Karl Stevens

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  • Deux entretiens autour de The Lodger

    pour le Comics Reporter et pour le Time Out Boston, en 2010


  • Premier entretien : avec Tom Spurgeon, pour le Comics Reporter, en décembre 2010

    Karl, je suis sûr que les lecteurs ne savent rien des coulisses d’une publication dans la presse. Expliquez-nous : vous avez créé une série pour en remplacer une autre ?

    Failure est un strip hebdomadaire qui paraît dans le Boston Phoenix. Ce sont des tranches de vie autobiographiques et humoristiques. J’ai commencé ce travail en janvier 2009 en remplacement de ma précédente bande dessinée Succe$$, qui était le récit fictif de quatre éco-financiers, co-écrit avec l’écrivain et critique Gustavo Turner. Il n’y a eu que 35 livraisons de cette bande car j’ai eu envie de revenir à une façon plus personnelle de m’exprimer, plus proche de la veine Whatever, qui fut ma première longue collaboration avec la presse. Whatever, cependant, était axé sur des personnages de fiction, alors que Failure est basé sur des anecdotes et observations personnelles. Ça a été un boulot très enrichissant artistiquement au cours des deux dernières années et la série a même remporté le prix AAN cette année pour la meilleure publication en strip.

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    Pouvez-vous nous parler de ce passage d’un travail semi-autobiographique, à une approche d’autobiographie pure et dure ? Qu’est-ce qui vous a fait penser que c’était la voie à suivre ? Cela vous a-t-il réservé des surprises ?

    C’est simplement question de curiosité. J’ai toujours voulu essayer cela, étant un grand admirateur du travail de Julie Doucet, de David Chelsea et d’Eddie Campbell. L’idée m’a parue naturelle dans le cadre de l’échéance hebdomadaire pour le Phoenix. J’ai pensé : « si tout ça se casse la gueule, je n’aurai qu’à écrire sur la manière dont je me suis défoncé la semaine dernière. » Et puis s’utiliser soi-même est idéal, on est à soi-même un modèle généralement assez disponible. Et j’ai pensé qu’il serait intéressant d’utiliser les noms de mes amis réels, et d’imprégner nos relations du fait qu’ils savent à mesure ce que je pense d’eux. Ce qui s’est rapidement avéré problématique. « C’est quoi ce bordel, j’ai jamais dit un truc pareil ! » J’ai entendu ça souvent. Mais ça n’est pas si surprenant.

    Y a-t-il des scènes de votre livre dont vous pensez qu’elles fonctionnent mieux que si vous les aviez traitées par la fiction ?

    Je ne pense pas que la question se pose ainsi. C’est narratif, et j’ai utilisé diverses méthodes propres à la fiction pour raconter l’histoire. C’est encore un peu de la fiction en un sens, puisque les textes des personnages sont écrits par moi. Mon ami Jamie O’Brien a beau être dessiné sur telle page, il a beau avoir effectivement dit quelque chose de l’ordre de ce qui est écrit dans cette bulle, c’est quand même moi qui tire les ficelles finalement. Si je dis cela, c’est qu’au terme de ce livre je suis en train de laisser un peu de côté l’autobiographie.

    Je crois que The Lodger est votre troisième ou quatrième livre. Êtes-vous un auto-édité convaincu, ou préféreriez-vous travailler avec un éditeur établi ? Qu’appréciez-vous dans l’approche pratique de l’auto-édition et quels en sont les inconvénients ?

    C’est mon troisième livre et le deuxième que je publié par moi-même. Mon premier livre Guilty avait été auto-publié grâce à l’aide d’une subvention de la Fondation Xéric, et le suivant, Whatever, qui est une compilation de mes premières bandes hebdomadaires pour le Phoenix, a été publié [aux USA] par Alternative Comics. J’adore l’aspect artisanal de l’auto-édition, j’aime avoir mes stocks de livres à la maison et les trimbaler moi-même pendant les débats et les festivals, mais je suis également ouvert à travailler avec un éditeur établi.

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    Un des aspects les plus frappants de The Lodger, c’est le mélange entre un travail très poussé graphiquement, picturalement (avec des portraits, des peintures), et une narration relativement classique. Cet assemblage était-il prévu ou a-t-il été décidé au moment de compiler les pages de Failure pour en faire un livre ? Les peintures ont-elles été réalisées pour le récit ou ont-elles d’abord eu une existence indépendante ?

