Frédéric Boilet photographié par Laia Canada (2012)

Partager Partager URL doc
  • A propos de 3615 Alexia

    Entretien avec François Boudet, en 1997


  • Entretien avec François Boudet, paru sur le site Boilet.net, initialement réalisé pour le site Cyborg.

    À l’époque où tu fais 36 15 Alexia, nous sommes en plein âge d’or (1985-95) du minitel (avant la percée d’internet) en France... Or, à cette époque, nous ne percevons de ce phénomène dans la BD qu’une vision dérisoire (dans Fluide Glacial se moquant des messageries roses en plein essor) ou menaçante (de type histoires policières, dans la revue Circus de Glénat notamment), et de toutes façons assez rare, dans de courtes histoires...
    Et à ce moment là, tu nous apportes un superbe album, très personnel, réaliste et sérieux sur le sujet (avec des « vraies » personnes et de « vraies » relations derrière le clavier...), sur le mode du reportage-fiction semi autobiographique que tu affectionnes !
    Tout d’abord, est-ce que cette expérience de communication et de rencontre par minitel t’a convaincu, et ne trouves-tu pas dommage que ce type de communication médiatique directe, voire de démocratie, ait été mal compris finalement en France où nous restons encore plutôt sur des structures générales très hiérarchisées ?

    Je n’étonnerai personne en disant que je suis contre toute forme de censure. Que, grâce au minitel ou à internet, les pornocrates ou les nazis puissent s’exprimer, voilà bien qui me laisse de marbre. Ou plutôt, je m’amuse de l’existence des uns et j’ignore totalement les autres. Ce n’est pas la liberté de parole qui est dangereuse, mais bien l’absence de répartie. Les cafouillages médiatiques autour du Front National depuis près de quinze ans m’inquiètent beaucoup plus que les discours des internautes nazillons...
    Pour ce qui est du minitel et de la BD, Benoît Peeters l’explique très bien dans son petit livre de la collection Dominos (*) : au fil des années, la BD franco-belge s’est coupée de notre quotidien, et donc de la modernité de ce quotidien, pour se consacrer presque exclusivement au ressassement d’univers imaginaires, fantaisistes ou pseudo-historiques. Rien d’étonnant, donc, à ce que nos auteurs de BD passent le plus souvent à côté de ce que le monde d’aujourd’hui propose de neuf ou de différent.
    De mon côté, le minitel m’est tout de suite apparu comme un moyen formidable, et simple, de susciter l’imaginaire. La fiction, le rêve, à portée de main, un endroit curieux où chacun est scénariste de sa propre vie. Il s’agissait véritablement, pour moi, du miroir d’Alice.
    Je suis parti en quête de fictions amoureuses, parfois érotiques, espérant qu’elles serviraient de base à un nouveau scénario. Et franchement, le résultat a dépassé mes espérances. Il m’a même dépassé moi, tout simplement, j’ai bien failli y laisser ma peau, j’y ai laissé en tout cas mon portefeuille ! Inutile, je pense, que j’entre plus dans les détails, 36 15 Alexia le fait, une fois pour toutes, à ma place.
    C’est évidemment un livre très autobiographique, très proche de la réalité, même si je me suis réservé quelques bouffées d’air imaginaires. Imaginaire prolongé lors du Salon d’Angoulême en janvier 1991, où j’ai offert à Alexia des obsèques de première classe dans une exposition qui mêlait planches originales, connexions télématiques, vidéo et mise en bière...

    (*) la Bande dessinée, collection Dominos, Flammarion, 1993

    La fin de l’album est un peu violente, même si elle est surtout métaphorique... Est-ce que tu en veux à Alexia de t’avoir quitté, d’avoir brisé un rêve peut-être ?

    Si je suis allé au bout de cet album, c’est justement pour mettre un terme à tout ce qui pouvait concerner de près ou de loin la véritable Alexia. Et, ma foi, ça a plutôt bien fonctionné. L’ouvrage publié, je me suis contenté de lui envoyer par la poste, puis je suis allé verser une larme à son enterrement, une dernière - donc délicieuse - avant de tourner la page.
    Quelques ultimes tentatives de sa part pour se rappeler à mon souvenir (insultes, menaces, révélations, puis à nouveau travaux d’approche) ont glissé sur moi comme du savon... J’étais descendu aux enfers pour écrire un livre, ce même livre avait eu le bon goût de m’en sortir. Comment, aujourd’hui, pourrais-je en vouloir à un personnage de fiction ?

