Simon Hureau photographié par Fabrice Poincelet
Freddy Nadolny Poustochkine

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  • Réédition de Palaces

    Entretien croisé, en 2011


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    Freddy Nadolny Poustochkine :
    4 mai 2011 21:00

    Salut Cher Professeur Hureau.
    Je suis réquisitionné, de là où je suis - d’où je sue - pour un entretien qui sera mis en ligne sur le site d’Ego lors de la sortie, la réédition de Palaces.
    Qu’en dis tu ? Je suis en Asie, ton livre parle du Cambodge, le prochain que tu as peut être déjà fini, aussi... Ton œuvre, ou du moins, une partie fortement inspirée par des histoires, tes séjours au pays des palmiers en lévitation le midi... Je te poserai des questions en prenant en compte tes réponses - tu pourras aussi m’en poser si tu le désires ; je vois cela comme une petite correspondance, une improvisation...
    Qu’en penses tu ?
    Je suis - tout comme toi, submergé par le travail, donc, vois cela comme un amusement (moi aussi).
    Tu es libre de ne pas accepter, je comprendrai, pas de soucis.

    Bises de Saigon à vous trois, et à bientôt.

    Freddy

    Simon Hureau :
    5 mai 2011 02:30

    Ah bah oui, bien-sûr, ok, avec plaisir !
    C’est pour le moins original,
    ce qui me chagrine, c’est que ça te prendrait du temps sur place...
    En voyage (ou séjour), chaque minute compte !
    mais si tu es partant, ma foi...
    J’espère que tu passes du précieux temps,
    figure-toi que j’ai enfin vu Tropical Malady (trouvé à la médiathèque de Langeais, si si !)
    J’ai pensé à toi et au fait que tu as dû rencontrer Apichatpong récemment,
    en tout cas, quelle œuvre inqualifiable !
    et pas de doute, vous avez une parenté d’univers.
    J’espère que le goût du croquis t’es revenu ce coup-ci, t’as intérêt !

    Je te souhaite d’en profiter à fond,

    sh

    Freddy Nadolny Poustochkine :
    6 mai 2011 11:37

    Le goût du croquis ne m’est pas revenu depuis quelques semaines. Mais en Thaïlande, j’y ai fait tout de même quelques dessins aux crayons de couleurs.

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    Je ne me souviens plus la période (la saison) de ton séjour au Cambodge, mais en ce moment à Saigon - et lors de mon séjour en terre des Siam - , la chaleur y est accablante, et donc c’est très difficile de se concentrer à croquer, même le moindre trait lorsque la chemise colle à la peau. Alors, je flemme : je prends des photos, j’enregistre des séquences. J’écris à l’ombre, je mets sur papier des fragments de ce « autour de moi ». Sincèrement, je ne sais pas comment tu fais, je ne sais pas comment tu as fait pour faire un carnet entier en quelques semaines, au Cambodge. Je ne sais pas comment tu as pu te remettre de la perte de celui-ci. Je ne sais pas comment tu as fait pour rebondir et recommencer à dessiner, malgré tout. Tu es un croqueur né, pas moi. Je n’ai pas ce réflexe. Il faut que je me mette dans un état d’esprit particulier pour pouvoir être dans le paysage, dans « l’extérieur », devant mes yeux, le plus proche du sujet.

    J’ai eu aussi un petit souci à ma main droite à Chiang Mai, sur lequel j’ai focalisé. J’ai arrêté de dessiner à ce moment-là. Je vais reprendre, c’est sûr, Et puis tu sais, je suis plutôt dans une phase d’écriture et de construction sur mon livre. Je suis une éponge pleine qu’il faut essorer.
    Je ne suis pas aussi « libre » comme tu l’as été auparavant en Asie. J’ai accepté des boulots au Vietnam, ça me prend un peu de temps, mon cerveau fait de la gymnastique entre ces différentes choses. Mais je vais peut-être réussir à les unir pour les inclure à mon livre. Ça me fatiguera moins et ajoutera de la matière. J’y réfléchis encore...