    Les peintures à l’huile, les aquarelles et les dessins au graphite ont été réalisés à peu près au même moment que la partie plus traditionnelle parue dans le journal. Le livre a été conçu sur une année. J’avais une idée générale de la façon dont il fallait que ce soit mené, et j’ai voulu combiner cela avec mes autres inclinations à l’art visuel. J’ai toujours été intéressé par la façon dont les formes d’art figuratif sont connectées les unes aux autres. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de différence entre ce qui peut être exprimé dans ces différents médiums. Pour moi, Michel-Ange travaille dans le même langage visuel que Charles Schulz : la seule différence c’est le contenu et le style, mais tous deux créent des mondes puissants et personnels, qui sont le noyau de ce que je veux atteindre en tant qu’artiste.

    Que serait ce noyau dans votre travail et dans The Lodger ?

    Le style doit évoquer une conception des choses. Cela se fait lentement, et s’impose en partie du fait des limites techniques de chaque artiste. Mais il y a bien un monde personnel, unique que l’on retrouve au cœur des œuvres de chaque artiste. Chez Michel-ange, c’est perceptible si l’on compare la Chapelle Sixtine et le Jugement Dernier, entre lesquels il modifie ses anatomies et sa manière de représenter l’espace : c’est très différent mais c’est toujours bel et bien du Michel-Ange.
    C’est la même chose avec Schulz : les limites de son système à quatre cases et de son style de dessin très simple, lui ont permis de se concentrer sur la conception de l’ensemble de sa vision.

    Dans mon propre travail, avec The Lodger, je me retrouve à essayer de compléter ma manière par d’autres réalisations artistiques - à savoir les peintures que j’ai intégrées au livre. J’ai passé des années à penser que j’étais à la fois dessinateur et peintre et que ces mondes étaient distincts et inconciliables. Il y a peu j’ai réalisé que c’était faux, et que je suis simplement un artiste qui utilise les moyens à sa portée pour transmettre sa vision. The Lodger est mon premier livre à explorer cette voie.

    Ce fut sans doute une découverte assez grisante. [...] Vous dites que vous aviez une idée générale de la façon dont vous vouliez que le récit se joue. Êtes-vous parvenu à vos fins ? Car il semble que, à partir du moment où a lieu la rencontre que vous racontez, le livre change de direction. Aviez-vous prévu quelque chose de ce genre ?

    Quand je parle d’idée générale, je veux dire que je savais que ce serait une chronique d’une année et que j’y parlerais de moi-même. Bien sûr, je n’avais pas prévu la rencontre et la relation avec Anne, je ne suis pas un sociopathe ! Le livre a été une expérience narrative, je voulais voir comment représenter l’évolution d’un personnage sur une année. Ça aurait très bien pu tourner à la descente plus profonde dans l’alcoolisme ou même dans la drogue. J’aurais très bien pu m’engager dans les Marines - bon, enfin, quand même pas.

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    Si je me réfère au souvenir que m’a laissé vos précédents livres, je trouve que l’humour est plus présent dans celui-là. Pouvez-vous nous parler un peu de ce qui vous fait rire, et de la façon dont vous traitez l’humour dans votre travail ? J’imagine que la parution en strips hebdomadaires y est pour quelque chose, pour une part...

    Merci, je trouve aussi ce livre assez marrant. L’humour est quelque chose qui m’a toujours attiré, en fait c’est ce que je préfère dans l’art. J’ai été élevé avec le magazine Mad des années 80 et du début des années 90, et je parcourais les bacs de la librairie du coin pour trouver les numéros des décennies précédentes. J’ai appris à dessiner à la plume et à l’encre en étudiant ces choses-là, en regardant la ligne de Drucker, de Woodbridge, de Martin, de Wood et de Torres. J’ai passé beaucoup de temps à les copier. Ce travail m’a formé et m’a conduit à celui de Dave Sim, Peter Bagge, Eddie Campbell et Crumb. Leur travail et MAD, c’était ce à quoi j’inclinais en tant que dessinateur. Même plus tard, quand j’ai commencé la peinture et que je suis devenu étudiant en histoire de l’art, je me référais toujours à eux dans ma façon de me voir artiste.

