Yoshiharu Tsuge photographié par Ishiguro Kenji

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  • « Philosophie du clochard » suivi de « Mon histoire »

    Entretien après la parution de L’homme sans talent, en 1987


  • « PHILOSOPHIE DU CLOCHARD »
    ENTRETIEN AVEC YOSHIHARU TSUGE

    Entretien entre Yoshiharu Tsuge et Hiroshi Yaku (éditeur de la revue Baku, à laquelle il venait d’être mis un terme, et dans laquelle travailla Tsuge).
    Réalisé le 8 septembre 1987 à Shindaiji, Tokyo, quartier de Chôfu, deux ans après la publication de l’Homme sans talent.
    Parution en guise de postface dans une des éditions japonaises de « L’Homme sans talent ».

    Traduit du japonais par Isao Moutte.

    Note de l’entretien tel que paru en japonais :

    Si Yoshiharu Tsuge regrette certains propos qu’il estime « idiots », il a malgré tout accepté de publier cet entretien pour permettre aux lecteurs de comprendre le but dans lequel a été réalisé L’Homme sans talent. Il s’agit d’un « supplément d’information » à cette série qui n’a pas pu avoir de suite.

    COMMERCES

    Yaku : Vous vous promenez souvent ici, au temple Shindai.

    Tsuge : Oui, lorsque je travaillais pour M. (Shigeru) Mizuki, je venais souvent. Son atelier n’était pas loin, je venais ici pour déjeuner.

    Yaku : C’était vers 1968.

    Tsuge : Les restaurants étaient différents à l’époque ; on pouvait déjeuner à l’extérieur, on sortait des bancs.

    Yaku : Et puis la population a augmenté à Shindaiji, les commerces se sont développés.

    Tsuge : Oui, et tout est devenu plus cher.

    Yaku : Je vous ai demandé de faire cette interview aujourd’hui, mais vous avez l’air tendu.

    Tsuge : Si je pouvais parler aisément comme d’habitude... mais je n’ai pas l’esprit clair, je ne suis pas réveillé depuis très longtemps.

    Yaku : Bon, faisons comme s’il s’agissait d’une interview pour un magazine. Parlons tout d’abord de votre quotidien.

    Tsuge : C’est à dire ?

    Yaku : Eh bien, être dessinateur de manga implique souvent une situation matérielle instable ; vous êtes dessinateur depuis longtemps et vous produisez peu, donc j’imagine que vous avez souvent des difficultés …

    Tsuge : C’est vrai oui, c’est pour ça que je pense toujours à ouvrir un commerce.

    Yaku : Que souhaiteriez-vous être par exemple ?

    Tsuge : Antiquaire, comme un de ceux qu’on voit dans l’Homme sans talent, ou vendeur d’appareils photo, ou passeur sur la rivière Tama. Mais j’ai plus sérieusement pensé à devenir bouquiniste.

    Yaku : Concrètement vous avez déjà essayé ?

    Tsuge : Il y a environ 13 ans, j’ai voulu ouvrir un café. Devant la gare d’Ogikubo il y avait un local à louer, plus une petite chambre de huit mètres carrés pour vivre. Mais c’était vraiment trop petit.

    Yaku : Comment cela s’est-il passé ?

    Tsuge : J’ai emménagé et vécu là-bas pendant deux mois, mais le commerce ne marchait pas bien et puis au final je n’étais plus motivé.

    Yaku : Vous êtes allé presque au bout de la chose.

    Tsuge : Je n’allais pas bien à ce moment-là.

    Yaku : C’est à dire ?

    Tsuge : Je n’avais presque pas de commandes, et j’ai dessiné La Jeunesse de Haruo sans qu’on me l’ait demandé. Je l’ai proposé à plusieurs éditeurs, et ils l’ont refusé.

    Yaku : Vraiment ?!

    Tsuge : La nouvelle leur paraissait trop longue ; j’étais pourtant d’accord pour qu’on la publie en plusieurs fois.

    Yaku : J’ai du mal à le croire…

    Tsuge : ça m’a fait un choc, moi qui pensais de manière prétentieuse que n’importe laquelle de mes bd pouvait être publiée.

    Yaku : C’est pour cette raison que la velléité d’ouvrir un commerce est devenu plus sérieuse.

    Tsuge : j’ai pensé que le monde du Manga était vraiment bizarre, et j’ai voulu mettre de la distance avec lui.

    Yaku : Vous continuez à penser à ouvrir un commerce ?

    Tsuge : ça tient du rêve, à présent… M.Kawamoto a écrit un article qui disait : « L’homme sans talent est un mode d’emploi destin aux reclus de la société actuelle, qui veulent savoir quel commerce il leur est possible d’ouvrir ». C’est vrai, c’est un peu ça. Je ne pense pas que mes Mangas puissent se vendre énormément, et avec l’âge, j’ai de plus en plus de mal à dessiner.

    Yaku : Votre frère cadet Tadao Tsuge possède un commerce (une boutique de blue-jeans).

    Tsuge : Je n’ai pas envie d’avoir un si gros commerce ; je préférerai quelque chose de petit, comme bouquiniste. Je n’ai aucun budget, donc j’imagine ça à une plus petite échelle. Mais je me prends souvent au jeu et c’est un rêve que je conçois parfois sérieusement.

    Yaku : Avec le sérieux du vendeur de pierre de L’Homme sans talent.

    Tsuge : Dans ma tête je change de métier tout le temps, comme si j’avais fini par tous les expérimenter.

    Yaku : Si le métier de mangaka (dessinateur de manga) était plus rentable, vous n’auriez pas à réfléchir à tout ça.

    Tsuge : Être mangaka n’est pas si mal. C’est ma faute si je suis peu productif et que ma situation est instable. Il suffirait d’être productif, mais je n’ai pas la motivation. Voilà le problème.

    LA NATATION

    Yaku : Vous avez à nouveau envie de dessiner ?

    Tsuge : Pas vraiment.

    Yaku : Pourtant j’ai entendu dire que vous aviez toujours des projets en cours, par exemple une histoire de majong ou une version dessinée des Thunderbirds… Que vous n’avez toujours pas mis en image, n’est ce pas ?

    Tsuge : Ah, ce genre de divertissement... oui, je les ferais si j’en éprouvais l’envie, mais ça ne vient pas.

    Yaku : Je pense que vous devriez dessiner, qu’importe ce que ce soit. J’ai tellement envie de voir de nouvelles choses de vous.

    Tsuge : Je n’ai pas envie, vous voyez, je ne suis pas un vrai professionnel. Ma méthode ne marcherait pas.

    Yaku : Vous avez toujours dessiné uniquement lorsque vous en éprouviez l’envie. J’ai voulu vous pousser à changer de méthode à l’époque de la revue Baku. Nous n’avons pas passé de contrat vous et moi, mais nous nous étions malgré tout mis d’accord pour que vous publiiez quelque chose dans chaque numéro. Je crois que je vous ai fait souffrir.