    Tropical Malady. Enfin, tu l’as vu ! Film inqualifiable certainement, comme toute sa filmographie. En prenant mon temps en Thaïlande, nourrit de quelques anecdotes et coïncidences, je me suis aperçu que j’étais tout bonnement dans son film. Les mêmes scènes se rejouaient devant mes yeux. Le fait d’avoir aussi rencontré Tong (sakda), l’acteur fétiche d’Apichatpong, dont je me suis aperçu en l’observant qu’il était exactement comme dans ces films, mêmes attitudes, mêmes mimiques, à ajouter à cette impression.
    Film inqualifiable - car intimement lié à l’expérience personnelle de chaque spectateur - et à la fois très naturelle. C’est peut-être précisément cela ma parenté avec Apichatpong...

    Dis-moi, j’y repense maintenant... Tu as été en Thaïlande, toi aussi. Tu y as vécu une sacré expérience là bas, et en pleine jungle ! Je t’envie vraiment car je ne m’y suis pas aventuré, pas eu vraiment l’opportunité, du moins pas encore. Dans quel coin se situe Le petit livre de la jungle ?

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    Simon Hureau :
    6 mai 2011 15:40

    Kao Yaï !
    La jungle de Kao Yaï, à côté de Nakorn Ratchasima, centre-Est...
    c’était tout bonnement extraordinaire, les calaos bicornes, les cris des gibbons en guise de réveil, les porc-épics, scorpions, phasmes, oiseaux multicolores, les traces de tigres sur les pistes, les griffures d’ours sur les troncs... moi aussi, je me suis retrouvé un peu dans ce film... La jungle, c’est vraiment l’expérience ultime, je rêve de la revivre ! Bon, c’est sûr, c’est infiniment plus rassurant sur le sentier des gardes-forestiers ; s’y perdre, et on passe du paradis à l’enfer en quelques minutes !
    J’y avais été, dans le cadre d’un chantier bénévole international, on aidait les gardes (armés, gros braconnage, là-bas), à entretenir leurs sentiers dans la jungle, on a joué de la machette et on a fait des ponts sur des rivières.
    Mais LE vrai cauchemar de la forêt thaïlandaise, ce sont ces sangsues terrestres qui te mettent les jambes en sang (ou plus haut si tu ne les repères pas tout de suite !) dès que tu t’aventures dans les herbes folles... A rendre phobique ! J’ai eu ma petite émotion nostalgique en les retrouvant sur les jambes de l’acteur dans Tropical Malady...
    Incroyable que tu l’aies rencontré ! (mais peut-être était-ce l’autre ?)
    Oui, je te souhaite d’avoir l’occasion d’expérimenter la jungle ; même accompagné et sur sentier (plus ou moins) balisé, n’importe !
    Ça me parait être (peut-être avec le désert ?) le voyage le plus lointain, le plus déconcertant et fascinant qu’il soit donné de vivre... (sur Terre)
    Bon, dommage que tu ne te remettes pas aux croquis...
    Mais c’est vrai que tu es en ce moment au cœur-même de la saison chaude, je crois...
    J’avais quitté le Cambodge en fin janvier, et ça commençait déjà à être la fournaise...
    En même temps, je viens de revivre ça à Jakarta et Surabaya, et ça ne m’a pas empêché de croquer... Plus de 40°C dans des mégalopoles surpolluées, c’est aussi une expérience : dès onze heures du matin, tu rêves de te redoucher et te changer, tant tu dégoulines...
    Mais ça ne fait pas pour autant de moi un croqueur-né, j’aimerais bien...
    Tous les jours (enfin, 25 sur 30, on va dire) (ici, en France), je me reproche de n’avoir fait aucun croquis, je remarque que j’ai oublié mon carnet, ou simplement pas pensé à le sortir, et je m’en veux de rater ces occasions...
