Sylvie Rancourt en 1985

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  • Préface pour Mélody

    Par Bernard Joubert, en 2012


  • Vingt-sept ans après sa création, voici enfin la bande dessinée Mélody éditée en France. Un article de Thierry Groensteen dans les Cahiers de la bande dessinée en 1987 et une entrée dans le Larousse de Patrick Gaumer à partir de 1998 faisaient que l’amateur français informé en avait entendu parler, mais il l’avait rarement lue. Bien que rédigée en français, Mélody ne traversait pas l’Atlantique, autoéditée et diffusée au Québec seulement.
    Raconter sa vie en bande dessinée est encore une démarche rarissime au mitan des années 1980 lorsque vient à Sylvie Rancourt l’idée de dessiner Mélody. L’Américain Justin Green a ouvert la voie avec Binky Brown Meets The Holy Virgin Mary en 1972, et le chef-d’œuvre d’Art Spiegelman, Maus, est en cours d’élaboration. Mais Rancourt ignore l’existence de ces expérimentateurs underground. Elle ne connaît de la BD que Tintin et quelques petits formats populaires, Archie, Maghella. Elle sait que cette forme d’expression existe. Elle ne la maîtrise pas. C’est un des charmes des pages qui suivent, la naïveté de leur auteur.
    Les instances culturelles du pays auraient sans doute préféré que la pionnière de l’autobiographie dessinée canadienne ait un métier convenable. Manque de chance pour la Culture et les bonnes manières, Rancourt est danseuse nue dans des bars et ses premiers lecteurs sont les clients de ces lieux. À la mi-mars 1985, ayant réalisé « comme un défoulement » les trois chapitres initiaux du présent recueil, inspirés d’événements survenus cinq ans plus tôt, elle autoédite le premier, Mélody à ses débuts. 500 exemplaires en photocopie, format A5, vite suivis d’un retirage de 500 autres. Elle a changé le nom des personnes, mais signé du sien véritable. La vente se fait de table en table et les réactions sont encourageantes. Après avoir sorti de la même façon un n°2, aussi bien accueilli, Rancourt démarche un distributeur de presse. Celui-ci ne veut de la publication que si elle est imprimée de façon professionnelle. Il ne s’attend probablement pas à revoir la jeune femme, mais elle revient avec 5000 exemplaires du n°1, en offset, dans un format magazine (20,5 X 26,5 cm). Nous sommes en juin 1985 et les Québécois peuvent trouver Mélody à ses débuts chez les marchands de journaux. Pour réduire les frais, l’imprimeur a conseillé de réaliser une séparation manuelle des couleurs de la couverture. Lorsqu’elle lançait son barzine, Rancourt a fait la connaissance d’un auteur de bande dessinée qui a de l’expérience, Jacques Boivin. C’est lui qu’elle charge de dessiner et mettre en couleurs les deux premières couvertures du magazine Mélody. Jean-Pierre Thibodeau s’occupe du lettrage (Boivin lui succédant après le n°5).
    Six numéros paraissent ainsi, à un rythme soutenu, encombrant évidemment le logement de l’auteur-éditrice des retours. Un septième restera inédit en kiosques, mais figurera dans les Archives Mélody, un gros volume de librairie, tiré à environ 250 exemplaires en 1989. À cette aventure éditoriale, il faut ajouter la traduction en anglais, en 1987, à une centaine d’exemplaires photocopiés, de Mélody à ses débuts sous forme d’un minicomic (11 X 14 cm). C’est Boivin qui s’est occupé de cette adaptation visant à faire connaître Rancourt à l’étranger. Initiative couronnée de succès. Dans Weirdo, Aline Kominsky-Crumb s’enthousiasme : « My kinda book ! » [« Mon genre de livre ! »] Dans Escape, plus british, le critique Paul Gravett analyse : « Neither titillating nor sordid but astonishingly honest and human. » [« Ni racoleur ou sordide, mais étonnamment honnête et humain. »] Surtout, le minicomic a été remarqué par Denis Kitchen, un des éditeurs historiques de l’underground. Kitchen publie déjà Omaha the Cat Dancer de Reed Waller et Kate Worley et on imagine que, sur le thème des danseuses de bars, cela lui suffit. Mais Omaha est une fiction avec des animaux anthopomorphiques. Mélody, c’est le réel.
    Kitchen veut que la série soit étoffée pour qu’il l’édite aux États-Unis. Que le récit soit plus élaboré, les motivations des personnages approfondies, qu’il y ait des décors et que Boivin se charge du dessin (à partir de pages esquissées par Rancourt). Cette deuxième série, en anglais, s’étalera sur dix comic books, de 1988 à 1995. Elle n’est pas un remake de ce que vous allez lire, mais une prequel d’un an commençant en 1979. On y voit Mélody et Nick vivre à la campagne dans une ambiance de sexualité débridée qui scandalise le voisinage, puis s’installer à Montréal. Nick est déjà un traîne-savates qui n’a pour ambition que de boire et partouzer avec ses copains. Mélody élève des poules. Et on constate que, même mis en images de façon plus réaliste, les souvenirs de Rancourt conservent une saveur étonnamment non dramatique. À aucun moment elle ne semble nous confier ses moments difficiles dans le but de se faire plaindre. Elle assume sa vie.
    Un onzième épisode paraît encore en 2001, chez Fantagraphics (Melody on stage), qui correspond aux événements de Mélody à ses débuts, concluant ainsi la prequel. Un douzième épisode restera inachevé. Il faut ajouter au corpus (315 pages du magazine + 289 pages du comic book) Bébé Mélody, 65 pages dessinées par Rancourt et éditées par Boivin en 1996, concernant la toute petite enfance de notre héroïne (de sa naissance à trois ans), et une histoire de 8 pages, How I met Nick, en bonus d’un album cartonné chez Kitchen (The Orgies of Abitibi, reprenant les n°1 à 4 du comic book), dans laquelle, toujours sans pathos, Rancourt raconte que son futur mari, dès leur première rencontre, la soûla pour que son frère et lui couchent avec elle. D’autres récits ou illustrations seront un peu en marge, comme le minicomic Club Mélody, relatant les conversations avec un notaire pour l’ouverture d’un bar portant ce nom (qui exista, à Montréal, de 1990 à 1992).