    Tsuge : C’est vrai que, dessiner à chaque numéro…

    Yaku : Pour un autre dessinateur, trois mois auraient largement été suffisants pour réaliser ces planches...

    Tsuge : La question n’est pas liée au temps de réalisation, mais à la régularité.

    Yaku : En vérité, M.Tsuge, au bout du troisième numéro vous avez dit vouloir vous reposer.

    Tsuge : (rires)

    Yaku : Or aujourd’hui, vous vous êtes vraiment arrêté.

    Tsuge : Cette fois-ci la maladie est venue plus brutalement. Je ne dis pas que c’est la faute de la maladie, mais lorsque surviennent les symptômes, alors il n’y a plus rien à faire.

    Yaku : Je savais que vous souffriez, mais j’avais quand même envie de vous demander un nouveau travail. Cela vous rendait peut-être furieux qu’on vous demande ça, étant donné votre état.

    Tsuge : Je n’étais pas furieux. Je ne montre jamais mes souffrances aux autres. Même en famille, je ne les montre pas, alors on croit que ce n’est pas très grave.

    Yaku : C’est vrai que de l’extérieur, il n’y a pas de changement flagrant lorsque vous êtes malade.

    Tsuge : C’est parce que je me dis qu’il ne faut pas que je perde face à la maladie. Or en réalité, ce n’est pas bien. Lorsque ça ne va pas, mieux vaudrait ne pas lutter.

    Yaku : Quand est-ce que ces angoisses ont débuté ?

    Tsuge : Il y a 7 ans.

    Yaku : C’est la période où je vous rendais fréquemment visite.

    Tsuge : Oui, vers la fin de Custom comics.

    Yaku : J’espère que je n’y suis pour rien.

    Tsuge : (rires) En fait j’ignore pourquoi je suis devenu comme ça. Mais le fait de savoir que ça va durer me désespère.

    Yaku : Lorsque vous vous absorbez dans une activité quelconque, les symptômes se dissipent-ils ?

    Tsuge : Oui. Les activités physiques ont leur importance.

    Yaku : Vous avez commencé à faire de la natation.

    Tsuge : Du moment que je pratiquais un sport, ça allait. Et mon médecin m’a recommandé la natation. Il y avait un club de natation juste à côté de chez moi.

    Yaku : C’était efficace ?

    Tsuge : Au début ça m’embêtait, mais j’allais de mieux en mieux et j’ai persévéré. Alors que les gens s’arrêtaient de nager au bout d’une heure, moi je continuais, j’étais acharné.

    Yaku : Vous alliez à la piscine tout seul ?

    Tsuge : Au début j’y allais en famille. Mais ma femme s’est trouvé un autre passe-temps, et mon fils a commencé l’école, du coup je me suis retrouvé tout seul. Je continuais même en hiver, malgré le froid, pourvu que les symptômes diminuent.

    Yaku : Et que se passait-il si vous essayiez de vous absorber, non dans la natation, mais dans votre travail ?

    Tsuge : Si je pouvais dessiner sans penser à autre chose, ça irait. Mais faire de la bande dessinée laisse souvent le loisir de cogiter. C’est dans ces moments là que vous commencez à devenir malade.

    Yaku : Ah, je comprends…

    Tsuge : Pour la natation c’est pareil. Je nage durant la matinée et je sens que ça me fait du bien ; ça peut durer tout l’après-midi, mais parfois le mal revient. Ou bien je me sens mal sitôt après être sorti de l’eau. C’est étrange.

    SE RESSOURCER

    Yaku : M. Tsuge, il vous arrive d’arrêter de travailler et de ne plus rien produire. Qu’est ce que vous faites dans ces moments là ?

    Tsuge : Je réfléchis, je fais le plein d’idées.

    Yaku : Ah bon, je pensais que vous ne pensiez plus du tout au travail.

    Tsuge : Si j’arrête complètement, je suis perdu, et c’est d’autant plus dur de m’y remettre ensuite.

    Yaku : Alors vous faites des croquis, des brouillons ?

    Tsuge : Non, je ne vais pas jusque là, mais j’écris mes histoires.

    Yaku : En fait vous travaillez, seulement ça n’est pas publié ?

    Tsuge : Je ne m’éloigne jamais complètement de mon travail. Ça fait longtemps que j’ai cette habitude professionnelle.

    Yaku : Cela veut dire que ce qui a été publié dans Baku sont des histoires préparées 4 ans avant ?

    Tsuge : Oui, c’est pour ça que j’ai réussi à publier dans chaque numéro.

    Yaku : C’est donc ça !

    Tsuge : Oui, il y a beaucoup de temps qui s’écoule entre le moment où j’imagine une histoire et celui où je finis par la dessiner. Même si le temps écoulé fait que je peux vouloir changer l’histoire, je ne corrige pas. En fait je peux dessiner l’histoire comme si je venais à l’instant même de l’imaginer.

    Yaku : Vous pouvez donc retourner à l’état dans lequel vous étiez lorsque vous l’avez imaginée.

    Tsuge : Il m’arrive de dessiner une histoire qui date d’il y a dix ans. C’est le cas du « Maître des oiseaux » (chapitre 3 de L’Homme sans talent). Cette histoire, je l’ai imaginée avant la naissance de mon fils.

    Yaku : Quelqu’un vous a servi de modèle ?

    Tsuge : Je me promenais avec ma femme et nous avons croisé un homme avec cette allure, en train de manger son casse-croûte. Je n’ai pas imaginé l’histoire sur le champ, mais durant une fraction de seconde, je me suis dit qu’une fois terminé son casse-croûte, il s’envolerait dans le ciel.

    Yaku : Alors que c’était simplement un clochard.

    Tsuge : Il n’était pas sur une poubelle comme on le voit dans la bd, mais il mangeait dans un endroit étrange : autour, il y avait des rizières, la rivière Tama juste à côté, c’était plein d’endroits agréables pour pique-niquer. Mais lui mangeait dans cet endroit très peu approprié. J’ai eu une impression bizarre.

    Yaku : Et puis dix ans se sont écoulés avant que vous ne dessiniez l’histoire… par contre, vous avez imaginé « Le Marchand de pierres » (nom de la série devenue L’Homme sans talent) dans un tout autre contexte.

    Tsuge : Oui, il y a un art d’intégrer ces choses dans une histoire. Au début, ce récit devait s’appeler « L’Homme oiseau » et devait fonctionner de manière indépendante, mais j’ai finalement décidé de l’intégrer dans la série « Le Marchand de pierres ».

    Yaku : Je pensais que « Le Maître des oiseaux » développait des personnages secondaires de la série.

    Tsuge : « Yamori » et « Vers la mer » (récits inédits en France), pour donner un contre exemple, sont une seule et même histoire que j’ai décidé de diviser en deux. En fait, ce que vit Haruo (le personnage principal de « Yamori » et « Vers la mer ») est ni plus ni moins l’enfance de Sukezô Sukegawa (personnage principal de la série L’Homme sans talent).

    Yaku : Je me souviens en effet que vous hésitiez à intégrer « Yamori » au reste de la série.