    En voyage, c’est différent, tout est nouveau, ça ne dure qu’un temps (j’en ai la conscience aigüe, ça aide), et puis c’est un état d’esprit, une façon d’être, ailleurs. Le carnet, c’est une focale à décrypter, une paire de lunettes à comprendre ce que l’on voit en le décortiquant, c’est un antirouille qui décrasse de nos tics ou de nos réflexes ancrés, c’est la possibilité d’essayer de nouveaux outils, de nouvelles approches, de faire ce que l’on oublie de faire chez nous : n’être qu’un œil relié à une main, c’est aussi le moyen de s’arrêter quand le voyage, parfois, nous conserve dans un rassurant mouvement continu, c’est l’opportunité de créer une interaction avec l’environnement (le carnet ouvert, on met à nus notre présence et notre intention, c’est souvent ainsi que se font des rencontres : on devient l’animal curieux et les gens viennent voir...) Mais surtout c’est ça : s’arrêter. Faire un pas de côté (comme dirait Gébé), regarder autour de soi, et voir enfin.
    Et puis c’est une telle porte de sortie à notre enfermement graphique d’auteurs de Bds !
    Pouvoir un temps s’émanciper des codes, de la lisibilité, du contenu narratif, avoir enfin le droit de dessiner « mal », de barbouiller des pages blanches sans penser au lecteur, de torchonner une prise de notes en quelques secondes... et puis tout ce qui est « pris », même sommairement fait définitivement partie des archives que tu pourras réutiliser (ou qui simplement t’auront enrichies)...
    Quelle aise, plus tard, quand tu situes une histoire dans des décors que tu as croqués !
    Et même quand tu perds ton carnet, ou que comme moi tu te le fais voler, ce qui a été dessiné te reste familier,et ne te quitte jamais tout à fait...
    Comme tu le supposes, j’ai eu du mal à m’en remettre de ce vol... Trois semaines de croquis ! Je ne m’étais jamais autant donné et libéré que dans ce carnet.
    Bêtement, je me suis toujours dit, qu’il n’avait pas nécessairement été détruit, qu’il existe peut-être quelque part, et que je le reverrai alors un jour... J’avais mon nom, dedans... (mais mon adresse à Strasbourg, périmée, zut !). Qui sait si un fermier khmer n’essaye pas, en ce moment-même, de le refourguer pour quelques riels sur un petit marché du Mondolkiri...
    Au final, c’était aussi une leçon : ce qui compte n’est pas le dessin, mais d’avoir aimé les moments où ils apparaissaient ; ça désacralise, ça aère la perception qu’on a du rapport à l’« œuvre »... J’ai fait sans le savoir trois semaines d’art éphémère !
    Ce qui est dommage, c’est toute cette mémoire de choses vues que je ne peux pas rafraichir années après années, et qui s’évapore quand même, progressivement, faute de support...
    C’est vrai, je m’étais remis au croquis pour ma dernière semaine, celle de la délivrance, mais j’avais tellement touché le fond avant, que je ne pouvais que rebondir. (Je n’ai d’ailleurs jamais été aussi épouvantablement malade qu’à ce moment-là...)
    Je dois être maudit : ce carnet-là non-plus je ne l’ai pas revu depuis l’expo Cambodge que j’avais faite avec Sylvain (Moizie) à Kingersheim ; j’ai progressivement récupéré les différents éléments, mais ce carnet reste introuvable...
    Je m’éparpille...
    Enfin, je vois que tu essayes de trouver des excuses au fait de ne pas croquer, mais ça ne prend pas !
    Bon, c’est vrai, tu travailles sur place... La différence est que tu vis un véritable séjour, non pas un court voyage... J’espère que ton prochain livre mûrit... et qu’on n’attendra pas 4 ans pour le découvrir en librairie !

    Enjoy !

    Sh

    Freddy Nadolny Poustochkine :
    6 mai 2011 21:52

    * Petite parenthèse à l’entretien.

    Je t’envoie un de mes bons souvenirs de mon séjour à Chiang Mai, je te laisse deviner...

