Frédéric Boilet photographié par Laia Canada (2012)

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  • A propos de Love Hotel

    Entretien avec François Boudet, en 1997


  • Entretien avec François Boudet, paru sur le site Boilet.net, initialement réalisé pour le site Cyborg.

    Venons en à l’album Love Hotel. Qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser au Japon ?

    En 1989, cela faisait presque 10 ans que je faisais ce métier d’auteur de BD, et mon bilan était contrasté : un album de jeunesse (la Nuit des Archées), deux albums commerciaux (les Veines de l’Occident) et seulement deux livres dont je n’avais pas à rougir, malheureusement indisponibles ; l’un, dont la réalisation fut euphorique, avait prématurément fini en soldes (le Rayon vert) et l’autre, de conception plus rugueuse et dont je vivais encore les contrecoups, n’était pas encore paru (36 15 Alexia prévu pour le début de l’année suivante).
    Mais surtout, je constatais que mon rêve d’enfant tardait à prendre forme. Depuis toujours, j’avais voulu être dessinateur de BD par goût du dessin, mais aussi pour voyager. Je m’étais imaginé parcourant le monde dans un camping-car et vivant de mon crayon en envoyant mes pages à un éditeur français enthousiaste...
    À l’usage, ce métier s’était tout au contraire révélé casanier (et les éditeurs renfrognés). À part les escapades au Pic du Midi ou sur la cathédrale de Strasbourg, ma vie de dessinateur-voyageur s’était résumée au parcours lit-chaussons, chaussons-table à dessin, table à dessin-lit...
    À 29 ans, il était temps de réagir.

    Dans un premier temps, le Japon m’est apparu courant 87 sous la forme d’une équipe de TV nippone qui venait réaliser un reportage sur mon amie de l’époque. Cette dernière ne m’en voudra pas de dire ici un mot à son sujet : il s’agit de Catherine, dont on trouve les traces dans le Rayon vert et 36 15 Alexia (note de Cyborg : et aussi dans les Veines de l’Occident...), une jeune femme tout en énergie dans le premier album, plus en patience dans le second...
    Catherine fait du théâtre d’objets, de rue à l’occasion, et l’équipe de TV nippone l’avait suivie dans sa vie professionnelle et privée tandis qu’elle présentait un spectacle d’objets à la Villette. Diffusé au Japon, le reportage a eu son petit succès : la chaîne de grands magasins nippons Seibu lui a offert par la suite une tournée dans tout l’Archipel, de Sapporo à Fukuoka.
    De retour de ce voyage en 1988, les impressions « à chaud » de Catherine ne furent pas étrangères à mon intérêt grandissant pour ce pays. Le Japon... C’était évidemment le point de chute idéal pour une première expérience de dessinateur-reporter : je ne pensais pas trouver plus loin, plus cher, plus difficile d’accès (langue japonaise), plus opposé... C’était un défi de mener à bien un premier projet dans ce pays apparemment si compliqué.
    Et puis il me semblait que les médias français, et particulièrement la BD, disaient énormément de bêtises sur ce pays, oscillant toujours entre la caricature et le convenu le plus achevé... Le Japon méritait qu’on s’y rende, qu’on y fasse un travail effectif de reportage, d’observation, un travail de terrain...
    Patrick Cothias s’était un jour vanté d’avoir puisé le Vent des Dieux dans l’Encyclopedia Universalis, trouvant formidable de pouvoir réaliser une série complète à la seule lecture de l’article « Japon ». Plus que tout, je voulais faire le contraire : sur ce même Japon, je réaliserais un seul ouvrage, il ne serait pas médiéval, j’irais sur place, je rencontrerais les gens, j’apprendrais leur langue...
    Il me restait à convaincre Benoît Peeters. Je pris soin, cette fois, de ne venir avec aucun découpage, aucun scénario, pas même le début d’une trame... Notre collaboration effective se décida autour d’une seule motivation, que résument les mots « Japon » et « reportage ». Nous démarrions cette fois ensemble à zéro.

    La première partie du travail a consisté à trouver des financements pour un séjour de quelques mois dans l’Archipel. J’ai consacré l’année 89 à leur recherche et fini par décrocher une bourse du Centre national des lettres, puis un parrainage des entreprises de casques de moto Shoei.
    Une seconde étape a été le séjour lui-même, deux mois de repérages en solitaire l’été 90, puis deux semaines l’hiver suivant avec Benoît, sur les traces du scénario dont nous avions défini les grandes lignes.
    L’histoire se passe à Sapporo en hiver, de nombreuses scènes sont nocturnes... La nuit, les néons, la neige nous ont conduits vers un récit en noir et blanc.
    Nous avons proposé le projet début 91 à Jean-Paul Mougin, qui l’a immédiatement accepté pour (À Suivre)...
    Ainsi Love Hotel est né, et avec lui l’envie d’approfondir, d’aller plus loin encore, de séjourner plus longuement, de parler encore mieux japonais...

    Les Japonais connaissent assez bien la France, je crois ; par contre l’inverse n’est pas si évident (quand on voit le nombre de clichés encore véhiculés ici en 1997, malgré la percée des manga ou l’Année du Japon en France, par exemple...). Comme pour 36 15 Alexia, tu as été avec ta propre expérience au delà des lieux communs, en fait... As-tu rencontré de l’incompréhension en France avec Love Hotel, dans ton entourage ou ailleurs ?

    Je connais peu de lecteurs qui boudent le plaisir d’être étonnés. Love Hotel et plus encore Tôkyô est mon jardin montrent un Japon un rien inattendu : voilà qui nous a amené des réactions plutôt chaleureuses et enthousiastes.
    Mais il y a bien eu une incompréhension autour de Love Hotel, une sorte de malentendu autour du ton même du récit.
    C’est peut-être avec ce scénario que Benoît et moi nous sommes le plus amusés, avons le plus ri, et pourtant les lecteurs ont le plus souvent perçu une histoire dramatique. Le choix graphique n’y est sans doute pas pour rien, ce parti d’un noir et blanc très franc, très contrasté, pas franchement grand public et finalement très noir, semble en avoir perturbé plus d’un. La fin ouverte, également, laissant volontairement le récit en suspens, a peut-être elle aussi joué un rôle dans ce décalage entre nos intentions, notre jubilation, et la perception de certains lecteurs...
    Involontairement, en tout cas, nous avions mis dans Love Hotel les ingrédients qui allaient nous obliger à continuer. Nous avions le sentiment qu’il nous fallait à la fois approfondir et rectifier le tir : Love Hotel raconte l’histoire d’un Français qui débarque au Japon, Tôkyô est mon jardin serait celle d’un Français qui y vit. Le David Martin de Love Hotel est en perpétuel décalage, celui de Tôkyô serait parfaitement intégré. Love Hotel est une histoire dramatique, nous ferions rire avec Tôkyô. Nous avions enfoncé notre héros dans Love Hotel, il nous fallait désormais le tirer d’affaire. Love Hotel n’incitait pas à se rendre au Japon, bon sang ! Tôkyô donnerait envie de prendre le premier avion !

    Tôkyô, le 24 octobre 1997

  • Les livres de

  • TÔKYÔ EST MON JARDIN
  • coffret LOVE HOTEL / TÔKYÔ EST MON JARDIN
  • ELLES
  • LOVE HOTEL
  • 36 15 ALEXIA
  • EGO COMME X n°8
  • L’ÉPINARD DE YUKIKO



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