    Tsuge : « Un Ecrivain inconnu » (« La Fugue », chapitre 6 de L’Homme sans talent)... Cette histoire est vraiment vieille. Je l’avais écrite avant « Le maître des oiseaux ».

    Yaku : L’enfant qui apparaît dans certains chapitres a toujours l’air de souffrir.

    Tsuge : On m’a parfois dit que ce qui touche à l’enfant était exagéré. Or je pense avoir aussi construit cela d’après ma propre enfance.

    ENFANTS

    Yaku : Vous avez une opinion sur l’éducation des enfants ?

    Tsuge : Pas particulièrement. J’en parle parfois avec mon épouse, mais pas sérieusement.

    Yaku : Je crois que vous souhaiteriez éduquer votre enfant de manière libre, sans le contraindre trop.

    Tsuge : Cela peut paraître irresponsable, mais je pense qu’un enfant doit vivre sa vie. Je pense que rester trop aux côtés de son enfant peut faire qu’il sera mal dans sa peau.

    Yaku : C’est un problème, en effet.

    Tsuge : Oui, d’ailleurs, lorsque j’observe mon fils, j’ai l’impression qu’il va mal. Je me demande si ce n’est pas génétique. (rires)

    Yaku : Il est fils unique ?

    Tsuge : Oui, et nous le gâtons, ma femme et moi. Le résultat est qu’il est très dépendant vis à vis de nous, il ne devient pas du tout indépendant.

    Yaku : Vous êtes attaché à lui.

    Tsuge : C’est ça. Bien sûr, s’il était indépendant, il s’éloignerait et ça nous rendrait triste. Mais dans l’absolu, j’aimerais qu’il le devienne. Question travail à l’école, nous sommes aussi trop indulgents, on ne le gronde pas ; et vu qu’il n’aime pas ça, il ne fait aucun effort. Il a donc de très mauvaises notes.

    Yaku : Et côté dessin ?

    Tsuge : Lorsqu’il dessine pour se divertir, il n’est pas si mauvais. Par contre lorsqu’il s’agit d’un devoir de l’école, ce n’est plus du tout ça ; même nous les parents, on ne peut rien faire. Je pense qu’il y a une différence entre dessiner pour soi et dessiner pour l’école.

    Yaku : Il rentre au collège l’année prochaine ?

    Tsuge : L’école est obligatoire jusqu’au collège, c’est donc après que ça pose problème. Il peut s’amuser jusque là, mais après... ce sera impossible de le forcer à travailler.

    Yaku : J’ai aussi un enfant. L’éducation est une chose compliquée.

    Tsuge : Les enfants ne comprennent pas pourquoi on les oblige à travailler. Ils peuvent se poser la question tant qu’ils veulent : de toute façon on les obligera, il y a de quoi devenir névrotique. Enfin, les choses sont ainsi, ça ne sert à rien d’en parler. Dans mon voisinage, il y avait une famille dont l’enfant était forcé à travailler sans arrêt et n’avait pas le droit de sortir de chez lui, même pas pendant les grandes vacances.

    Yaku : Ça devient de la torture.

    Tsuge : Oui, mais c’est une chose fréquente, et dire qu’il y a là quelque chose d’anormal n’est pas très bien vu.

    Yaku : Nous sommes dans une société basée sur la compétition.

    Tsuge : Je ne pense pas que mon enfant soit quelqu’un de brillant, donc peu importe le métier qu’il aura. Enfin, j’espère qu’il ne deviendra pas salarié.

    Yaku : Pourquoi pas salarié ?

    Tsuge : c’est très dur comme métier. Mieux vaut vivre avec un minimum, et faire bouquiniste, ou antiquaire.

    Yaku : J’y pense, jusqu’il y a peu j’étais salarié, et mon rêve était de pouvoir arrêter ça.

    Tsuge : (rires)

    LECTURES

    Yaku : Vous lisez énormément, j’aimerais que vous nous parliez de cet art de la lecture.

    Tsuge : Un être humain comme moi n’est pas adapté au monde dans lequel nous vivons. Si je me suis mis à lire, c’est parce que j’avais du mal à vivre, et que je me demandais s’il n’existait pas une méthode pour vivre plus sereinement. Je voulais me forcer à changer puisque le monde ne changerait pas ; c’est d’ailleurs la cause de mon mal de vivre.

    Yaku : Il s’agit de s’adapter au monde.

    Tsuge : Non, pas s’adapter à lui, mais changer. Mais ce n’est pas en restant à rien faire que je vais changer, et puis je n’attends pas non plus grand chose de mes lectures. Seulement lire permet de réfléchir à diverses choses. Et c’est en lisant que petit à petit j’ai été guidé dans telle ou telle direction. C’est une des raisons pour lesquelles je me plonge dans la lecture.

    Yaku : Je vois.

    Tsuge : Enfin, je dis ça, mais ce n’est pas dans un but aussi précis que j’ai commencé à lire tels livres. Ce n’est que maintenant que je peux affirmer cela.

    Yaku : Il en découle le genre de littérature que vous lisez.

    Tsuge : Étant donné qu’il s’agit de changer ma propre personne, je ne lis pas de livre qui soit sans aucun rapport avec moi.

    Yaku : Vous lisez beaucoup de livres théologiques.

    Tsuge : Je lis ça dans un but précis. Mais avant je lisais beaucoup de shishosetsu (courant de littérature autobiographique japonaise, apparue dans les années 1920).

    Yaku : Qu’est ce qui vous attire dans les shishosetsu ?

    Tsuge : Je lis ça comme une fiction ou une création, mais étant donné qu’un shishosetsu transcrit le quotidien de l’auteur… si je comprends comment vit l’auteur et que cette manière de vivre pourrait me convenir, je peux être influencé par elle. Et puis, je ne sais pour quelle raison, les auteurs de shishosetsu sont souvent pauvres, malades, et décrivent leur problèmes familiaux. Une certaine réalité s’en dégage. Il n’y aurait aucune réalité dans un récit qui parlerait de richesse financière.

    Yaku : Et puis ce ne serait pas du tout intéressant.

    Tsuge : Si je me suis plongé dans la lecture du shishosetsu, c’est parce que le niveau de vie des auteurs se rapprochait du mien, et que par conséquent, ce qu’ils écrivaient rentrait dans ma tête très facilement. J’aurais du mal à lire de la science fiction, ou un livre qui n’aurait rien à voir avec le quotidien. Disons que ça ne m’intéresse pas.

    Yaku : Quand est ce que vous avez commencé à vous intéresser au shishosetsu ?

    Tsuge : Il y a environ dix ans. Je n’ai alors plus lu que ce genre de livre. En fait j’ai l’impression que les auteurs de shishosetsu sont tous plus ou moins des marginaux rejetés par la société, alors ça me correspondait parfaitement.

    Yaku : Après les shishosetsu, vous vous orientez vers des écrits religieux.

    Tsuge : Je m’y suis mis pour essayer de faire vraiment quelque chose de ma maladie.

