John Porcellino

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  • Sur l’ensemble de son travail

    Entretien avec Le vif, en octobre 2009


  • Propos recueillis par Vincent Degrez en octobre 2009, sur le site le vif.

    L’un des papes des fanzines comics fête le 20e anniversaire de sa série King-Cat. Juste avant de partir en tournée aux quatre coins des Etats-Unis, John Porcellino a répondu à nos questions.

    Chris Ware dit de lui que « ses comics distillent, en à peine quelques lignes et mots, le sentiment d’être simplement vivant ». John Porcellino, né à Chicago en 1968 et actif dans la BD depuis... 1977, est une référence majeure aux Etats-Unis. Du moins, pour les dessinateurs adeptes du comiczine autopublié, photocopié et envoyé à la main aux abonnés. Le numéro 70 de King-Cat, Comics and Stories marque aussi le 20e anniversaire de cette « auto-revue ». L’occasion rêvée de l’interroger sur sa carrière, l’importance du Zen sur son style, et sa pratique du souvenir comme moteur de la création.

    Dans King-Cat, vous semblez moins rédiger un journal intime que revisiter vos propres souvenirs. Seriez-vous le Kerouac du comics ?

    Lorsque j’ai débuté King-Cat, il ressemblait sans doute davantage à un journal intime. Je me réveillais, vivais une expérience durant la journée, et la transformais en bande dessinée le soir. Aujourd’hui, je me retrouve à regarder en arrière et à écrire à partir de mes souvenirs, en effet.
    J’ai peut-être une bonne mémoire, mais je demande souvent aux personnes impliquées dans ces histoires, à mes vieux amis, leur vision de ces événements. Et très fréquemment, leurs souvenirs diffèrent fortement des miens. Il m’arrive d’intégrer ces autres appréciations dans ma BD.
    Ces amis réagissent-ils à votre réutilisation de ces souvenirs communs ? Dans une interview, Ken Dahl (Monsters) affirmait que beaucoup de ses connaissances tentaient de le renverser en voiture depuis qu’il publie...

    La plupart réagissent bien. Je suis très prudent dans ma façon de présenter les choses et les gens. Le but n’est pas d’éclairer quiconque d’une lumière déplaisante. Ceci dit, je suis convaincu d’avoir heurté certaines personnes au fil des ans. Mais je tente vraiment de dessiner la vérité comme je la vois, en sachant qu’il ne s’agit que de ma vision subjective.

    A la lecture de votre « Thoreau in Walden » et d’un bon nombre des fascicules King-Cat, on a l’impression que toute votre vie est comme un « Walden » perpétuel, né d’une approche très pure de la Nature. Comme des haïkus dessinés, ou un satori à chaque coin de rue.

    Ce serait génial de vivre dans un « Walden perpétuel », même si, en réalité, cela pourrait s’avérer très difficile ! Nous sommes humains, avec nos cerveaux sauvages. C’est tout un entraînement : perdre le fil, puis se souvenir encore et encore. Comme le Zen, jusqu’à ce que la pratique du Zen devienne toute votre vie - rien n’est séparé de la pratique.

    Pour moi, la découverte du Zen a été l’affirmation des manières dont je me sentais dans le monde qui m’entourait. Le Zen a rassemblé ces impressions vagues, informes que j’avais eu toute ma vie et leur a donné une base solide. A un certain moment de votre pratique, cela devient simplement la manière dont vous vivez. Pour moi, donc, ma pratique artistique.

    Peut-on dire que la profonde évolution dans votre style reflète ce changement dans votre vie ? Vers plus de simplicité : quelques lignes, parfois abstraites, une approche magnifiquement enfantine... Seriez-vous d’accord avec ce mot d’ordre : « Simplicité n’est pas facilité » ?

    J’ignore à quel point cette évolution de mon dessin a été consciente. Je n’y pense pas vraiment. Avec le recul, je vois bien sûr mon style s’affiner. J’ai toujours été attiré par la simplicité et l’évidence dans l’art et la vie, qu’il s’agisse de cinéma, de littérature, d’art visuel, de conversation, etc. Il me paraît donc naturel d’avoir développé une certaine simplicité de trait dans mon travail. Sur le long terme, de petits changements intervenant çà et là, jusqu’à l’étape suivante.

    Je souscris pleinement à l’expression « simple, pas facile ». Car il n’est vraiment pas facile de dessiner ainsi ! Un artiste plus « élaboré » dessinera des choses visiblement plus complexes, du moins en surface. Mais dessiner avec simplicité requiert une vraie attention, une pratique réelle. Les lignes ne peuvent se cacher nulle part. Et je réalise que, lorsque je dessine, si un seul trait est décalé d’un millimètre, cela peut totalement affecter la façon dont l’image est ressentie. Vous devez prêter attention à tout, c’est terriblement subtil.
    Je me réfère souvent à Flipper, le grand groupe punk de San Francisco. Je me suis toujours intéressé à la musique mais, pour moi, des groupes comme Hüsker Dü et The Replacements étaient comparables à Mozart : j’adorais mais, comme musicien amateur, je ne parvenais pas à comprendre comment ils parvenaient à ce résultat ! Avec Flipper, je me suis aussitôt dit : « Oh, ça, je peux le faire... » Cela vous ouvre une porte. Bien sûr, aussi simple que semble Flipper, recréer leur musique est pratiquement impossible. C’est nettement plus difficile qu’il n’y paraît au premier coup d’œil. Je ressens la même chose pour mes dessins.

    Votre pratique du Zen a-t-elle influence votre style ? Faut-il plutôt parler d’une influence mutuelle ?

    Ils se sont en effet influencés l’un l’autre, mais sans doute pas d’une façon consciente. Ce qui est certain, c’est qu’une pratique méditative comme le Zen touchera tous les aspects de votre vie. Cela m’a peut-être conduit à ralentir quelque peu le cours des choses, à m’écarter un moment et rechercher l’essence de telle ou telle expérience. Même si, j’en suis convaincu, j’étais destiné à suivre ce chemin quoi qu’il arrive.

    Pour moi, mes BD, mon art sont un moment majeur de pratique Zen. Ces deux éléments sont totalement unifiés dans ma vie. C’est certainement naturel dès lors qu’on se consacre longtemps à une discipline. Si j’étais médecin, ma pratique de la médecine fusionnerait avec ma pratique du Zen. Je suis simplement dessinateur...

    Vous fêtez cette année le 20e anniversaire de King-Cat. Avec le recul, comment définiriez-vous ces deux décennies... et les deux prochaines ?

    Ma vie est très différente que lorsque j’ai commencé Kingt-Cat à l’âge de 20 ans. Mais l’un des fils rouges de mon existence se compose précisément de ces comics. Dessiner constamment m’aide à garde les rênes de ma vie, même si elle change en permanence. Quant aux vingt prochaines années... j’ai déjà beaucoup de mal à imaginer le mois prochain ! Si j’en suis capable physiquement, je continuerai à dessiner des comics. C’est l’œuvre de ma vie - et je suis un gars borné.

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