    L’accueil critique et public à la saga de Mélody fut positif. Des années après leur parution, Chris Ware déclarera en interview à propos des pages du présent recueil : « It has such an urgency, naturalness, and is so idiosyncratically laid out, that it’s in many ways one of the « purest » examples of comics I’ve ever seen. As far as cartooning goes, it’s fairly sophisticated and surprising in its panel layouts and its flexibility of storytelling. (...) It contains some of my favorite pages from a comic book. (...) You « feel » them, the same way you feel Peanuts. » (Comic Art n°3, 2003) [« Il s’en dégage tant d’urgence, de naturel, dans une mise en page d’une telle idiosyncrasie, que, de maintes façons, c’est un des plus « purs » exemples de BD qu’il m’ait été donné de voir. D’un point de vue technique, c’est assez sophistiqué et surprenant dans la disposition des cases et la souplesse de la narration. (...) Y figurent certaines de mes pages préférées en bande dessinée. (...) Vous les « ressentez », tout comme vous ressentez Peanuts. »]. Groensteen aussi, dans les Cahiers de la bande dessinée, pensait que, même si « Melody n’est pas une virtuose du dessin », « son trait naïf, enfantin et vaguement japonisant n’est pas pour autant maladroit, puisqu’il n’est jamais facteur de confusion dans la lecture ». Mais le sujet traité, les représentations sexuelles et le fait que Rancourt ne soit pas dans une dénonciation de sa mauvaise vie provoquèrent aussi des réactions indignées. En 1986, Le Journal de Montréal, le plus gros tirage des quotidiens francophones d’Amérique, répondait ainsi à l’envoi d’un service de presse, dans sa rubrique du « Courrier du bonheur », tenue par Solange Harvey : « Je vous respecte en tant que personne et je comprends aussi l’obligation de votre travail. Cependant je conçois aucunement l’utilité pour vous d’en faire une publication pornographique. C’est malheureux pour vous. N’escomptez pas de publicité gratuite de ma part. Vous tombez dans la médiocrité et la facilité. » En 1996, c’était une administratrice de la Maison de la culture de La Sarre, Pauline Vallée, qui, lors d’un salon des auteurs, retirait des tables les BD de Rancourt et expulsait celle-ci. Et même chez les personnes les mieux intentionnées, on put lire que « ces bandes, parfois à la limite de la pornographie et du mauvais goût, n’auraient aucun intérêt si elles n’étaient à ce point candides et naïves » (le correspondant canadien des Cahiers de la bande dessinée Jacques Samson, dans le numéro précédant l’article de Groensteen) ou l’avertissement, chez Kitchen, que « this comic book series does not seek to glamorize nude dancing » et « should not be seen as an endorsement of the lifestyles described » [« Cette série de bande dessinée ne cherche pas à présenter comme séduisant le métier de danseuse nue » et « ne doit pas être vue comme une approbation des modes de vie décrits ».]
    . Je tiens pour ma part que les scènes pornographiques sont un des beaux éléments de Mélody — n’y aurait-il eu que des têtes qui parlent, ç’aurait été moins bien —, et cela même sous le trait professionnel de Boivin, et je suis toujours agacé de commencer une lecture par des avertissements moraux de l’éditeur, d’autant plus quand une des forces de l’œuvre est de ne pas porter de jugement moral. Le catéchisme, il y a des maisons pour ça.

    Un avertissement bienvenu au présent recueil serait plutôt d’oublier que Mélody fait maintenant partie de l’histoire de la bande dessinée, voire de son patrimoine. De remonter dans le temps, de contextualiser. De s’imaginer dans la situation de Jacques Boivin voyant annoncer sur la porte d’un bar à strip-tease qu’il y sera vendu une bande dessinée par l’auteur elle-même. De même qu’il est bon de se souvenir qu’Achille Talon ou Gaston Lagaffe furent créés pour être lus dans des revues ou qu’un vieux comic book sur papier pulp ne produisait pas le même effet que sa luxueuse réédition actuelle, ayons à l’esprit que ce témoignage parut accompagné de publicités pour aller voir l’héroïne se produire au bar des Miracles et qu’elle tentait, dans des éditoriaux illustrés de sa photo, de convaincre ses collègues de fonder une association des danseuses nues du Québec.
    Aujourd’hui, Sylvie Rancourt n’est plus danseuse. Elle a eu cinq enfants et elle peint.

    Bernard JOUBERT

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