    Yaku : Ce qui insinue des questions beaucoup plus sérieuses que celle de la simple lecture.

    Tsuge : Pour vaincre ma maladie, j’ai lu divers livres de psychologie. Mais ma maladie ne vient pas seulement de ma personnalité. La névrose est quelque chose qui apparaît selon l’implication que l’on arrive à avoir parmi une société, voire le monde. Si on commence à parler de ce sujet, ça devient très compliqué.

    Yaku : Les écrits religieux vous ont-ils sauvé, d’une certaine manière ?

    Tsuge : Dans ma tête, j’arrive à comprendre ce qui est écrit dans un livre religieux, mais ça ne suffit pas. Il faut que je sente réellement ce qui est expliqué dans ce genre de livre, sinon les symptômes ne disparaissent pas. C’est le même problème pour la philosophie ; il ne suffit pas de comprendre.

    Yaku : Le fait de simplement comprendre ne sert pas à grand chose, c’est la suite qui est importante.

    Tsuge : Par exemple les spécialistes du bouddhisme - il en existe beaucoup – possèdent toutes les connaissances sur cette religion. Mais eux aussi ont leurs souffrances, leurs angoisses, et il n’est pas certain qu’ils puissent toutes les expliquer.

    Yaku : En effet.

    Tsuge : Mais la religion, surtout le bouddhisme, quand on comprend ce que ça signifie vraiment, je trouve ça extraordinaire. Les idées sont extraordinaires, mais ressentir réellement tout cela nécessite une pratique religieuse. Même si on fait se entrer ces idées dans la tête, cela reste de la simple connaissance. L’intellect ne peut pas être sauvé si facilement.

    Yaku : Vous pratiquez beaucoup le « zazen » (position assise du bouddha, technique de respiration et d’attention) ?

    Tsuge : Lorsque je me sens vraiment mal, oui.

    Yaku : Il s’agit d’arriver à faire le vide.

    T : Oui, c’est l’objectif final (rires). Mais c’est peine perdue. Mon corps de toute façon n’y parvient pas. Le but serait de rester assis et de ne penser à rien, mais ce n’est pas si facile. Je me distrais tout de suite.

    Yaku : Oui, car lorsqu’un profane veut faire du « zazen », il le fait pour soigner des angoisses.

    Tsuge : J’ai lu beaucoup de livres qui expliquaient concrètement les méthodes de « zazen » ; il ne suffit pas de rester simplement assis toute une journée. Si l’on entre dans la voie du zen, le bon usage veut que l’on fasse du « zazen » au moins une fois dans la journée. J’applique cette méthode, mais ça prend du temps. Il y a une chose dans le zen que l’on nomme « samu » : il s’agit de travailler physiquement toute la journée, absolument sans penser à rien, et cumuler cela avec le « zazen ». C’est en pratiquant le « samu » tous les jours que petit à petit on entre dans le monde du « mu », dans le vide.

    Yaku : Donc ce n’est pas en se disant, tiens, je vais faire un peu de « zazen » aujourd’hui, que ça se fait.

    Tsuge : Ce que l’on nomme « mu », en fait, cela signifie : se perdre soi-même, perdre son Moi. Et perdre son Moi, c’est perdre ses angoisses, ses souffrances, qui sont contenues intégralement dans le Moi. En langage zen, on dit : « faire un avec le ciel et entrer dans un état de liberté ».
    L’homme souffre à cause du Moi, mais selon le zen et le bouddhisme, le Moi n’existe pas à la base.

    Yaku : Mmm…

    T : Le Moi n’existe pas, mais tout le monde pense le contraire. C’est ce que veut nous faire comprendre le bouddhisme.

    REFLEXIONS SUR LA MORT

    Yaku : Dans L’Homme sans talent, le vendeur de vieux livre, Yamai (« La Fugue », chapitre 6), utilise la méthode de la fugue, de l’évaporation. Il est parmi nous seulement pour un moment.

    Tsuge : « Je suis ici pour un petit moment », si l’on traduit cette phrase selon la philosophie bouddhiste, c’est comme s’il nous regardait temporairement du haut d’un toit. Puis, si ici se trouve le monde de la vie, de l’autre côté est celui de la mort. C’est compliqué à dire. Dans la religion, il est important de faire « mu » de soi même (se vider de soi-même), mais après vient la question de la mort. On ne peut enseigner la religion sans parler de la mort ; c’est cette question de la mort qui est posée dans le message du bouquiniste. Mais si j’avais parlé de ça, la suite du livre aurait été gâchée…

    Yaku : D’ailleurs il intervient dans ce même chapitre un personnage nommé Igetsu qui a réellement existé, et sa vie hors du commun y est décrite.

    Tsuge : Igetsu cite un Haïku :

    "D’où ?
    De nulle part,
    Le craquètement d’une grue
    Perce la brume".

    Moi, je me demande s’il n’a pas écrit ce Haïku depuis le monde de la mort, et s’il n’était pas déjà à moitié mort.

    Yaku : Tout en vivant il avait déjà un pied dans le monde de la mort.

    Tsuge : Si on lit la totalité de son œuvre, on ne pense pas forcément ainsi ; c’est moi qui me le suis imaginé tout seul.

    Yaku : Son existence était vaporeuse, vague, confuse.

    Tsuge : Igetsu voyait le monde des vivants depuis celui des morts ; il était entouré de brouillard, et dans ce brouillard, il a dû entendre brièvement le cri lointain d’une grue.

    Yaku : Il était à la frontière des deux mondes.

    Tsuge : Il vivait comme un ermite. Dans le Japon traditionnel, un ermite était quelqu’un qui refusait la vulgarité. De ce refus découle le « wabi sabi » (de wabi : solitude, simplicité, mélancolie... et sabi : altération par le temps, vieillissement, salissure du temps. Considéré comme un principe positif, le sabi est plutôt étranger à la pensée occidentale), que l’écrivain K. Junzù a décrit dans son livre « Généalogie des hommes inutiles ». J’ai lu cet ouvrage il y a une vingtaine d’année, et sous son influence j’ai écrit « La famille Lee » et « Le Chien du col » (deus récits inédits en France) ; mais les « hommes inutiles » qui y sont présentés sont à l’image des « ermites » d’aujourd’hui. Pour écrire la série du vendeur de pierre, je m’inspire de Shinran (né à Kyoto en 1173 et mort en 1263), qui est le fondateur de l’école bouddhique japonaise Jodo-Shinshū (littéralement : « École véritable de la terre pure »), ou de Ippen (bouddhiste japonais et prédicateur ambulant, également connu sous le nom de Zuien, qui a fondé une branche de l’école « terre pure » - 1234-1289.) Cette source d’inspiration me pose problème, quelque part.

    Yaku : Je vois.