    Vue la tournure actuelle des strips hebdomadaires, il n’y avait pas vraiment d’attente humoristique pour Failure. C’est moi qui aime ça. J’aime la juxtaposition de l’humour et de mon approche graphique naturaliste.

    Pensez-vous que votre technique éloigne votre travail d’autres bandes autobiographiques dont le dessin est plus « cartoon » ? Vous partagez certaines des qualités de gravité du travail de Gabrielle Bell, et d’autres qui tiennent de l’auto-lacérage à la Jeffrey Brown ; mais c’est tout de même extrêmement différent. C’est l’aspect visuel qui change tout ?

    Probablement. Le naturalisme de mes images combiné aux dialogues crée je crois une impression de plus grand réalisme des personnages. Il n’y a pas cette innocence enfantine un peu perverse que produit un dessin plus « cartoon » dans certains travaux autobiographiques. Je trouve que beaucoup de mes camarades sont attirés vers ce style. Je trouve que ça revient à se limiter.

    Je ne me rappelle pas avoir vu votre travail dans les anthologies des éditeurs de BD alternatives, je ne me souviens pas que vous ayez travaillé avec des éditeurs ou collectifs établis, hormis votre courte halte chez Alternative Comics. Y a t-il une raison à cela ? Pourriez-vous vous imaginer travailler avec des éditeurs, à ce point de votre carrière ?

    Je ne sais pas trop. Ça m’irait très bien de travailler avec une maison du type Drawn and Quarterly, Fantagraphics ou Top Shelf. On ne m’a jamais proposé de participer à des revues. Je suppose que mon travail est trop « artistique » pour eux ou je ne sais quoi.

    Vous avez mentionné David Chelsea en passant... à quel point est-ce une influence ? Il y a certainement quelque chose de commun dans votre ton et les sujets de vos œuvres, et vous êtes tous deux des dessinateurs aguerris qui injectez dans vos pages des compétences très diverses...

    Oui, j’adore le travail de David Chelsea. J’ai lu et relu David Chelsea in Love pendant que je travaillais à mon projet. Je trouve ça génial. J’ai eu le plaisir de le rencontrer brièvement à Stumptown en 2008, et maintenant nous correspondons. Il m’a fait découvrir quelques illustrateurs de l’âge d’or.

    Les bandes de Lodger vous ont-elles révélé quelque chose de vous-même ? Avez-vous pensé en les relisant : « Quelle déprime, je ne savais pas que c’était à ce point » ou « Hé, j’ai été drôlement heureux en fait " ? Qu’est-ce que ça donne d’avoir ce mécanisme artistique qui vous suit dans votre vie ?

    Oui, effectivement, quand je regarde en arrière, je perçois certaines choses. Aussi quand je pense à certaines choses que je n’ai pas voulu inclure dans ces récits, que j’ai été trop timide pour inclure. Je ne voulais pas offenser les personnes les plus proches de moi. C’est à mon sens la plus grande limite à ce genre.

    (...)

    Comment conciliez-vous la vie avec la vocation artistique, et qu’est-ce qui émerge, à votre avis, de votre travail ? Avec de jeunes auteurs, j’ai souvent le sentiment qu’au bout d’un certain temps, leur pratique pourrait les mener dans n’importe quelle direction, mais que rien ne leur indique exactement où aller. C’est un questionnement à vie ?

    J’ai depuis longtemps accepté la création en bande dessinée comme le travail de ma vie, la peinture aussi, qu’encore une fois je perçois comme une extension de ce travail. Je ne m’imagine pas un futur où je ne travaillerai plus à approfondir ce que j’ai commencé. J’ai ça dans le sang, certainement. Il y aura toujours des hauts et des bas matériellement, mais c’est la rançon de toute démarche artistique. J’ai confiance, j’irai de l’avant. J’aimerais juste être un producteur régulier d’histoires personnelles dessinées avec le plus grand soin, et qui j’espère, continueront à trouver une audience.
    Donc, oui, c’est pour la vie.

