Joe G. Pinelli photographié par Fabrice Poincelet

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  • A l’époque de La Dinde Sauvage

    Entretien avec Thierry Bellefroid, en 2001


  • Paru sur le site BDParadisio.

    Pourquoi ce pseudo ? Pourquoi pas Bertrand ?

    C’est le nom de mon arrière grand-père, arrivé en Belgique et puis oublié de notre famille. Alors c’est un peu pour s’effacer …

    Mais, en même temps, tu fais des BD totalement autobiographiques - elles ne le sont pas toutes -, des BD dans lesquelles tu t’es montré, tu t’es dessiné, tu t’es raconté... donc pourquoi pas avec ton vrai nom ?

    C’est une bonne question. En fait, dès le départ, en voulant vraiment dire ce qu’on est, il faut prendre un masque pour vraiment pouvoir dire ce qu’on dit. Il y a la volonté d’exposer la vérité mais en se cachant, c’est un double jeu. Ce qui fait que c’est jamais de l’autobiographie pure mais c’en est une quand même.

    Le personnage « crâne rasé » qu’on voit dans tous tes albums qui peut être toi, qui peut ne pas être toi, c’est un peu ça ton idée ?

    Oui, mais moi je suis pas nécessairement crâne rasé mais ça personne n’est sensé le savoir, c’est une image qui se déplace...

    Faire de l’autobiographie, ce n’est pas facile... Ça l’est peut être davantage maintenant étant donné qu’il y a plus de dessinateurs qui en font aujourd’hui - et certains récoltent même des prix comme David B. Comment était-ce perçu, lorsque toi, tu as commencé ?

    Je n’ai pas lu David B. mais j’ai l’impression que ce n’est pas vraiment de l’autobiographie, c’est un travail d’auteur. Pour moi, ça n’a jamais été facile ou difficile, c’est tout simplement que je ne savais pas raconter quand j’avais 20 ans. Et je me suis dit que j’allais commencer avec ce qui m’entourait. C’était une chambre d’étudiant et ça racontait ce qu’il y avait autour de moi avec l’idée d’élargir le cercle, donc en parlant de soi, de ce qu’on vit, c’est à dire des autres, de l’environnement... Ce n’est pas nombriliste ni réducteur.

    Il y a une écriture aussi. Tu n’es pas qu’un dessinateur, tu n’es pas qu’un scénariste-dessinateur ou un dessinateur qui se scénarise. Tu as une envie apparemment d’écrire, de travailler sur les mots comme un écrivain.

    Oui, c’est une des composantes de la grammaire BD. Il y a l’image, le dessin, la couleur et le texte. Et le texte est utilisé, peut être pas de la même façon, mais en tout cas au même titre que le dessin. Le texte est ciselé, comme l’est le dessin.

    Le texte est dessiné en quelque sorte...

    Il a la même valeur que le dessin, c’est ça que je veux dire.

    Tu as choisis de faire de la BD. Pourquoi ?

    Parce que, tout d’abord, je suis de ce pays, belge, wallon où l’on trouve les écoles de Spirou et de Tintin. C’est comme lorsqu’un black prend une guitare et joue du blues. C’était naturel... Avec l’âge, je me suis aperçu que cela rassemblait plusieurs disciplines : théâtre, cinéma, peinture... Ça me semblait très riche.

    Quand tu parles de l’école Spirou-Tintin, on pourrait croire, si on ne te connaît pas, que tu dessines dans un style Spirou ou Tintin. Or, ton dessin est franchement inclassable.

    Oui, mais ses origines viennent tout de même de là.

    Il vient peut-être de là, mais il a une personnalité très définie. C’est à dire non seulement en dehors des modes mais aussi des critères de ventes, tu t’es mis toi-même en dehors des chemins commerciaux ?

    En quelque sorte oui, dès le départ. J’en étais plutôt inconscient. Dans ma famille, il n’y avait pas de problèmes d’argent. Donc, je ne m’en suis pas soucié au départ. Par la suite, je suis resté en dehors du « commercial » et je ne m’en soucie toujours pas. Ça m’oblige à trouver du travail ailleurs pour pouvoir faire de la BD.

    Tu es prof de dessin...

    J’ai la chance d’être prof de dessin.

    Tu enseignes tous les jours ?

    Tous le soirs, dans une discipline « Dessin et Bande Dessinée ».

    On te retrouve d’ailleurs dans ce rôle dans certaines de tes BD. Cela m’amène à parler de Liège, en fait. On retrouve ton décor quotidien.

    Oui, c’est toujours l’histoire de la chambre. Je vis toujours dedans.

    La dernière trilogie que tu viens de faire est donc « Le passage de la dinde sauvage » qui se termine sur une note finalement presque philosophique.

    « On ne peut pas vivre dans un monde où l’on croit que l’élégance exquise du plumage de la pintade est inutile. » C’est une belle phrase de Giono. C’est une ouverture sur autre chose. J’arrive peut-être au moment où je vais passer à autre chose. Les dents ont été faites. Je crois qu’il y a une marche qui est franchie, un horizon qui s’est dégagé...