    Je suis à la fois un peu surpris et déçu par ce que tu nous dévoiles là, sur l’attitude d’Alexia ; car dans l’album c’est clairement elle qui te quitte et les choses se finissent ainsi... La réalité est un peu moins « clean » apparemment donc. Je comprends mieux pourquoi tu nous disais : « Heureusement pour le scénario, et malheureusement pour moi. » !
    Ceci m’amène à ma question suivante : Quelles sont selon toi les limites de l’autobiographie, s’il y en a ? Une question peut-être sougrenue par exemple : est-ce que tu as demandé l’autorisation à Alexia d’utiliser son image, en pensant aux implications qu’aurait pu avoir l’album sur sa vie ? Ou bien faut-il rester libre de ce côté là aussi ? Je pense par exemple à Fabrice Neaud qui dans son Journal va jusqu’à critiquer ses amants tout en citant leurs noms propres et sans leur demander leur avis...
    Tu dis que dans ta collaboration avec Benoît Peeters, Benoît te sert de garde-fou ; dans 36 15 Alexia, où Benoît Peeters ne collabore pas encore entièrement (?) (son nom n’est pas crédité sur la couverture en tout cas), tu vas très loin dans l’intimité des personnages : la scène du caméscope par exemple est presque « voyeuriste » pour le lecteur, non ? Ce n’est pas un reproche car j’aime beaucoup ; l’intimité des personnages nous les rend plus proches je trouve, et cette utilisation du caméscope participe du processus créatif de la BD que réalise le personnage... De plus, comme tu traites de la réalité, tu « donnes à voir » comme un journaliste, c’est normal.

    Lors du Rayon vert, j’avais amené un scénario fini à Benoît Peeters, dans lequel il n’avait pu véritablement intervenir de façon significative. Avec Alexia, j’espérais lui laisser plus d’espace en lui présentant seulement des notes...
    Mais j’avais conduit et vécu cette histoire seul, et du brouillon que j’apportais se dégageaient les lignes d’un scénario que Benoît m’engagea à réaliser tel quel. Il me donna quelques conseils formels et techniques, mais surtout il me mit en confiance. J’avais plongé trop loin dans la confusion entre réalité et fiction pour pouvoir, seul, faire les bons choix : par ses encouragements et ses remarques judicieuses, Benoît me sortait la tête de l’eau et me remettait sur les bons rails.
    On m’a parfois parlé d’exhibitionnisme / voyeurisme à propos de 36 15 Alexia, alors que j’avais plutôt le sentiment d’avoir fait un travail d’entomologiste !
    Alexia est une histoire d’amour aveugle, dans tous les sens du terme. Il était normal de multiplier les images, le « donné à voir » une fois l’écran noir du minitel passé.
    Il y a une part d’autobiographie inhérente à tout récit, à chacun d’y mettre les limites qu’IL PEUT. Pour ma part, si je dois empiéter sur la vie privée d’autrui, j’essaye de ne rien faire sans accord préalable ou complicité. Il est de toute façon plus amusant de susciter une complicité que d’agir « à l’insu de ».
    Sans accord ni complicité, je dois m’adapter. Ainsi pour Alexia, alors que le terrain était particulièrement boueux, j’ai préféré rapidement changer noms et visages pour conserver toute liberté de reproduire certaines scènes image à image, certaines phrases mot à mot.
    Je ne joue pas le rôle de Marcello, et l’Alexia de papier est une jeune mannequin professionnelle, rencontrée lors de repérages dans les milieux de la mode... Je l’ai embauchée une après-midi, et rétribuée, pour qu’elle interprète le rôle d’Alexia, scène de rencontre, scène d’amour à l’hôtel. La lettre de rupture, également, est reproduite mot à mot, mais avec l’écriture d’une tierce personne...
    La seule chose qui n’ait pas bougé est le nom même d’Alexia, car il était faux : il ne s’agissait que d’un pseudonyme pour le minitel... Ainsi, au bout du compte, seuls les protagonistes ont les clés de l’histoire et se reconnaissent, leur vie privée n’est pas menacée.
    Toutes ces précautions n’ont pas empéché Alexia et son mari de disjoncter à la lecture de l’ouvrage. Par un curieux effet de balancier, ils devaient péter les plombs au moment où, après deux années d’éclairage à la bougie, je remettais les miens en place...
    Chose amusante, je reçus une lettre d’un inconnu - depuis devenu ami - quelques jours après la sortie du livre en librairie et les gesticulations de l’inimitable couple. Il tenait à me faire part de son enthousiasme, grosso modo de la façon suivante : « J’ai moi-même une Alexia dont je n’ai jamais réussi à me débarrasser, merci de l’avoir fait pour moi ! ». Comme quoi ce livre n’aura pas fait qu’un seul heureux !

    Tôkyô, le 12 octobre 1997

  • Les livres de

  • TÔKYÔ EST MON JARDIN
  • coffret LOVE HOTEL / TÔKYÔ EST MON JARDIN
  • ELLES
  • LOVE HOTEL
  • 36 15 ALEXIA
  • EGO COMME X n°8
  • L’ÉPINARD DE YUKIKO



  • Autres propos:
    > La Nouvelle Manga en 2007
    > A propos de la réédition de Love Hotel
    > A propos de son travail érotique
    > « Les vieilles lunes se couchent à l’Est »
    > Boilet / Taniguchi
    > A propos de Tôkyô est mon jardin
    > A propos de Tôkyô est mon jardin
    > A propos de Love Hotel