    Je suis un peu intrigué, par ce que la plupart des personnes qui « percent » dans la bande dessinée semblent sentir le besoin de se grouper avec d’autres dessinateurs, et vous, vous semblez tenir le coup, seul dans votre coin. Y a t-il pourtant des dessinateurs autour de vous, qui ont votre sympathie, ou dont vous vous sentez proche ?

    Je me sens un peu seul, ça a toujours été comme ça. Quand j’ai déménagé à Boston en 1999, je tourné autour des mecs de Highwater. Tom Devlin était employé dans une boutique qui vendait des jouets, des T-shirts et des BD et je m’arrêtais souvent pour discuter. Je n’ai jamais eu l’impression que je cadrais avec son esthétique. Je me souviens m’être une fois retrouvé à lui dire (j’avais 20 ans) que je voulais être le Rembrandt de la BD, alors il m’a lancé un drôle de regard et m’a dit : « C’est qui Rembrandt ? Je ne m’y connais qu’en BD. » Quoi qu’il en soit, je l’ai tanné pour qu’il publie ce que je faisais, qui était le brouillon mal dégrossi de ce que je fais à présent. Je crois qu’il s’est plié à pas mal de jonglages financiers ces derniers temps, à ce que j’en ai lu.

    A part ça, j’aime le boulot de Lauren Weinstein et celui de Vanessa Davis ; on discute souvent quand on se voit sur des festivals ou des conférences. Mais bon, oui, je reste le mec solitaire.

    * * *



    Complément : entretien avec le Time out boston

    Je ne me rappelle pas avoir vu d’autres bandes dessinées ayant un style visuel aussi réaliste...

    Certains dessinateurs utilisent ce style, mais plutôt dans le genre super-héros, ce qui donne un résultat plutôt ridicule. Les personnages n’existent pas, mais ils sont traités de façon réaliste. Je suis vraiment assez seul du côté de la « tranche de vie » traitée de cette manière. C’est étrange : tous les livres que j’ai fait ont eu des critiques élogieuses, mais les éditeurs ne savent pas quoi en faire. Je ne veux pas paraître prétentieux. Ce serait le cas quelle que soit l’industrie à laquelle serait proposé autre chose que le tout venant. Il y a toujours une incertitude sur la façon dont cela se vendra.

    Vos proches doivent souvent se demander s’ils ne vont pas se retrouver dans le prochain strip de Failure ?

    Tout le temps. Surtout ceux qui s’y sont déjà retrouvés. Ils me demandent s’ils vont encore passer à la casserole. Et parfois c’est le cas. Le processus est devenu un peu bizarre avec le temps. Récemment, je me suis borné à tenir un carnet en écrivant des dialogues ou des blagues qui me venaient. Le reste viendra plus tard. J’avais l’habitude de travailler en suivant un plan précis, que je m’efforçais de mettre en forme. Maintenant il n’y a plus aucun plan. Il n’y a plus que des blagues.

    Ce qui est raconté dans vos pages de Failure est assez banal. Si quelque chose de fort vous arrivait, vous lui feriez une place dans vos pages ?

    Bien sûr. Mais j’ai une vie assez ennuyeuse. En fait, j’ai une espèce d’impatience perverse, je guète les catastrophes qui pourraient me tomber dessus, je suis curieux de savoir comment je pourrais les retranscrire. Mais me tenir loin du tragique est aussi un choix conscient. Si quelqu’un que je connais avait un cancer ou autre, je pourrais écrire à ce sujet, mais dans ce cas seulement. Je ne vais pas écrire sur l’Égypte ou je ne sais quoi. Parce que, qu’est-ce que je peux dire d’intéressant à ce sujet ? Sachant aussi que, comme un idiot, je ne parviens pas à m’intéresser à ce qui se passe en dehors de mon monde, ou du moins pas assez pour travailler dessus. Je digère ça comme je le ferais pour n’importe quel divertissement. Les news ne sont pas autre chose, de toute façon. Je préfère écrire sur le sexe. C’est plus un tabou. Particulièrement le sexe gay. J’ai fait une bande dessinée sur deux gars qui parlent d’une fellation, je pense qu’elle a rendu beaucoup de gens mal à l’aise. Je voudrais pousser plus loin dans cette direction.

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