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    En haut : portrait de moi et Apichatpong Weerasethakul,
    par Christelle Lheureux.
    En bas : photographie prise par Apichatpong Weerasethakul
    lors d’une promenade dans les montagnes au nord de Chiang Mai


    Je n’oublierai jamais les quelques personnes qui m’ont fait découvrir ses films. Jonas pour Blissfully Yours, et toi pour Tropical Malady car tu m’en avait parlé à St Germain un matin ensoleillé d’automne, à l’époque où je faisais des navettes Montargis-Paris-Strasbourg. J’y suis allé le voir quelques jours après lors d’un séjour en Alsace...

    F.

    Simon Hureau :
    7 mai 2011 02:07

    ha ha ! la classe !
    eh bien je découvre ainsi sa tête, à ce valeureux monsieur...
    beau jardin, belle photo... beau souvenir, sans doute !

    Oui, à l’époque j’avais juste lu des articles sur ce film qui me paraissait passionnant,
    je prévoyais bien de l’aller voir, et puis je n’ai pas eu l’occasion (ça aurait été à Paris, et j’y étais toujours un peu en coup de vent...)

    et puis voilà !
    suffit d’être patient...

    sh

    Freddy Nadolny Poustochkine :
    13 mai 2011 09:59

    Au Vietnam, on dit qu’un fruit lourd est mûr, qu’un arbre dont les branches se plient est prêt pour la cueillette. Mon livre devient lourd - enfin, pour ce que j’en sais des pages écrites et des diverses notes éparpillées dans des cahiers - mais je doute qu’il sera prêt à être cueilli en librairie ces tous prochains temps. Toutefois, j’espère comme toi ne pas attendre quatre étés pour le déguster.
    Je dis ça, et je pense bien prendre mon temps !

    Toi, juste après Palaces - du moins pas longtemps après, si je n’ai pas une trop mauvaise mémoire - tu t’étais attelé à Bureau des prolongations. Est ce que tu ressentais un manque, une nécessité, un besoin d’en dire plus après la fin de la réalisation de Palaces ? (Oui, car sinon tu ne l’aurais pas fait.) Et d’ailleurs, pourquoi avoir abandonné le lavis ? Un moyen de jeter plus facilement et rapidement ce qui te pesait ? Ou peut être tout simplement ne pas tomber dans la routine graphique, que cela ne ressemble pas totalement à une suite car le propos et ton état d’esprit n’étaient pas les mêmes...

    Mes mains vont bien mieux depuis une semaine, c’est quasiment soigné. Un truc tout con (moi qui pensais plutôt à une espèce bien précise d’ acarien...) : une dyshidrose. Transpiration excessive, soleil... (haute chaleur, surtout lors de mon séjour en Thaïlande, au nord, en pleine saison chaude continentale) En bref : mon corps (mes mains) a eu du mal à s’adapter au changement climatique... Tu vas être content si je t’annonce que je vais m’y remettre, à dessiner !

