Loïc Néhou photographié par Alberto Bocos Gil en 2010.

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  • A propos des dernières initiatives d’ego comme x

    Entretien sur le blog Par la bande, 2011


  • Sébastien Soleille : Vous avez lancé des modes de vente par Internet innovants : tout d’abord, en juin 2010, le doublement des droits d’auteurs pour les ouvrages achetés sur votre site puis, en janvier 2011, l’impression de livres à la demande. Au bout de plusieurs mois, quel bilan pouvez-vous tirez de ces initiatives ?

    Loïc Néhou : Je suis très satisfait de ce procédé d’impression à la demande. Il apporte une vraie souplesse d’action pour la publication de certains ouvrages tout en évitant le gaspillage (cf. le pilon des invendus en circuit classique...).
    Et je pense qu’aucun auteur n’ait eu à se plaindre de percevoir des droits doubles ! Concernant ce dernier point, certains commentaires évoquaient une démarche d’édition « équitable », d’autres prétendaient que je « mettais en péril la chaîne du livre » (sic) - ceux-là ont sans doute oublié que sans auteur correctement rémunéré, cette fameuse « chaîne du livre » n’existerait pas !

    Cela a-t-il accru la part de vos livres vendus par Internet ?

    Oui, en effet, les ventes par internet ont été doublées. Je constate notamment qu’on vend ainsi plus de titres du fond...

    Vos livres sont surtout présents dans quelques bonnes librairies spécialisées, et encore sont-ils souvent noyés au milieu du flot incessant de nouveautés. Pensez-vous que ces initiatives de vente permettent une meilleure exposition de vos ouvrages ?

    Certainement. La vente sur internet est une sorte de « complément de service » pour les lecteurs désireux de se procurer nos ouvrages (s’ils n’ont pas de bonne librairie à portée de chez eux, pouvant leur proposer les quelques soixante-dix titres de notre catalogue... comme il ne vous a pas échappé que c’est parfois le cas !).

    Dans cette collection de livres à la demande, vous avez envisagé (dans un entretien de juin 2011) de publier vous-même des traductions en anglais de certains de vos albums (notamment des livres de Fabrice Neaud). Ce projet est-il toujours d’actualité ? Si oui, où en est-il ? Est-ce un projet qu’Ego comme X mènerait seul ou en partenariat avec des éditeurs anglo-saxons ?

    Nous recevons régulièrement des propositions de traductions, notamment pour le Journal, qui ne vont souvent pas jusqu’à la publication réelle. Un x-ième éditeur américain et un canadien semblent en ce moment intéressés par l’œuvre de Fabrice Neaud mais si cela ne devait pas être suivi des faits, nous avons en effet pris la résolution de le publier nous-même. En revanche les transactions pour une publication du Journal au Brésil semblent, elles, assez avancées et celle-ci devrait vraisemblablement voir le jour en 2012...

    Ego comme X est spécialisé en littérature et bande dessinée autobiographiques. Le paysage francophone de la bande dessinée autobiographique a beaucoup évolué depuis le milieu des années 1990 et la création d’Ego comme X : En 1994, publier de l’autobiographie était novateur dans le monde de la bande dessinée francophone et Ego comme X était un des rares éditeurs à le faire ; plus de 15 ans après, c’est quasiment devenu un genre, ou une mode, et les récits de voyage ou les « blogs BD » sont légion. Comment considérez-vous cette évolution et quelle peut être la place d’Ego comme X au milieu de cette multiplication de récits du moi en bande dessinée chez des éditeurs différents et nombreux ?

    En effet, le paysage a considérablement changé et il est légitime de se poser la question de l’utilité d’une structure qui avait contribué à ouvrir cette voie en bande dessinée... Là, j’aurais envie de citer Fabrice Neaud dans sa préface à la réédition du Journal (1) et (2) en un volume :

    « Le contexte de la bande dessinée et ses contenus ont bien changé depuis 1996, date de la parution du premier tome. Je m’en suis ouvert de nombreuses fois depuis cette date : enthousiaste sur ses promesses jusqu’aux alentours de 2002-2005, beaucoup plus nuancé depuis jusqu’à en être assez atterré aujourd’hui, surtout concernant l’autobiographie, que j’ai fini par qualifier de « light », voire de totalement indigente... »

    Il va même plus loin à la fin de son texte... (sic !) et je suis de son avis. Étant, en effet, assez affligé par la production actuelle de bande dessinée dans ce domaine, qui se limite majoritairement à raconter combien l’auteur est lui-même inintéressant ou encore y aller chacun de son petit traumatisme, « sa petite expérience de merde », comme dit Christine Angot... : comme il est merveilleux d’être mère... cette maladie rare qui est la mienne... j’ai passé mon enfance dans un pays étranger [...].