    Tsuge : Dans la littérature, on remet le Moi en question. Un écrivain un jour, a essayé de comprendre les écrits de Shinran via la question du Moi, mais il y a une différence entre résoudre la question du Moi et résoudre la question de la religion. Il n’est pas aisé de résoudre la question du Moi ; la mort, c’est la mort qui est le problème. Je commence à insister... (rires) Selon Shinran et Ippen il y a un paradis, un lieu délicieux, cela montre à quel point la mort pose problème et à quel point on peut consacrer toute sa vie au zen.

    Yaku : En ce moment, beaucoup de livres sur le bouddhisme se vendent, il y a un engouement général.

    Tsuge : Je ne sais pas si c’est un engouement pour l’occulte, mais le bouddhisme ésotérique a du succès auprès des jeunes. Les collégiens et lycéens sont attirés pas le zen. Beaucoup de livres se vendent.

    Yaku : Dans certaines entreprises on propose aux cadres de faire du zen.

    Tsuge : C’est un engouement culturel ; on prend le zen pour une méthode qui permet de se maintenir en bonne santé. C’est ce que l’on appelle le zen « nogitsune » (littéralement : renard des champs). Certains spécialistes assez connus comparent parfois le zen au fait de pratiquer un sport. Faire du sport permet de s’oublier pendant un temps, on se concentre sur quelque chose, on peut même être dans un état second. En plus si on s’acharne vraiment on peut exceller dans une spécialité, devenir connu, et avoir l’impression d’atteindre le secret de cette voie. Mais de là à dire qu’on atteint l’illumination… Des personnes vont jusqu’à associer le zen avec le « ken » (la bonne lame qui servira à tuer un homme, parmi les secrets du kendo), ça n’a pas de rapport avec le bouddhisme. Cela dénature le bouddhisme, de penser qu’on atteint l’illumination par le simple fait d’arriver à maîtriser une technique quelconque.

    Yaku : Cet engouement pour le bouddhisme est un peu douteux.

    Tsuge : Oui, il n’y est jamais question de la mort. Tout est centré sur le bien être. Mais je reviens au sujet de départ : je pense que l’ « évaporation » de Igetsu, était une préparation à sa mort. Mais je pense que se retirer du monde et vivre en ermite est différent du fait de « s’évaporer », de s’effacer soi-même.
    Si Igetsu n’a pas été très apprécié, c’est qu’il vivait dans une très grande misère, qu’il était laid et disgracieux. Et puis beaucoup de ses haïku sont ratés. Mais l’on ne peut juger quelqu’un seulement par ses haïkus. Je pense qu’il se fichait bien de ses haïkus. Mais il pouvait alors être perçu comme un simple clochard. En fait, j’ai la sensation qu’être clochard est une manière de s’accoutumer à la mort.

    Yaku : C’est à dire ?

    Tsuge : Celui qui va bâtir une fortune, « réussir » et essayer de ne chercher que le positif dans sa vie, aura peur de la mort. Au contraire, celui qui va vivre dans la misère, devenir un clochard incapable, qui ne va plus donner aucun sujet d’inquiétude à quiconque, et qui va tirer sa vie vers le « négatif », va alléger sa peur face à la mort…enfin, vous voyez…

    Yaku : Tout le monde devrait devenir clochard alors. (rires)

    Tsuge : On ne peut pas se battre contre la mort. Un homme qui se bâtira dignement, avec loyauté, disparaîtra avec la mort de toutes manières. On aura beau supplier, reconnaître nos torts. Elle se déplacera pour les braves types et les malfaiteurs sans faire de différence. Ma femme a eu un cancer, à la suite duquel j’ai fait une dépression nerveuse et beaucoup souffert. J’ai essayé en vain de trouver une échappatoire ; sachant ma femme et mon enfant en vie, je ne pouvais tout de même pas me tuer. Alors j’ai pensé sérieusement à aller me cacher et vivre comme un clochard. Ce n’était pas une mort idéale mais j’étais face à une peur concrète. Je ne pouvais que prier devant Dieu et Bouddha en joignant les mains. Mon esprit religieux vient de là. Je n’ai pas la patience de surmonter mon Moi comme dans le zen, ou d’y réfléchir comme en littérature. Je suis typiquement ce qu’on appelle le parfait idiot qui ne connaît rien à rien.

    Yaku : C’est souvent le cas quand un profane s’adonne à la religion, en s’accrochant à un espoir…

    Tsuge : Je me demande ce qu’Igetsu pensait de la mort. Il n’en dit rien, et pas non plus dans ses haïkus. Seul le vers avec la grue, qui donne l’impression d’avoir été écrit à la veille de sa mort, m’intrigue. En réalité il l’avait écrit bien avant de mourir… j’ai l’impression qu’il était à moitié mort depuis longtemps et le savait.

    Yaku : Ce que vous avez voulu faire avec « l’Homme sans talent », c’est suivre ce personnage de Sukegawa Sukezo (le personnage principal du livre) à un moment où lui-même veut suivre la voie et la façon de vivre de Igetsu.

    Tsuge : Mais je n’avais pas de plan préétabli, donc ça a été un peu compliqué. On ne comprend peut-être rien à tout cela, hein !

    CLOCHARDS ET ERMITES

    Yaku : Vous, M.Tsuge, vous voudriez bien habiter dans la montagne.

    Tsuge : Étant donné que je dois vivre, parce que je ne peux pas mourir, j’ai réfléchi à la manière dont je pourrais continuer ma vie, et je ne me vois pas autre que clochard ou ermite. Bien entendu, ce sont deux modes de vie qui sont en lien avec la mort, qui en sont une préparation.
    J’ai réfléchi au mode de vie du clochard : manger des choses pourries, se couvrir de vêtements pourris, dormir n’importe où, être sale, couvert de puces et de poux, avec tout ça il se peut que la conscience finisse par mourir ou devenir brouillée, confuse, et qu’avec elle la peur de la mort disparaisse.

    Yaku : Igetsu se déféquait dessus.

    Tsuge : Il existe des théories sur ces « ijinron » ; d’ailleurs, on se rapproche plus du domaine de Kunio Yanagita, ou Shinobu Orikutchi (deux ethnologues).

    Yaku : Les parias d’antan.

    Tsuge : Clochard, moines défroqués, diseuses de bonne aventure, filles de joie, lépreux, masseurs aveugles, pèlerins... Tous ces parias sont regroupés dans ce terme « ijin ». Ce sont tous les individus exclus de la société, c’est ce qui reste une fois qu’on a réuni dans une communauté tout ce qu’il fallait pour que règne l’ordre. Mais ils sont loin d’être inutiles. Pour qu’il y ait des riches, il faut bien qu’il y ait des pauvres. C’est comme vivre dans l’ombre, ou dans un monde à part. Lorsque j’imagine ces gens, ils me font l’effet d’être à la frontière entre la vie et la mort ; si on se trouve dans cette position, et qu’alors on rejette son Moi, on entre, peut-être, dans un monde utopique où il est facile de vivre, et facile de mourir…
    Enfin, peut-être pas. Je n’ai pas étudié tout ça, je ne sais pas très bien l’expliquer, mais en tout cas, pour moi, le fait de vouloir vivre dans la montagne rejoint cette idée. Il y avait aussi les « Sankas » (individus vivant en communauté dans les montagnes, vivant de la chasse et du façonnage de bambou). Mais ils sont un peu différents des Ijin. Ils construisent un monde qui leur est propre. Ils ne veulent pas devenir clochard, alors ils deviennent Sanka.

