vulnérable et juste, on sait.
    Souvent je me ronge : Que faire de ce bagage ? Difficile de tracer une trajectoire de vie qui fasse sens.

    Créer un être, c’est lui permettre une réalité psychique, le laisser y accéder et l’habiter, et consentir d’être aussi l’interface de sa surface à lui. C’est lui laisser un espace de conscience de soi, et contribuer à sa protection et à son édification. L’intrusion dans cette sphère ou sa négation ne s’observe pas que dans les sectes et groupes coercitifs. Il est aisé de nier la réalité psychique d’un enfant, de la morceler, de la façonner selon un désir extérieur. On peut choisir de laisser vivre certaines fonctions et piétiner d’autres. Ça dépend de l’espace de réalité qu’on offre en tant qu’aîné à l’humain en devenir. De toutes façons, l’enfant dépend de ses parents/tuteurs, il acceptera donc n’importe quel type d’interface dans la réalité du moment. La prise de pouvoir sur l’enfant est facile : il adhérera à n’importe quelle réalité psychique qu’on lui présentera, aussi prédatrice soit-elle. Il va se développer ainsi, impuissant et dans la concavité. Puis il passera le reste de son existence à chercher ce qui lui a manqué : trouver l’espace d’exister avec le peu qu’il lui reste. Comme on ne m’a pas accordé de juste place enfant, je suis incapable de la prendre correctement aujourd’hui, en moi, et dans le monde.

    Être parent serait une création où sa propre sphère vient former celle de l’être en devenir.
    La géographie du territoire proposé, l’accompagnement, le cadre mis en place, le fait d’avoir un objectif ou pas, le regard que les éleveurs portent sur leur monde, leur fonction et leur existence…tout deviendra les contours et le paysage intérieur du petit d’homme.
    Sur sa toile encore bien vierge, il va accueillir la définition qu’on lui donnera : une bouillasse informe, ou bien un chef-d’œuvre harmonieux. « Élever » une progéniture… on ne dit pas abaisser. Raisonner en termes d’élevage, fructueux ou non, comme on le ferait pour d’autres espèces éclaircit la donne. Nous avons le choix d’en faire des chacals, des proies, des cailloux, des tentatives de noblesse intérieure, l’incarnation de valeurs souhaitées ou souhaitables. Les possibles sont multiples lorsqu’on crée un être.
    A partir de là naît la question : « C’est quoi être un humain ? »
    Quelle humanité souhaite-t-on pour demain ?

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