    Au regard de cette pléthore d’œuvres calamiteuses, il est évident que le découragement peut prendre à songer qu’on a peut-être contribué à cet envahissement. Donc, au milieu de ce marigot, il convient de continuer à être aussi vigilant que possible sur ce que l’on publie et peut-être - du coup ! - publier moins... Tant de livres ne sont pas indispensables. Je ne sais plus qui disait : « Un éditeur se définit par ce qu’il publie mais aussi et surtout par ce qu’il ne publie pas. » Ô combien, je puis le rejoindre sur ce point...

    Vous avez publié quelques mangas marquants et originaux (L’Homme sans talent, Dans la prison). Comptez-vous renouveler l’expérience ?

    Je ne sais pas, c’est possible... ce sera en fonction de la nécessité. Quand nous avons publié ces deux titres, nous proposions ainsi au public français les premiers Mangas d’Auteur (et pour Yoshiharu Tsuge c’est même - et reste à ce jour - sa seule traduction existante au monde !). Depuis - suivant le mouvement - bien d’autres éditeurs de tous acabits s’y sont mis... Pas la peine de leur ré-emboîter le pas.

    Alors que de nombreux éditeurs jouent la surenchère et multiplient les parutions, vous publiez peu de livres : vos dernières nouveautés ont plus d’un an et en 2011 vous avez sorti deux rééditions, dont une augmentée, et uniquement en vente en ligne. Pourquoi publiez-vous si peu ? Est-ce par manque de moyens, financiers ou humains ? Ou parce que l’on ne vous propose pas d’autres projets qui vous paraissent suffisamment bons pour être édités ?
    [Au moment où la question fut posée, les trois autres titres n’étaient pas encore parus]

    Les trois mon colonel. Nous n’avons toujours publié que 5 à 8 (grand maximum) titres par an. Cette année encore... : Les Sœurs Zabîme, Palaces augmenté (deux livres « à la demande ») et Tôkyô est mon jardin, Journal (1-2), Journal (4), ainsi que les deux coffrets Journal et Love Hotel/Tôkyô est mon jardin (ces cinq articles, eux, en librairie). Les rééditions il convient à un moment d’y procéder, et bien sûr comme nos moyens financiers restent les mêmes et toujours aussi modestes, il faut alors faire un choix entre ces dernières et des nouveautés. On a beau repousser les rééditions nécessaires, à un moment il faut s’y coller ! Ce sont aussi les circonstances qui l’imposent parfois... Frédéric Boilet et Benoît Peeters m’ont proposé cette année de reprendre au catalogue d’ego comme x Tôkyô est mon jardin (que je me désolais depuis longtemps de voir encore chez Casterman) ; un titre qui y avait toute sa place, puisque composant un diptyque avec Love Hotel. Et il fallait, évidemment, continuer à tenir disponible le Journal... Alors voilà. D’autre part, en effet, la maigre ressource humaine disponible fixe depuis longtemps ces quantités. Il y a peu de chances que vous voyiez jamais plus de titres paraître chez Ego comme x, c’est ainsi. Par ailleurs il est vrai que les propositions ne sont pas bien folichonnes. Il règne actuellement une sorte de consensus mou pour produire des ouvrages tièdes, bienvenus, attendus... sans réelle intensité ni nécessité aucune. Enfin, je pense que de jeunes auteurs « indignés » sauront bientôt réveiller tout ça !...

    Vous venez d’annoncer trois futures nouveautés, deux albums de Karl Stevens, un de Jeffrey Brown. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?...

    Pour résumer ces trois livres on pourrait dire : « le tout avec le presque rien ». Jeffrey Brown, tout comme Karl Stevens, sont des capteurs du quotidien, ils le prélèvent et le refaçonnent pour en faire des œuvres de l’infime. Voir comme ce dernier, notamment, détaille ses pages pour juste raconter un tout petit moment. Il doit certainement passer mille fois plus de temps à les dessiner qu’à les vivre ! En ce sens, c’est une sorte d’Opalka débordé. Opalka qui passait son temps de vie à œuvrer pour occuper totalement l’un avec l’autre et réciproquement. Là, Karl Stevens - comme Fabrice Neaud, dont Karl reconnaît l’influence, d’ailleurs - n’aura jamais assez de sa vie pour la raconter... Jeffrey Brown et Karl Stevens sont de parfaits contre-exemples de ce que je dénonçais plus haut. Ils transcendent - de deux manières très différentes - le temps de vie (oui, disons qu’il y a du Proust là dedans...). C’est une sorte de mise en œuvre parfaite du pharmakon, comme le définit Bernard Stiegler.

    Merci beaucoup pour toutes ces réponses...

    Entretien réalisé par courriels entre le 13/10/2011 et le 14/12/2011.

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