    Yaku : Les Sanka ont disparu.

    Tsuge : Ils se sont fondus dans la masse, en fait.

    Yaku : Maintenant, c’est interdit de vivre dans la montagne.

    Tsuge : Oui, mais je n’ai pas envie de mourir dans cette société. Je n’ai pas envie de faire partie d’un génocide, mais pas non plus de crever comme un chien. Je veux choisir l’endroit où je mourrai. Lorsqu’un animal meurt, il disparaît dans la nature. Les humains meurent en agonisant dans les hôpitaux. On peut voir la montagne, la nature comme une porte vers l’au-delà. C’est ce que j’ai perçu dans « Yama no jinsei » (« vivre dans la montagne ») de Kunio Yanagita.

    S’ÉVAPORER

    Yaku : Comment est ce que « La Généalogie des hommes inutiles » vous a servi pour des récits comme « La Famille Lee » ou « Le Chien du col » ?

    Tsuge : M. Lee a été rejeté de la société et fait donc partie de la famille des vendeurs de pierre (rires). Un élément m’a attiré dans « La Généalogie des hommes inutiles », c’est l’histoire de Kyôshin, le prêtre qui a été un guide pour beaucoup d’« hommes inutiles ». Il s’est « évaporé ».
    On parle souvent de son histoire dans les vieux livres : après avoir fugué, il a pris une femme et a eu des enfants ; il aidait les paysans ou les ouvriers ; ou bien il se mettait à réciter des prières, et vivait comme un clochard. Lorsqu’il est mort, il traînait au fond d’une cour, son cadavre fut à moitié dévoré par les chiens, et sa famille qui ne pouvait pas payer l’enterrement regardait ça en pleurant. Voilà sa vie.

    Yaku : C’est le grand aîné de Igetsu. (rires)

    Tsuge : L’histoire de Nagamasu, prêtre de la montagne de Hiei (région de Kyoto) est également connue : alors qu’il était très aimé dans le temple où il vivait, il disparut un jour. Il devint clochard ; on le retrouva au bout de quelques années, on l’accueillit très chaleureusement, mais le voilà qui disparut à nouveau ; puis on le retrouva mort, les mains encore jointes, priant en direction de l’ouest. Je fais allusion à Nagamasu dans Le Chien du col, lorsque le personnage parle du col « Gasshù » (littéralement : prière à mains jointes).

    Yaku : Je ne savais pas (rires).

    Tsuge : Le guide Kyôshin est mort trente ou quarante ans après la mort de Saichô (prêtre de l’époque Heian) et Kûkai. Que ce soit un peu après avec le moine Kûya, ou un peu plus tard à l’époque de Kamakura avec Shinran ou Ippen, tous ont été influencés par Kyôshin. Et il y a encore un imbécile qui a essayé de l’imiter : c’est moi (rires). Je me suis « évaporé » à Kyûshû.

    Yaku : Vraiment sous son influence ?

    Tsuge : Alors que j’étais stupide et sans aucune connaissance. En réalité je n’étais pas vraiment influencé par lui, mais à l’époque l’idée d’évaporation me trottait dans la tête, et je l’ai vraiment fait en 1969. C’est comme je l’ai écrit dans l’article du magazine Yakô numéro 10, « Jôhatsutabinikki » (« histoire d’une évaporation »).

    Yaku : La dernière phrase de cet article est très émouvante : « Aujourd’hui, j’ai une femme et un enfant, les jours sont paisibles, mais je ne sais pas d’où je viens, et peut-être suis-je en train de continuer à m’évaporer ».

    Tsuge : J’étais encore célibataire, je pouvais me permettre de faire des choses idiotes ; mais c’était éprouvant. J’étais tellement angoissé et tendu, j’étais aux abois. L’extérieur était une espèce de corps transparent en dilatation, et ce fut une souffrance énorme de devoir le percer. Je ne peux pas dire s’il s’agissait d’un intérieur ou d’un extérieur, mais j’avais cette impression de percer quelque chose. En tout cas, l’« évaporation » fut une très dure épreuve.
    Puis, une fois « percé », je me suis à nouveau trouvé à Kyûshû, mais ce Kyûshû n’était pas inhabituel… Moi non plus, je n’avais pas changé, mais au bout de deux, trois jours, j’avais l’impression d’avoir été exorcisé, d’être libéré d’une contrainte, mon cœur s’est senti léger ; je n’ai pas senti tout de suite que c’était la conséquence de mon « évaporation », mais si je m’affalais par terre sur le tatami de l’auberge, bras et jambes écartés, je me sentais soulagé. Je n’étais plus personne, j’étais là mais en même temps je n’étais pas là, je n’étais pas mort, mais c’est comme si j’étais effacé, comme le chiffre zéro. Le « Mu ».

    Yaku : Mmh, ça devient compliqué.

    Tsuge : Non, pas vraiment. Mais je n’ai pas ressenti une seule fois la même chose depuis. Parfois je repense à cet état-là, mais c’est tout. Mais bien après, lorsque j’ai lu Dôgen (moine de l’époque Kamakura), il y a une expression qui m’a marqué, qui voulait dire : trouver la vraie liberté en rejetant son corps et son cœur. Je me suis dit que j’avais peut-être atteint alors ce dont Dôgen voulait parler… Je ne parle pas du tout de ce qu’on ressent suite à un effort sportif, mais du vrai « Mu ». J’étais dans cet état à Kyûshû pendant une semaine au moins. Mais je n’en avais pas conscience à cette époque. Je ne savais pas non plus que le terme de Satori (illumination) existait.

    Yaku : Ciel et terre font un.

    Tsuge : Ce n’était pas non plus ça. Selon Dôgen, si l’on va dans le « Mu » et que le Moi disparaît, ce qui l’entoure disparaît aussi inévitablement. Le Moi existe à cause de l’autre, s’il s’efface, ce qui s’oppose à lui s’efface aussi. Par conséquent, on dit que terre et ciel font un… C’est vrai qu’on est alors dans un monde sans angoisse, où tout est facile. Mais là, en ce moment je suis plutôt plein d’anxiété. (rires)

    Yaku : Mais si l’on est profane, on ne peut pas mener à bien cet apprentissage et aboutir à cet état.

    Tsuge : Le zen, c’est la « voie de la force de soi ». Si l’on est faible, on se cramponne à la « voie de la force des autres ». On ne peut alors que se rejeter soi-même et s’en remettre à Amida (divinité bouddhique populaire).

    DISTANCE AVEC SON ŒUVRE

    Yaku : Je change de sujet, parlons un peu de la distance qu’il y a entre vos œuvres et vous.

    Tsuge : Je n’ai pas trop envie d’en parler parce que les lecteurs risquent d’être déçus. En fait, il y a une sacrée distance.

