Sylvie Rancourt en 1985

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  • Mélody et sa vie de danseuse

    Entretien paru dans La Criée en 1986


  • Pourquoi as-tu choisi la bande dessinée comme moyen d’expression ?

    Les gens n’aiment pas trop lire, mais ils adorent les bandes dessinées, de plus le milieu de danseuses et du spectacle, c’est visuel, j’ai pensé que ça irait bien en bande dessinée.
    Je raconte ma vie de danseuse, sans en faire quelque chose de dramatique, et sans faire la morale. Avec tout ce que j’ai vécu, je suis bien placée pour décrire le milieu de vie des danseuses nues. J’ai fait ça d’abord comme un défoulement, et ce livre-là, je peux dire qu’il m’a sauvé la vie. Ça m’a permis de faire face à ma situation et de me comprendre à travers mes livres. Je ne les avais pas fait d’abord dans le but de les publier, mais vu que tout le monde trouvait que c’était bon, sincère, je me suis dit : « C’est un pas à franchir pour toutes les filles qui ne parlent pas de ce qu’elles vivent ! » C’est pas parce qu’elles ont honte, mais moins on en parle, mieux c’est, pour elles.

    A cause des jugements qu’on porte sur les danseuses ?

    Les filles ne sont pas fières de leur métier quand elles arrivent devant la société normale, magasins, restaurants, nouveaux amis, etc. Si tu arrives à un party de Noël dans une famille ben straight, tu ne peux pas dire que tu es danseuse ! Ils vont te regarder de travers, te poser un paquet de questions : « C’est pas gênant ? », « Tu te drogues-tu ? ». Il n’y a qu’une petite minorité qui nous accepte ouvertement, souvent parce qu’ils sont dans des milieux comme les brasseries, les salles de billard, des places comme ça où tout le monde fréquente souvent des danseuses.
    Si un propriétaire sait que tu travailles comme danseuse, il va souvent refuser de te louer un logement, il va se dire : « Elle va amener des clients... ». J’ai eu de la misère un moment donné à me trouver un logement parce que j’étais danseuse. J’ai fini par en trouver un, mais pas dans le quartier où je voulais rester.

    Comment tes albums ont-ils été reçus du public ?

    J’ai fait les lancements de mes albums dans les clubs, les propriétaires m’ont aidée, les filles et les clients m’encourageaient. En général, tout le monde trouve ça bon, ils négligent seulement mes dessins.

    Pourquoi ?

    Parce qu’ils sont simples et qu’ils ne sont pas érotiques. Je ne voulais pas mettre ça trop sexy parce que je ne veux pas faire un livre sexiste avec. Pour moi, c’est le message que je veux donner qui est important.

    Comment se présente le métier de danseuse ?

    C’est un beau métier qui nous laisse une grande liberté, on peut travailler quand on veut.
    Ce qui est difficile, c’est les horaires de travail, ou bien le mal aux pieds quand tu as fini ta soirée, le moral aussi, quand la fille n’a pas le moral, c’est dur de travailler.
    Il y a plus de concurrence qu’avant, c’est moins payant, parce qu’avant on avait la moitié de filles pour le double de salaire, et aujourd’hui on a le double de filles pour moins de salaire. En fin de compte, c’est la compétition entre les filles.
    Il y a aussi le problème de l’âge. A vingt-quatre ans, tu es déjà une vieille danseuse, on présume que tu as eu des enfants, que tu as le corps magané. Ils aiment mieux avoir des jeunes qui sont belles, qui sont clean. Ça fait qu’à trente ans et plus il te reste une minorité de clubs où tu peux travailler, c’est pas des trous, mais ben proche.

    Il y a aussi la musique qui joue fort...

    Les filles en général trouvent que la musique n’est jamais assez forte, elles n’aiment pas entendre parler les clients. Elles aiment être perdues dans la musique et danser pour elles-mêmes. Elles préfèrent aussi que le club soit plus sombre pour ne pas voir le monde.

    Dans l’album n°5 [de la publication initiale en fascicules], tu avais lancé l’idée d’un regroupement...

    Je voulais mettre sur pied une association pour les danseuses, un centre de dépannage et de formation, avec une garderie, service psychologique, aide face à la drogue, agence de placement, cours de danse, etc... Mais les filles ne sont pas impliquées là-dedans. Beaucoup m’ont dit : « L’idée est bonne, quand ce sera parti, on va embarquer ! ». Mais pour démarrer ce centre, ça prend beaucoup de collaboration. Les filles ne sont pas prêtes à mettre du temps là-dedans, parce qu’elles se disent : « Ça va être ma dernière année... » Moi aussi, je me suis dit ça, puis je suis toujours dedans. Ça nous prendrait des subventions du gouvernement, comme pour les centres de femmes battues, parce que c’est quasiment dans le même domaine pour les danseuses, elles arrivent seulement quand elles sont mal prises.

    Tu as un point de vue assez féministe...

    Je ne suis pas féministe, j’adore les hommes. C’est pas une question d’être féministe, c’est de regarder la réalité telle qu’elle est.

    Il y a eu des manifestations de clubs féministes devant les clubs, devant le Caprice entre autres, qu’est-ce que tu en penses ?

    J’aurais sûrement été avec elles si je l’avais su, parce que je me dis qu’on peut faire un beau spectacle de nu, mais pas le rendre plus sexy pour faire plus d’argent. Il faudrait que les gens se mettent dans la tête que le nu c’est beau, c’est érotique, c’est sensuel, sans prendre pour acquis que c’est un objet sexuel.

    Entretien mené par Yves Alix.

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