    Simon Hureau :
    13 mai 2011 23:42

    ah ! bonne nouvelle, ça !
    j’espère les voir un jour, tes croquis...
    tiens, aujourd’hui, je viens de terminer la maquette d’un recueil de croquis de chine,
    le numéro 2 de mes petits « Capharnaüm », « florilèges d’encombrement mobile » ;
    j’essaye de me remettre tranquillement à l’autoproduction avec ces micro-trucs dont aucun éditeur ne voudrait... Je me fais plaisir !
    Par rapport à Bureau des prolongations, c’est marrant, parce que tu as donné les réponses en posant les questions, je n’ai rien à rajouter ! Oui, dans Palaces, je m’étais concentré sur des moments très précis, des fragments de nuits, pour l’essentiel, des séquences étranges, inquiétantes, et c’était plus un travail de restitution d’ambiances qu’un récit de voyage. Je m’étais lancé là-dedans presque dès mon retour, pour ne rien perdre du magnétisme de ces expériences marquantes, en mettant de côté tout le reste, et particulièrement ce qui suivit le vol de la sacoche, sur lequel se termine Palaces.
    C’est toute cette dimension des contingences autour d’un voyage qui prend un tour inattendu que j’avais voulu aborder dans Bureau des prolongations ; ce qui fait que les deux livres ont beau traiter du même voyage, ils n’ont pas grand chose à voir entre eux. D’où, peut-être, cette différence de traitement ; je ne me rappelle plus des motivations stylistiques au moment où j’étais dedans, mais je suppose que le lavis de Palaces correspondait à des besoins d’ambiances (beaucoup de nuit, de temples ténébreux...), alors que dans Bureau, j’avais simplement besoin de raconter une histoire... Ou alors, j’avais juste envie de dessiner comme ça à ce moment-là...
    D’ailleurs je regrette de ne plus dessiner avec du lavis, j’aimais bien le résultat. le problème c’est que ça rend plus délicates les retouches, et qu’à l’impression, l’ensemble de la page est tramé ; par la suite, j’ai beaucoup séparé le noir et le gris, mais j’y reviendrai sûrement !
    Quand je pense que je m’adresse au maître du lavis... Je n’en reviens toujours pas de la maitrise et de la sophistication des gris et des réserves que tu as pratiquée dans La Colline empoisonnée ! ça me surprendrait bien que tu puisses aller plus loin dans le registre...
    Mais qui sait ? Tu dessineras de la même façon, le prochain ?
    En tout cas, prends soin de tes mains, elles peuvent encore servir... il doit y en avoir, là où tu te trouves, des remèdes en tous genres !

    sh

    Simon Hureau :
    14 mai 2011 00:22

    Ce qui est excellent dans la photo, c’est que vous êtes tous les deux en vert (avec motifs floraux !), dans un décors de jungle... c’est digne de ses films !
    Les hommes caméléons...

    s

    Freddy Nadolny Poustochkine :
    14 mai 2011 08:37

    La photo était prise dans son jardin, spontanément - du moins, j’avais demandé à Christelle de nous faire un portrait de Joe et moi en souvenir de cette journée passée dans les montagnes et du petit goûter chez lui, juste avant de repartir à Chiang Mai. Le vert, c’est la sensibilité de la cellule photographique, l’interprétation chromatique du téléphone portable. Effectivement, on se croirait bien dans un de ses décors naturels...

    Freddy Nadolny Poustochkine :
    19 mai 2011 10:49

    « Le maître du lavis », tu y vas fort quand même ! Je ne m’appelle pas Alfred Kubin, où - plus proche de nous - Emmanuel Guibert, pour ne citer qu’eux. Je n’utilise pas du toutes les possibilités qu’offre cette technique : la réaction de l’encre-eau avec les propriétés de la feuille, l’utilisation d’autres produits permettant de travailler directement en soustraction... J’ai réalisé tout de même quelques dessins à Saigon avec les moyens du bord dans des conditions différentes, plus précaires...

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    3 images réalisées à Saigon


    Eh bien je me suis aperçu à ce moment que cela augmente le potentiel créatif, des astuces...J’ai pris conscience d’un savoir-faire que j’avais intellectualisé en France, mais sans l’avoir encore réellement pratiqué jusqu’ici. Car j’avais le crâne dans ma routine quotidienne, le nez dans mon godet d’encre de chine, à ne respirer que l’odeur de mes habitudes. La « sophistication des gris et des réserves ». Justement, cela peut devenir un problème : la préparation de l’image et les zone des passages des gris, les retouches quasi impossibles d’où une préparation mentale en amont... Tout ça prend du temps, trop de temps à mon goût. Mais tant que cela sert le récit, même si c’est fastidieux à la réalisation, alors je plonge dedans quand même. Je peux te dire que je suis allé déjà plus loin, du moins, la technique s’est affinée (cf une ou deux images jointes).

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    Et dès que je rentre en France, je mettrais à profit les petites trouvailles, les nouvelles nuances... L’image privilège mais tout en servant la narration. J’ai eu plusieurs déclics : Apichatpong (bien-sur) mais aussi et beaucoup Tarkovski avec, entre autre son film Le Miroir. Le coté organique de l’ambiance, les éléments, la nature, les sens... La scène indé-alternative et expérimentale Belge ; il y a deux ans, je fus réceptifs à beaucoup de leurs travaux, ça me parlait... Cela a aussi un rapport avec la musique, mes découvertes cinématographiques et littéraires. La recherches des choses rares ou inconnues (pas trop connues), et surtout différentes du modèle formaté que l’on veut nous imposer. En clair, je cherchais et je cherche encore des expériences : graphiques, sonores, visuelles, et littéraires. C’est une exploration, un cheminement naturel, je ne force pas la chose.