    Yaku : Vos histoires paraissent très réelles, et je reçois parfois des lettres qui disent : « Est ce que M.Tsuge vend vraiment des pierres ? »

    Tsuge : Parce que je mets vraiment toute mon énergie pour donner du réalisme. C’est envers ce à quoi je réfléchis, qu’il n’y a pas de distance.

    Yaku : C’est ce côté réaliste qui fait frémir le lectorat féminin.

    Tsuge : Ah bon ? Pourquoi ? Je ne suis pas très flatteur avec les femmes.

    Yaku : Si M. Tsuge a une vie pareille, moi je veux bien lui venir en aide, voilà ce qu’elles pensent.

    Tsuge : Elles prennent ça drôlement au sérieux !

    Yaku : Mais lorsqu’on lit L’Homme sans talent, il y a quelque chose de paisible dans la misère que vivent les personnages, et certains lecteurs qui exagèrent ont presque l’impression d’un monde utopique.

    Tsuge : En fin de compte on se sent tranquille tellement on est tombé bas. En réalité, la vie est dure, c’est psychologiquement qu’elle est confortable.

    Yaku : La plupart des japonais ont une vie de classe moyenne, assez confortable. Ils éprouvent une certaine nostalgie par rapport à ce genre de vie misérable. Dites-moi, y a-t-il des bandes dessinées auxquelles vous vous intéressez ?

    Tsuge : Non, il n’y en a pas. Parce que je n’en lis pas. Et puis je n’éprouve plus vraiment d’intérêt pour le monde du manga. Le magazine Baku par exemple, je ne sais même pas si l’objectif était de publier des mangas de qualité. Et puis je ne sais pas ce que je dois penser de mes propres bandes dessinées. Du coup je ne sais pas quelles qualités on peut attribuer à Baku. D’ailleurs en tant qu’éditeur, aviez-vous une ligne directive ?

    Yaku : Pas vraiment, c’est surtout que je voulais que vous, vous dessiniez, ainsi que votre frère Tadao Tsuge, et puis ne voulant pas me conformer aux autres magazines, je voulais inviter des gens qui avaient arrêté de dessiner ; je me suis dit que ce que je trouvais bien, les lecteurs allaient aussi l’apprécier, j’ai donc fait appel à Messieurs Kondo, Hanawa, Yamada, Yuzuki.

    Tsuge : Je ne sais pas si mes bandes dessinées sont intéressantes, mais je suis content d’avoir été publié, et heureux aussi de savoir que Nihonbungeisha ait pu sortir un tel magazine. C’est pour ça que je me suis donné à fond dans les bandes dessinées que je devais faire pour Baku.

    Yaku : Malheureusement, il n’y a pas eu assez de ventes pour que la maison puisse continuer.

    Tsuge : Malgré la présence de M. Seiichi Hayashi. Ce n’est sûrement pas qu’une question de prix de vente ; vendre un magazine comme Baku de nos jours, c’est très dur, étant donné l’état actuel du manga.

    Yaku : Je suis navré pour les lecteurs qui nous ont soutenus.

    LA PROMENADE

    Tsuge : Des « Jours de promenade » (Sanpo no hibi) recommencent pour moi. (rires)

    Yaku : Ah, non, il ne faut pas. Il faut que vous dessiniez comme un fou ! La promenade doit rester un loisir.

    Tsuge : Non, je pense prendre la promenade au sérieux et devenir un « promeneur » véritable… Je me suis dit que j’allais fonder un nouveau genre de spécialité. (rires)

    Yaku : Vous allez établir une théorie sur la promenade. Par exemple : vous marchez trop vite, ce n’est pas comme ça qu’on doit se promener.

    Tsuge : Oui, c’est ça. Non, mais vraiment : j’ai une carrière de vingt ans de promenade derrière moi. (rires) Mais il n’y a rien à tirer d’une promenade, aucune technique.

    Yaku : On voit tout de même qu’il y a d’un côté des gens qui se régalent de leurs promenades, et de l’autre, ceux qui veulent rentrer tout de suite.

    Tsuge : Oui, mais il y a aussi la question de l’environnement autour : dans n’importe quelle ruelle, si une voiture passe, on ne peut pas se promener, insouciant.

    Yaku : Moi, j’ai la triste habitude du salarié qui, qu’importe où il aille, se presse. Même sur les escalators, je ne peux pas rester immobile, je me sens obligé d’avancer.

    Tsuge : C’est vrai. Moi, je ne connais pas le secret de la promenade, mais si on sent qu’on est descendu d’un cran dans la vie, je pense qu’on peut sentir une différence : ce n’est pas forcément mon cas, mais par exemple, si on a un boulot qui nous lâche tout à coup, on sent qu’on est descendu d’un cran, on ne s’y attendait pas. On doit pouvoir alors se rendre compte que rien ne presse, on n’est pas peinard, mais on peut profiter pleinement de sa promenade. Mais en réalité, la promenade regorge de questions complexes. (rires)

    Yaku : Où vous promenez-vous en ce moment ?

    Tsuge : Pas trop du côté de la gare de Chôfu, plutôt du côté de Komae sur la ligne Odakyû, ou Izumitamagawa ou Kitami, là où les villes sont encore petites et où ce n’est pas encore urbanisé. Je ne peux vraiment pas m’accoutumer à la grande ville.

    Yaku : Vous vous promenez en vélo ?

    Tsuge : Oui, tranquillement. Je peux marcher, mais vu que je vais loin... Au bout de longues promenades, j’ai parfois envie de chier.

    Yaku : Vous rentrez en sprintant sur votre vélo.

    Tsuge : Non, celui qui a envie de chier pendant la promenade est un promeneur raté.

    Yaku : Article numéro un : faire avant la promenade. En même temps, si on se prépare avant, ce n’est pas une vraie promenade. Il faut partir comme ça, hop. Vous avez un nouveau vélo.

    Tsuge : Oui, j’ai gardé le précédent pendant vingt ans. La police m’interpelait souvent.

    Yaku : Pourquoi ?

    Tsuge : Ils croyaient que c’était une bicyclette volée. Les vélos qu’on vole sont souvent des vieux vélos. Et vu que le mien était complètement pourri, on m’interpelait souvent.

    Yaku : C’est pour ça que vous en avez acheté un nouveau.

    Tsuge : Oui, l’autre fois, mon vieux vélo est tombé en panne, et quand je l’ai emmené chez le vendeur, il m’a dit : « Je n’ai pas envie de réparer un vélo comme ça !! » Alors j’ai du l’abandonner, mais je ne peux pas me résoudre à le jeter ; alors je le laisse chez moi.

    Yaku : C’est bien que vous puissiez vous promener en vélo : en plein centre ville, le vélo, ça gène, que ça soit sur la route ou sur les trottoirs.

    Tsuge : Quand j’étais jeune, je travaillais comme livreur de nouilles à domicile, donc le vélo, c’est mon truc. Comme pour la marche, je réfléchis à diverses choses en faisant du vélo.

