Fabrice Neaud photographié par Fabrice Poincelet

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  • Préface au Journal (1) suivi de Journal (2)

    Pour l’édition en un seul volume, en 2011


  • À la question : « quand paraitra le tome 5 du Journal ? » la réponse n’est pas si simple. Le contexte de la bande dessinée et ses contenus ont bien changé depuis 1996, date de la parution du premier tome. Je m’en suis ouvert de nombreuses fois depuis cette date : enthousiaste sur ses promesses jusqu’aux
    alentours de 2002-2005, beaucoup plus nuancé depuis jusqu’à en être assez atterré aujourd’hui, surtout concernant l’autobiographie, que j’ai fini par qualifier de « light », voire de totalement indigente, dans le co-entretien avec Jean-Christophe Menu, publié dans l’Éprouvette n°3.

    Le contexte socio-culturel français, européen et mondial a également considérablement été transformé. Pour faire simple, disons que la judiciarisation (vilain terme) concernant la publication d’œuvres de l’esprit s’est durci à un point tel qu’il est devenu impossible de publier quelque récit que ce soit en prise avec ce qu’on appelle (en attente d’un meilleur concept) le « réel » sans se retrouver menacé de procès. Ce n’est pas nouveau, dira-t-on. Sauf que le durcissement juridique élargit le concept de « ressemblance » ou d’« atteinte à la vie privée » chaque jour un peu plus, de jurisprudence en jurisprudence, jusqu’au délire. Nous pensions autrefois qu’il « suffisait » de ne pas citer les noms propres des personnes pour être à peu près protégés de l’ire des thuriféraires du « droit à l’image », mais c’est pour « atteinte à la vie privée » qu’on se retrouve au Tribunal si l’on a la sottise non plus de citer des personnes privées mais de créer des figures qui leur ressembleraient trop (tout étant dans l’interprétation de ce « trop » de plus en plus large et flou) et ceci que ce soit dans un récit de vie
    (donc un témoignage, un documentaire, une autobiographie) ou une fiction. Et c’est pour « Plagiat » que l’on est poursuivi si l’on a le malheur, toujours dans une œuvre de fiction, de citer des fragments de lettres intimes, de sms, de mails, sans en citer le signataire (qui se targue ici alors du qualificatif d’auteur) quand on avait l’intention préalable de le protéger d’une « atteinte à la vie privée » [Voire l’actuelle affaire PPDA (fin 2011) autour de son livre Fragment d’une femme perdue : citation de fragments de lettres utilisés dans une fiction littéraire amenant à la trop grande « ressemblance » d’un personnage avec son modèle d’origine qui se targue alors d’être « plagiée » en tant qu’« auteur » (des dites lettres)]…
    Les nouvelles fourches caudines entre lesquelles la création est invitée à se glisser viennent d’être recrées sur le mode hystérique d’un oxymore et/ou d’une aporie. Dans ce contexte, inutile de préciser que toute autobiographie dessinée est devenue impossible tant la marge de manœuvre en étrangle les possibilités. Ne reste que l’injonction de « faire signer des décharges » à toute personne tant citée dans l’œuvre à paraître que « trop ressemblante » aux figures qui y seraient représentées… N’étant pas dans le cerveau malade des paranoïaques qui pourraient s’y croire représentés ni à l’abri du caprice de ceux qui y sont bien figurés, sans compter qu’il devient impossible de raconter un drame humain, un conflit irrésolu, sans fatalement se heurter à l’évident désaccord de l’Autre (exit la signature d’une décharge…), il est donc devenu impossible de raconter/témoigner du « réel » et nous sommes condamnés à ne rien dessiner d’autre que des fictions totalement désincarnées ou de « transformer/déguiser » suffisamment les « figures » d’une autobiographie pour qu’elles ne ressemblent plus à rien d’autre que des spectres, ce que, précisément, un travail autobiographique pointu et de fond (tel que votre humble serviteur avait l’ambition de le mener ou de continuer à le mener) ne peut pas se résoudre à faire.

    La réponse que ce durcissement pourrait être générateur de « contraintes intéressantes » avec, en sous-main, cet argument que seuls les artistes « forts » ou « malins » sauraient produire des œuvres « adaptées » donc « valables » n’est qu’une réponse idéologique pseudo- darwiniste assez répugnante :
    à compter que ce n’est pas parce que la Justice impose de fait ses « contraintes » (qui, pour respectables qu’elles sont, lui sont propres) que celles-ci ont une valeur esthétique pertinente. Ou alors à répondre que nous n’avons jamais été aussi libres (de créer) que sous l’Occupation…

    Par un miracle tenant tant parfois de l’ignorance de mes « protagonistes » en matière juridique que de leur intelligence humaine (tacitement et naïvement demandée, pour cette dernière, à chaque parution d’un nouvel opus du Journal), j’ai réussi jusque-là à passer au travers des mailles du filet. Il
    est évident que je ne peux plus continuer à prendre ce risque, à moins d’être parfaitement inconscient ou prétentieux au point de croire que la valeur esthétique de mon travail (si tant est qu’il en ait une) saurait transcender l’« atteinte » possible à la « vie privée » de certaines des figures qui le traversent
    et, ainsi, de se subsumer à la Justice. Et comme je ne peux me résoudre à rétrograder l’ambition du Journal (je ne vais pas fonctionner en sous-régime et l’art lutte contre le principe d’entropie) au point de le faire ressembler à toutes les petites crottes autobiographiques version troisième millénaire, il est
    évident qu’en l’état actuel des choses, et ce n’est pas prêt de s’arranger, puisque la tendance est à plus de durcissement encore, la réponse à la question initiale risque fort d’être : jamais.

    Fabrice Neaud, 2011

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