    Avais-tu des artistes référents au moment de réaliser tes deux ouvrages Palaces et Bureau... ou bien avant, des artistes-écrivains ou de simples personnes, qui ont participé à affiner ton regard, qui t’ont enthousiasmé à tenter des expériences tel que squatter des lieux, la nuit, tout en sachant les histoires qu’on nous a raconté ou qu’on a lu sur le Cambodge, sa période sombre... les fantômes et/ou les esprits errants... Tiens, je pense de suite à cet œil dans le gobelet de Bokor, et à cette histoire de ces deux gamins (réincarnation des deux soviétiques...)

    Je reviens sur cette démarche d’expérience personnelle, ta prise de risque au Cambodge, (par ailleurs, traîner dans les faubourgs sombres et malfamés de Phnom Penh tard la nuit, bref, j’arrête de remuer le couteau.. (je parle de l’avant « évènement ».) C’est certain que la valeur que tu en tire est énorme. Pensais-tu déjà au récit que tu allais faire ? ( je parle de Palaces, là.)

    Je n’ai pas Palaces et Bureau sur moi, je voudrais les relire m’y replonger, pour trouver plus de substance à mes questions...

    Simon Hureau :
    20 mai 2011 17:21

    Je n’avais aucun projet par rapport à ce séjour, à part celui de faire le plus possible de croquis ; avec Marie et Hélène on profitait de la présence des 4 compères là-bas (Sylvain, Lisa, Tian et Lucie) pour faire ce voyage ; l’occasion ne se représenterait peut-être pas... Le prétexte était aussi basique que cela. Et on y allait vraiment en pieds nickelés ! Les mains dans les poches, sans un guide de voyage, sans préparation, sans savoir ce que l’on allait faire, le nez au vent, à l’aventure...
    Ah si ! j’avais acheté une carte du pays, quand même, la plus précise que j’avais trouvée, c’est à dire une carte de toute la péninsule ! (+ Laos et Vietnam).
    Mais quand j’y repense, je suis assez stupéfait de la désinvolture avec laquelle on est partis. Je ne pourrais sans doute pas le refaire. (et je le regrette bien !)
    Au demeurant, les nuits dans des endroits étranges n’étaient pas plus préméditées ; l’occasion se présentait, parfois très prosaïque (à 20$ par jour sur le site d’Angkor, ça valait le coup de prolonger la visite !), mais toujours parfaitement improvisées (à Kep, on n’avait pu trouver qu’une chambre à trois, avec Sylvain et Marie, or ils avaient plein de choses à se dire ; j’ai préféré les laisser pour tenter une ruine repérée dans la journée...)
    Et puis j’ai toujours eu le goût de la nuit : c’est tellement insipide de dormir dans un hôtel ! Le confort et le luxe me laissent froid (bon, dans la vie de tous les jours, j’aime bien mon lit et mes huit heures de sommeil, hein...) mais rien ne vaut pour moi une nuit imprévue dans un endroit qui a du caractère, aussi inquiétant soit-il. Je saute sur toute occasion de dormir à la belle étoile (occasions rares chez nous pour cause de fraicheur, le froid me réveille), la belle étoile, c’est la cerise sur le gâteau, c’est faire connaissance avec les richesses de la nuit au lieu de platement roupionner entre 4 murs... Je n’ai jamais aimé les campings, mais j’adore me dégotter une entrée de champs, un sous-bois... Tu vois, comme toi mais à ma façon, j’aime les expériences différentes. Et puis j’aime les ruines et les maisons abandonnées, dormir dedans est la façon (pour moi) ultime d’en apprécier la quintescente saveur...
    Les ruines cambodgiennes m’ont véritablement soufflé. D’Angkor à Bokor... Quel esprit des lieux ! Je n’avais jamais ressenti ça ailleurs ; je crois que j’ai essayé de faire passer ça dans Palaces.
    Quant à Phnom Penh, j’étais juste inconscient du danger qu’il pouvait y avoir à sortir dans cette ville la nuit ; d’ailleurs j’étais avec Louise qui n’était manifestement pas plus affranchie ; c’est peut-être une question de quartiers... on a quitté un quartier vivant et éclairé pour se retrouver dans un boulevard vide et obscur. Je suis depuis sorti de nuit à Jakarta, Xi’an, ou ailleurs, et ma foi, en me sentant tout à fait en sécurité. Les pays ne se ressemblent pas, et le Cambodge pouvait vraisemblablement encore se montrer dangereux il y a dix ans...