    Ça t’a marqué, apparemment, parce que c’est finalement le nerf de trois albums.

    Il y a un trait qui est tiré mais je ne sais pas sur quoi. Je n’ai pas encore fait le bilan de synthèse, je crois que ça s’est fait malgré moi.

    Si ce n’est pas indiscret... tu as quel âge ?

    Je suis né en 60.

    Donc, tu entames la décennie entre tes 40 et tes 50 ans. Tu as l’impression que ce tournant dont tu parlais à l’instant n’est qu’un tournant artistique, ou bien il correspond aussi à un âge ?

    Les deux sont liés. Quand je vois les copains autour de moi - c’est peut-être parce que j’ai cet âge-là -, mais j’ai l’impression que plusieurs personnes sont dans le même cas. Ça arrive parfois plus tôt, parfois plus tard mais à quelques années près, je pense qu’il y a quelque chose qui se passe, je ressens ça nettement.

    Qu’est-ce que tu penses de la BD d’aujourd’hui ?

    Ça va très bien, on a du mal à bouffer tous, mais il y a plein de choses qui se passent, qui sont très riches et dans des sens différents. C’est un bon moment mais difficile à vivre, on a tous du mal à se positionner, autant les « classiques » et les « avant-gardistes », on a tous du mal à se positionner, entre nous, dans nos relations économiques et artistiques. C’est une époque plus riche que ce que j’ai connu avant. Je vais résumer ça par Giraud et les Editions du Fromage, et la période « Métal Hurlant ». C’était une époque très riche. Ça l’est davantage aujourd’hui, parce qu’on est beaucoup plus nombreux. Même si on n’a pas digéré plus de choses, il y a un bagage plus important.

    Il y aussi une période fanzine qui se transforme tout doucement en période d’édition. Il y a de plus en plus de fanzineux (si j’ose dire) qui franchissent le pas, ton éditeur (PLG) en est un. Ils deviennent éditeurs parce qu’ils trouvent qu’il manque quelque chose sur la place et qu’il n’y a rien d’autre à faire que de publier soi-même.

    Il y a un tas de gens, tels que l’Association et d’autres qui émergent maintenant, qui mettent vraiment le pied - avec la nouvelle indépendance - sur la lune, ce sont des « quarantenaires » également. Ce sont des gens qui ont fait école dans le fanzinat, et qui arrivent à maturité. Il commencent à se positionner.

    Est-ce que tu estimes que tu es dans l’avant-garde...?

    Non, c’est pas ça. Je fais mon boulot et puis voilà. Avant-garde, ça veut dire quoi ? Je viens de Tillieux, Hergé et Cie. Je m’inscris là-dedans... et cela prend cette forme-là. Je parle dans mon cas, bien entendu.

    Inclassable ? Si tu devais te définir ou te présenter à de futurs lecteurs, tu dirais quoi ?

    J’ai toujours du mal à me situer, alors je parle des influences ; Jijé et compagnie… et ça fait confusion totale… Je n’ai pas de phrases clefs pour me situer.

    Tu me parlais hier de ton dessin qui avait évolué de manière permanente avec une attirance pour les noirs et puis pour les blancs et puis finalement sur les noirs et blancs à la fois. Tu peux m’en dire un peu plus et m’expliquer tout ça ?

    Après mes débuts, c’était l’influence Muñoz.

    Muñoz , c’est vraiment très noir...

    Et puis, en regardant ce que j’avais fait, j’ai voulu retirer le noir pour voir ce que cela donnait, on était dans les années « ligne claire », c’était les années 80.

    C’était le contraire des aplats, donc beaucoup de blanc ... et simplement un trait.

    La même chose qu’avec le noir mais au trait.

    Pas d’ombres à ce moment là. Donc, il t’a manqué quelque chose ?

    Oui.

    C’est l’ombre ?

    De là, je suis repassé au noir, toujours à la plume et ensuite, je suis repassé au pinceau et puis j’ai mélangé les masse blanches, les masses noires et trait de gravure. En résumé, il faut changer d’instruments, régulièrement. Un instrument aide l’autre. Un pinceau aide à comprendre une plume et vice versa.

    La gravure a amené quelque chose dans ton trait.. C’est une sorte de double trait avec un délié au milieu. C’est quelque chose qui t’es venu comment ?

    Je crois que c’est à cause du pinceau chinois. Lorsque le pinceau est un peu sec, il se dénoue. Au début, ça m’a semblé être une erreur et puis je m’en suis servi.

    Il y a peu de monde qui emploie cette technique là ?

    Chez Aristophane, on trouve ça, par exemple.

    J’ai l’impression que tu chercheras jusqu’à la fin.

    Peut-être bien, oui.

    Je veux dire par là que tu as l’air en recherche - pas seulement en train de faire quelque chose qui est une œuvre artistique - mais un questionnement continu.

    Oui, on verra avec l’âge. On ne peut jamais dire à l’avance. Il y a tellement de questions. Lorsqu’on est dans la nature, et que l’on fait un croquis… on représente quelque chose... Qu’est ce qui est réel ? C’est quoi le réel… ?

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