    Yaku : Il y a une vogue du vélo depuis peu.

    Tsuge : Vers Okutama, il y a des gens qui font du vélo en transpirant, mais ça ce n’est pas de la promenade, c’est du sport. Je n’ai pas envie de faire des efforts, pour grimper une côte par exemple.

    Yaku : Pourtant l’effort fait partie de la bande dessinée : par exemple lorsque vous faites des hachures, trait après trait, cela demande des efforts.

    Tsuge : C’est pour ça que la BD ne me convient pas. Avec l’âge, j’ai de plus en plus de mal. Il faut vraiment qu’un désir très fort me pousse pour que j’arrive à dessiner. Je me demande par quoi sont poussés les gens qui dessinent tout le temps. Il y a sûrement le fait qu’il faut manger, mais ils dessinent sans arrêt même lorsqu’ils vivent bien. C’est ça que je ne comprends pas. Enfin, si c’est leur raison de vivre, tant mieux.

    Yaku : Les Japonais sont des travailleurs, ils angoissent s’ils ne font rien.

    Tsuge : Je ne comprends pas pourquoi je suis vu comme un paresseux. Du moment que je peux gagner un minimum pour vivre, cela me suffit. Enfin, j’ai un peu peur pour ma retraite. (rires) Mais le manga est instable. D’ailleurs, si je ne m’y remets pas un peu, mon livret d’épargne va diminuer d’un coup…

    Yaku : Quoi qu’il en soit, je vous en prie, dessinez. Et je me chargerai de trouver un magazine. De toute façon, je suis aussi au chômage.

    Tsuge : Ah, il faut qu’on parle de ça : vous, M.Yaku, qu’allez vous devenir ? Vous n’allez pas descendre et que s’ensuivent, pour vous aussi, « des jours de promenade » ?

    Yaku : C’est pour ça que tout à l’heure, je vous demandais les secrets de la promenade.

    Tsuge : Je crois qu’il faut descendre d’un cran dans sa vie, on est plus détendu. Enfin, si vous avez un bon poste dans une entreprise, c’est différent ; mais si comme vous on est bientôt au chômage…

    Yaku : Bah, moi je louerai un bureau, puis je sortirai tous les jours. Quand j’aurai du travail, ça ira, mais les jours où je n’aurai rien à faire, j’aurai envie de dormir. Personne ne me dira rien, donc je serai tranquille, mais à force, je risque la déchéance.

    Tsuge : Oui, petit à petit. Les êtres humains s’habituent au monde dans lequel ils vivent : un monde dans lequel même la promenade devient interdite. On aura beau essayer de descendre d’un cran, on vous en empêchera. Alors il n’y aura plus aucune échappatoire possible…

    Yaku : Qu’est ce qu’on peut faire alors..?

    Tsuge : Je vais faire des expériences, et à force de les cumuler, je finirai sûrement vieux et sénile.

    ........................................................

    « MON HISTOIRE »
    PAR YOSHIHARU TSUGE

    Texte complétant le recueil Riarizumu no yado (L’auberge du réalisme), regroupant les bandes dessinées de voyage de Tsuge (éditions Futabasha, collection Action Comics, 1983).

    1966, 29 ans :
    Je décide de m’éloigner du divertissement et de me consacrer à une bande dessinée d’expression. Je présente entre autres les récits Le Marais et Chiko, décriés. Mes finances sont en baisse, je déménage à Chôfu (quartier de Tokyo) et deviens assistant de Shigeru Mizuki.

    1967, 30 ans :
    Le magazine de critique de bande dessinée Mangashugi remarque mes Mangas et les met en valeur. Hormis ceci le monde du Manga n’aime pas mes bandes dessinées et le fait savoir. Je goûte à la honte.

    1968, 31 ans :
    Je ne comprends pas le sens de mon existence, j’angoisse terriblement. Mon état psychique s’aggrave, je désespère, choisis de me retirer à Kyûshû, mais je rentre à Tokyo au bout de 10 jours.
    En novembre, déménagement dans le quartier Mutsumi, à Chôfu.

    1969, 32 ans :
    En février, je fais connaissance avec Maki Fujiwara, actrice dans un théâtre underground.
    En mars, déménagement à Shinjuku dans l’appartement où habitait Junzô Ishiko. J’arrête de travailler avec Mizuki mais ne produis rien de personnel pour autant.

    1970, 33 ans :
    En mars, déménagement dans le quartier d’Hinagiku (Chôfu), avec Maki Fujiwara. Début de reconnaissance, engouement pour mon travail, je reçois des droits d’auteur et arrête temporairement la bande dessinée.

    1974, 37 ans :
    Septembre, inquiétude quant à mon avenir, je décide d’ouvrir un café ; je déménage devant la gare d’Ogikubo. Mais le café n’ouvre pas et je déménage à Sakai (Chôfu) au bout de deux mois. Je produis très peu, ma situation financière s’aggrave.

    1975, 38 ans :
    L’été, ma femme travaille au vélodrome Keiô de la ville de Chôfu.
    En novembre, j’inscris Maki Fujiwara à mon état civil après la naissance de notre fils Shôsuke.

    1976, 39 ans :
    Déménagement à la résidence Fuji. Boom du manga format poche : augmentation de la vente de mes livres.

    1977, 40 ans :
    Internement de Maki Fujiwara à Ôtsuka après qu’on lui ait trouvé un cancer. L’opération réussit mais c’est un choc et je me sens touché physiquement et mentalement. Je souffre d’angoisse et déménage à Kashiwa, dans la région de Chiba, où habite mon frère Tadao. Là-bas mon état psychique s’aggrave de plus belle.

    1978, 41 ans :
    En juin, emménagement à Chôfu dans l’appartement que je désirais. J’achète des mangas anciens dans le but d’ouvrir une boutique de livres d’occasion. Puis j’achète des appareils photographiques dans le but d’ouvrir une boutique de ces appareils.

    1979, 42 ans :
    Aucune amélioration de mon état physique et mental, je fais une dépression nerveuse, dessine malgré tout, passe des journées de tristesse et de mélancolie.

    1980, 43 ans :
    Aggravation de ma dépression. Je suis plongé dans l’angoisse comme jamais, me fais interner en hôpital psychiatrique. Je pense au suicide mais la présence de ma femme et de l’enfant m’en dissuade.

    1981, 44 ans :
    Inquiétude quant à ma carrière de mangaka. J’obtiens un permis d’antiquaire. Vente d’appareils photos d’occasion. Ma névrose se calme un peu.

    1982, 45 ans :
    Récession économique, je dois arrêter la vente d’appareils photo.

    1983, 46 ans :
    De mars à décembre, publication du « journal de Tsuge » dans le magazine « shôsetsugendai » (« roman d’aujourd’hui »). Reproches de mes femmes parce que certaines affaires personnelles y sont divulguées. S’ensuivent des disputes sans fin. La névrose empire.

  • Les livres de

  • L’HOMME SANS TALENT