    Faire un livre de ces expériences n’était pas plus prémédité, et l’intérêt que pouvait représenter la mise en scène de séquences choisies ne m’est apparu qu’au retour. Je me suis lancé dans ces récits pour moi, parce que j’en ressentais le besoin. Presque pour le seul plaisir de revivre ces moments forts. Ce qui ne m’empêchait pas, tous les jours, de me demander, complètement découragé, quel intérêt mes pages pouvaient bien avoir pour un hypothétique lecteur (d’ailleurs, trouverai-je à me faire éditer ?), et pourtant, bon gré mal gré, j’abattais mes deux planches quotidiennes... Je me replongeais complétement dans ces ambiances, en écoutant les Ambient works d’Aphex Twin, c’était assez intense... Pas de doute, ce Cambodge fut MON voyage initiatique comme je n’en vivrai pas d’autre.
    Tu dis que j’en tire un certain parti ; au fond, je crois que tout album de BD n’est qu’une question de mise-en scène ;« tirer parti » est donc l’expression la plus appropriée, tout compte, quand tu racontes de bien petites choses (il y a plus secouant, comme odyssée) ; quand on voit que mes deux bouquins se résument comme suit : « un touriste se promène au Cambodge, dort dans des ruines et se fait voler ses papiers, suite à quoi il galère. »
    Là, tu te dis que tu as tout intérêt à être soigneux et attentif à comment tu racontes...
    Pour ce qui concerne les influences, difficile à dire ; entre celles qui sont digérées, indécelables et les plus récentes... Je me souviens que Mullholland Drive venait de sortir et que je l’avais vu juste avant le départ ; je l’ai aussitôt propulsé au rang de « mon film préféré ». Midnight express m’avait marqué, aussi, dans un autre registre, juste avant. Les problèmes sont si démultipliés, quand on est loin de chez soi ! Et Le poids de la solitude atteint vite des sommets paroxystiques. J’ai revécu un peu des sensations dérangeantes de ce film...
    En revanche, rien ni personne ne me vient à l’esprit dans ce qui aurait pu constituer une influence stylistique, une manière de mettre en scène ou de dessiner... Là, je ne sais pas quoi te dire ; j’ai l’impression que c’est venu comme ça devait venir, indépendamment de mes lectures, visionnages ou autres... Les deux livres (Palaces et Bureau), me semblent relever de la catégorie « influences digérées indécelables ». Désolé. Je veux bien me lancer dans la liste de ce qui m’a marqué, mais elle risque d’être longue ! On y retrouverait certaines de tes influences, d’ailleurs, dont Tarkovski dont tu parles, mais en ce qui me concerne, c’est plutôt Stalker. Comme toi, mes goûts me portent loin du prédigéré, mais bien vers le différent, l’expérimental, le vrai, le personnel, l’authentique, le radical, le sans-concessions...
    Vas-tu au cinéma, là-bas ?

    Freddy Nadolny Poustochkine :
    Le 20 mai 2011 15:58

    Non, pas depuis mon arrivée.
    Lors de mes voyages précédents, oui. Ce n’était pas vraiment pour les films que j’y allais - trouver un Cinéma indépendant, ici, relève de l’utopie - mais surtout pour découvrir « l’ambiance » d’un cinéma au Vietnam. Par contre, je commence à connaitre la petite sphère artistique de Saigon, et donc, à flâner dans des petites exhibitions en générales autorisées. La dernière en date fut Vidéologue, un bref aperçu de l’art vidéo japonais (vidéos sous-titré en vietnamien, bien entendu) ; « le différent, l’expérimental, le vrai, le personnel, l’authentique, le radical, le sans concessions... »

    « Débarquer dans un marécage, marcher à travers bois, et dans quelque poste de l’intérieur, se sentir encerclé par cette sauvagerie, cette absolue sauvagerie - toute cette vie mystérieuse des solitudes, qui s’agite dans la forêt, dans la jungle, dans le cœur de l’homme sauvage. »
    Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres

    Question de Lucas Méthé :
    Le 29 mai 2011 00:41

    Après le diptyque Palaces/Bureau des Prolongations, tu as disséminé plusieurs histoires autobiographiques courtes (dans Lapin, dans Gorgonzola...), ainsi que tes comix Formol, dans lesquels on a le plaisir de t’accompagner à nouveau en voyage, ou dans ta vie quotidienne à Saint Germain en Laid (c’est une autre forme de dépaysement...)
    Y a-t-il une chance pour qu’on relise un long récit autobiographique ? Tu as besoin du dépaysement, d’un décor fort ?

    Simon Hureau :
    Le 30 mai 2011 20:47

    Eh bien tout d’abord je bute sur le mot « autobiographique », qui ne me parait pas convenir à mes livres ou histoires inspirées d’éléments de séjours à l’étranger, je les qualifierai de « vécu » ou les inclurais plus volontiers dans l’hypothétique catégorie « récit de voyage ».
    ça répond déjà presque à la question du dépaysement ou du besoin de décor particulier ;
    quand je relate ces faits en me mettant en scène, je n’ai pas le sentiment de raconter ma vie, mais de parler d’expériences fortes ou dérangeantes, mais toujours plus ou moins initiatiques ; or il se trouve que c’est le plus souvent en voyage qu’elles arrivent ; il est en effet plus probable de vivre des choses déstabilisantes loin de chez soi, en situation d’inconfort, que dans son environnement familier, maître de son quotidien. Je crois que ce qui m’intéresse, c’est la mise en situation de cette possibilité de basculer du quotidien vers autre chose dont on ne contrôle rien. Je crois que c’est aussi l’un de mes moteurs en fiction. Le basculement initiatique.
    Évidemment, en terme de vécu, ça ne se prémédite pas ; il se trouve que le voyage au Cambodge m’a paru d’une telle richesse qu’il a suscité deux livres ; toutes les autres expériences que j’ai relatées étaient plus courtes, spontanées, éparses, et se sont retrouvées faire l’objet de tantôt 3 pages, tantôt 5, 10 ou 15, selon l’importance qu’elles avaient, et j’ai ainsi pu les égrainer dans diverses publications au fur et à mesure que je les réalisais. Le récit de vie à St-Germain-en-Laye, lui, est un cas particulier et tient plus du témoignage satirique. Ni voyage, ni quotidien, c’est presque un carnet de bord tenu par un expatrié en milieu hostile !
    Je ne peux donc pas prévoir de raconter des « aventures » avant de les vivre, ceci étant, je travaille actuellement sur des récits tirés de mes récentes expériences chinoises et indonésiennes, mais toujours sous forme de fragments ; (d’ailleurs Palaces n’était qu’un recueil de fragments thématiques) finalement, seul Bureau des prolongations est un long récit. Je n’en ai pour le moment pas d’autres en projet, mais tout peut arriver !...

    s

  • Les livres de

  • PALACES
    édition augmentée

  • BUREAU DES PROLONGATIONS
  • COLOMBE ET LA HORDE
  • EGO COMME X n°8


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  • Archives #2
  • Archives #1
  • PALACES - 1re version

  • Les livres de

  • LA CHAIR DES POMMES
  • EGO COMME X n°9



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